Le glyphosate cancérogène obtiendra-t-il une nouvelle autorisation de mise sur le marché européen ?

Comment Monsanto pourrait-il continuer à vendre son herbicide vedette, le Roundup, malgré l’opposition de nombreux pays européens ? C’est la question hautement sensible, à laquelle devait répondre la Commission européenne, mardi 8 mars dernier. Mais pour la première fois depuis quarante ans que sa molécule active, le glyphosate, est commercialisée en Europe, le renouvellement de l’autorisation de mise sur le marché (AMM) est contesté par les Etats membres.

Ainsi, faute d’une majorité qualifiée pour renouveler l’AMM, la Commission a préféré ajourner les débats, plutôt que d’instaurer un moratoire sur l’herbicide le plus utilisée au monde. Les Etats devaient revoter sur ce sujet les 18 mai, au cours duquel aucune majorité n’a été dégagée. Même scénario le 6 juin 2016, malgré une proposition d’AMM réduite de 15 ans… à 2 ans entre la première et la troisième rencontre des représentants des Etats. Si les pays européens qui continuent de s’abstenir ou de s’opposer au renouvellement restent sur leurs positions initiales, l’autorisation des produits contenant du glyphosate expirera fin juin.  Ainsi, la commercialisation du glyphosate pourrait être interdite en Europe dès le 1er janvier 2017.

Mais il ne reste que quelques semaines aux citoyens et aux ONG pour se mobiliser contre cette ré-autorisation poussée par l’industrie agrochimique qui cherche à convaincre les gouvernements d’une prétendue innocuité pour l’Homme. Le glyphosate a pourtant été classé comme « cancérogène probable » par l’Organisation Mondiale de la Santé, dans un rapport publié en mars 2015. Une conclusion qui était attendue par la communauté scientifique, et qui a fait évoluer la position de plusieurs pays européens. Ces derniers, composés de la France, de l’Italie, des Pays-Bas et de la Suède, se sont alors officiellement déclarés contre le renouvellement de l’AMM. Alors que d’autres Etats, comme l’Autriche, le Portugal et l’Allemagne, ont décidé de s’abstenir de voter. Mais ces positions, qui ne sont pas définitives, peuvent évoluer lors des prochains votes. Surtout que le contenu des discussions est secret, alors qu’il concerne des millions d’européens inquiets pour leur santé et pour l’environnement.

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Le RoundUp, herbicide le plus utilisé au monde contenant du glyphosate.

 Interdire le pesticide le plus vendu au monde

Pour mieux comprendre l’insistance de la Commission qui multiplie les réunions en vue d’un vote permettant le renouvellement de l’AMM, il faut savoir que le glyphosate n’est pas n’importe quel pesticide. « C’est ni plus ni moins que l’herbicide le plus utilisé dans le monde, et celui que l’on retrouve le plus fréquemment dans l’environnement », selon Matthieu Lacour-Veyranne, ingénieur-agronome chez POLLINIS. Ainsi, « non seulement une interdiction constituerait un geste fort, mais elle pourrait essaimer, notamment en Amérique du Sud où certains pays commencent à légiférer sur les pesticides ». C’est aussi cela que les multinationales agrochimiques tentent d’éviter. Car la société américaine Monsanto n’est plus la seule à exploiter le glyphosate. Depuis 2000, son brevet est tombé dans le domaine public et ses concurrents l’utilisent massivement dans la composition de leurs propres herbicides.

Ainsi, dans les jours qui viennent, la pression de l’industrie va fortement s’accentuer sur les pays opposés et sur les abstentionnistes à une nouvelle AMM, pour qu’ils changent leur fusil d’épaule. Face aux géants de l’agrochimie, les ONG comme POLLINIS et AVAAZ sont plus que jamais mobilisées pour une interdiction. Cette dernière association, spécialisée dans la rédaction de pétition a déjà recueilli 1.4 millions de signatures pour une interdiction du glyphosate. Un vrai succès populaire qui traduit une prise de conscience mondiale sur la question des pesticides.

 Des doutes sur l’indépendance de l’EFSA

Une prise de conscience renforcée par la reconnaissance des dangers du glyphosate, inscrite dans les conclusions de la méta-analyse publiée par l’OMS en mars 2015. Le glyphosate est depuis classé comme « cancérogène probable » par le prestigieux Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) qui dépend de l’Organisation Mondiale de la Santé. Cette caractérisation de cancérogène « probable » est le dernier échelon avant le classement comme cancérogène « certain », à l’instar de l’arsenic ou de l’amiante.

