La spirale toxique

RÉSISTANCES AUX PESTICIDES : LE TALON D’ACHILLE DU MODÈLE AGRICOLE ACTUEL

Outre les dégâts dramatiques et avérés des pesticides systémiques sur l’environnement, et leur dangerosité pour la santé, il existe un autre argument plus technique mais tout aussi inquiétant pour exiger l’interdiction de ces pesticides, notamment des néonicotinoïdes.

Ces insecticides sont des neurotoxiques apparus dans les années 90. Ils sont systémiques – véhiculés par la sève des plantes jusque dans le pollen et le nectar – et à large spectre (ils tuent l’ensemble des arthropodes). Ils représentent le type d’insecticide le plus utilisé en Europe sur les grandes cultures : maïs, colza, tournesol, mais aussi betterave, pommes de terre… Commercialisés essentiellement sous forme de semences enrobées (les graines sont enduites de l’insecticide qui est diffusé à l’intérieur de la plante au fur et à mesure de sa croissance), les néonicotinoïdes sont de ce fait forcément utilisés de façon systématique, sans tenir compte de la présence ou non d’insectes problématiques dans les cultures.

Résistance de la nature aux attaques chimiques

Cette utilisation systématique précipite inéluctablement l’apparition de résistances chez les bioagresseurs, exactement comme les antibiotiques provoquent l’apparition de résistances chez les bactéries… Pendant que la biodiversité meurt, les insectes qui ravagent les cultures eux, se portent de mieux en mieux, merci. Il y a quinze ans déjà, une étude sur les doryphores, des insectes qui s’attaquent à la pomme de terre, révélait ainsi une multiplication par 100 de leur résistance aux néonics en 10 ans1

Nous sommes face à une spirale infernale : à mesure qu’augmentent les résistances des ravageurs, les firmes agrochimiques développent des produits de plus en plus toxiques, et les agriculteurs sont contraints de les combiner ou d’augmenter les doses pour venir à bout d’insectes toujours plus forts… Or le système agricole actuel, construit autour des pesticides, pousse à la mise en place de cultures homogènes et fragiles, où les insectes pollinisateurs et tous les organismes essentiels à l’agriculture sont éradiqués progressivement, aggravant ainsi les risques de maladies et d’attaques de ravageurs…

La système agricole actuel dans l’impasse

Ce système insensé repose sur l’espoir d’un accès illimité aux produits proposés par l’industrie agrochimique. Or, les spécialistes de la protection des cultures2 commencent à penser que le risque est grand de n’avoir bientôt plus aucun rempart chimique à opposer aux bioagresseurs pour trois raisons :

  1. Plus la toxicité augmente et mieux la nature résiste : aujourd’hui déjà plus de 550 espèces de bioagresseurs ne sont plus sensibles à un ou plusieurs types d’insecticides3 – dont une quarantaine aux néonicotinoïdes – laissant souvent les agriculteurs dans une impasse technique.
  2. La connaissance accrue des risques sanitaires et environnementaux accélère le développement de règles indispensables pour protéger les consommateurs et la nature. Cette législation salvatrice réduit et limitent progressivement l’arsenal chimique légal disponible et le champ de la recherche agrochimique.
  3. Le coût de développement d’une nouvelle molécule est passé de 30 à 240 millions d’euros entre 1980 et 2008.

L’industrie agrochimique ne sera pas toujours en mesure financièrement d’apporter une solution chimique viable aux problèmes qu’elle engendre. Cette faille révèle la grande vulnérabilité du système agricole actuel.

En entretenant la spirale inéluctable de résistance des bioagresseurs aux pesticides, les néonicotinoïdes maintiennent l’agriculture dans une impasse : des cultures simplifiées, la perte de la biodiversité, un parapluie chimique illusoire et ruineux pour les agriculteurs, des bioagresseurs toujours plus forts…

A terme, les néonics mettent ni plus ni moins en péril notre sécurité alimentaire.

Ils sont aussi un barrage à toutes les solutions agricoles écologiques officiellement promues par l’Union européenne et la France, et qui germent, malgré tout, sur tous les territoires avec une vitalité exemplaire et des rendements exponentiels.

Références

1 Zhao J, Grafius E and Bishop B, 2000 ; Inheritance and synergism of resistance to imidacloprid in the Colorado potato beetle (Coleoptera: Chrysomelidae). J Econ Entomol 93:1508–1514

2 Ricci P., Bui S., Lamine C., 2011 ; Repenser la protection des cultures

3 Whalon ME, Mota-Sanchez D and Duynslager L, 2012 ; Resistant Pest Management: Arthropod Database.

4 INERIS, 2000 ; ECPA, 2015

A LIRE :

Tribune mini

 

La tribune de Nicolas Laarman, délégué général de POLLINIS, dans Le Monde du 29 janvier 2016 : « Pour la défense de la biodiversité, interdisons les insecticides néonicotinoïdes ».