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Pulvérisation de pesticides sur des champs en fleurs.

En réponse à cette conclusion sans appel de l’OMS, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a décidé de réaliser son propre rapport sur les effets du glyphosate. C’est ainsi qu’en novembre 2015, à la surprise générale, l’EFSA  conclue que la molécule ne présente pas de risque cancérogène pour l’Homme. Plusieurs scientifiques indépendants et des ONG ont alors vivement critiqué cette décision et soulevé la question de l’indépendance de l’EFSA. Le tout en affirmant que son rapport s’appuyait en grande partie sur des études non publiées, financées par des agrochimistes. Or l’EFSA est l’une des pierres angulaires sur laquelle se base la Commission européenne avant d’autoriser la mise sur le marché, ou le renouvellement de l’AMM d’un produit phytosanitaire.

 Apparition de résistances et augmentation des doses

Le glyphosate est le pesticide le plus utilisé dans le monde. Le revers de la médaille, selon Mathieu Lacour-Veyranne : « c’est qu’il est tellement utilisé, que les plantes ciblées par les traitements sont devenues de plus en plus résistantes. Ainsi, les agriculteurs doivent augmenter les doses et multiplier les traitements pour parvenir à éliminer les adventices. »

C’est particulièrement vrai pour les végétaux poussant à proximité des cultures « Roundup ready »,  ces variétés d’OGM créées pour être tolérantes à  l’herbicide. Lequel peut alors être épandu directement sur les cultures. L’ingénieur-agronome poursuit : « Aujourd’hui, pas moins de 31 espèces dʼadventices résistantes au glyphosate ont été recensées. Le premier cas date de 1996, et a été observé chez Lolium rigidum, lʼivraie à épis serrés. » Chez des populations de cette adventice, les plantes résistantes possèdent une mutation génétique faisant diminuer les effets du glysophate.

Mais l’exemple le plus marquant a été découvert en 2004, dans l’état de Géorgie, où une population résistante d’amarante a vu le jour. Considérée comme “super-résistante”, elle ne peut plus être éliminée en utilisant du glyphosate. Actuellement, dans l’Etat américain, 50.000 hectares de terres agricoles sont concernés et beaucoup d’agriculteurs ont été contraints d’arracher les amarantes.

A cause des multiples facteurs et mécanismes de résistance qui se mettent en place au sein des populations dʼadventices, lʼutilisation des herbicides semblent être vouée à une fuite en avant permanente, débouchant à terme sur une inéluctable impasse technique. Les plantes se dotent de mécanismes physiologiques et biochimiques complexes qui renforcent leurs défenses. Lʼexposition aux herbicides eux-mêmes, mais aussi à leurs résidus, rend les plantes à chaque fois plus insensibles aux produits chimiques.

D’autres voies de gestion des adventices doivent être explorées. Les alternatives existent et méritent d’être expérimentées à grande échelle. Lʼagroécologie offre un éventail de solutions techniques concrètes pour sortir de la spirale des pesticides. Ce système alternatif qui a prouvé son efficacité, peut rendre l’agriculture plus durable. Il devient urgent de réfléchir à un nouveau modèle agricole qui exclurait les herbicides comme solution unique aux problèmes posés par les adventices.

 

Article mis à jour le 29/06/16 :

Alors que la majorité requise pour une réautorisation du glyohosate n’était pas réunie, la Commission européenne a décidé mercredi 29 juin de prolonger, pour une période de dix-huit mois l’AMM du glyphosate, en faisant fi de l’opposition de la France, de Malte et de l’abstention réitérée de plusieurs Etats membres.

Pour se justifier la Commission a annoncé la prolongation « de l’autorisation du glyphosate pour une période limitée, jusqu’à ce que l’Agence européenne des produits chimiques publie son avis, au plus tard à la fin de 2017 ». Bruxelles a justifié cette décision par le refus des Etats membres de « prendre leur responsabilité » (seules la France et Malte s’étaient opposés lors du troisième et dernier vote sur le sujet alors que l’Allemagne, l’Italie, le Portugal, l’Autriche, le Luxembourg, la Grèce et la Bulgarie s’étaient abstenus). Une situation qui ne permettait pourtant pas à la Commission d’obtenir  le quorum nécessaire à une réautorisation, en termes de population représentée (52 % seulement contre 65 % de tous les européens requis pour une réautorisation).