Malgré l’hécatombe, le sort des « tueurs d’abeilles » toujours en suspens à Bruxelles

Les études scientifiques qui mettent en lumière l’extrême toxicité des néonicotinoïdes ont beau s’accumuler, la Commission européenne prend son temps… Alors que des chercheurs hollandais viennent de révéler que près de 80% des insectes ailés ont disparu en Europe en moins de trente ans, elle a annulé sans prévenir un vote du comité d’experts des États membres sur un possible élargissement du moratoire insuffisant de 2013.

En novembre dernier, un vote du Comité permanent de la chaîne alimentaire et de la santé animale (qui regroupe les 28 États membres) devait se tenir afin d’étudier la proposition de la Commission européenne d’élargir le moratoire actuel sur les insecticides néonicotinoïdes. Ce moratoire partiel, en vigueur depuis 2013, ne concerne que trois molécules sur sept – la clothianidine, l’imidaclopride et le thiaméthoxame – et se limite à certaines cultures et certaines périodes de l’année.

De multiples facteurs déciment les colonies d’abeilles à travers le monde. Mais les races locales d’abeilles sont confrontées, depuis les années 1960, à l’importation massive d’autres sous-espèces d’abeilles réputées plus dociles ou productives, ou possédant une longueur de langue plus adaptée à certaines cultures.

Ces importations provoquent des hybridations incontrôlées (rendant parfois agressives les nouvelles générations) et se sont dramatiquement accélérées depuis 20 ans, avec l’effondrement des colonies. Elles déstructurent les populations d’abeilles locales qui perdent peu à peu leurs caractères spécifiques morphologiques, physiologiques et comportementaux, façonnés au cours des millénaires, leur permettant une adaptation optimale à leurs milieux.

LES LOBBIES À LA MANŒUVRE

La Commission proposait d’étendre ce moratoire à l’ensemble des cultures en plein air : un petit pas dans la bonne direction pour la protection des abeilles, mais une politique globale largement insuffisante. 
Une étude de Greenpeace vient en effet de démontrer que les néonicotinoïdes sont dangereux pour les pollinisateurs, même lorsque leur usage est limité aux serres.

Quoi qu’il en soit, ce vote a été repoussé, faute de consensus parmi les États membres. Cela signifie que les lobbies de l’agro-chimie et de l’agro-industrie sont très actifs auprès des États : une majorité d’entre eux souhaitent visiblement poursuivre ad vitam aeternam l’utilisation des pesticides tueurs d’abeilles…

Ce ne sont pourtant pas les études qui manquent.

LES CHERCHEURS DISENT NON AUX NÉONICS

Lors d’une conférence au Parlement européen organisée le 7 novembre 2017 par POLLINIS, plusieurs scientifiques de renom ont présenté les effets dévastateurs de ces pesticides sur les pollinisateurs et l’environnement en général. Caspar Hallmann et Hans de Kroon, de l’Institute for Water and Wetland Research de Radboud University aux Pays-Bas, auteurs de l’étude qui révèle que plus de 75% des insectes ailés ont disparu d’Allemagne – et donc d’Europe – en moins de 30 ans, ont ainsi affirmé que, dans cette hécatombe, « le principal suspect est à rechercher dans les pratiques agricoles actuelles ».

UN PATRIMOINE  GÉNÉTIQUE INSOUPÇONNÉ

L’abeille noire, Apis mellifera mellifera, appartient à la lignée M, comme Apis mellifera iberica (abeille espagnole) et une dizaine d’autres. Au centre de l’Europe, la lignée C compte Apis mellifera ligustica(italienne) et Apis mellifera carnica(carnolienne). A l’Est, entre la mer Noire et la mer Caspienne, s’est développée la lignée Orientale O, avec Apis mellifera caucasica(caucasienne). La lignée A (races africaines),compte Apis mellifera intermissa, présente au Maroc, Libye et Tunisie. D’autres sous-espèces sont insulaires : sicula en Sicile,adami en Crête et cypria à Chypre.

UNE ADAPTABILITÉ INÉGALÉE

Chacune de ces races possède des caractéristiques propres. « Ces sous-espèces correspondent sur le plan génétique à des combinaisons de gènes originales, passées à travers le filtre de la sélection naturelle. Elles représentent donc les combinaisons de gênes optimales pour chacun des climats européens et de la flore locale », explique Lionel Garnery. Les abeilles locales sont donc plus à même de résister aux maladies ou aux espèces invasives,  mais aussi de s’adapter aux changements climatiques. Elles garantissent ainsi à long terme la viabilité de toutes les populations d’abeilles.

LA NÉCESSITÉ D’UN BOUCLIER JURIDIQUE

Conserver ce riche patrimoine génétique requiert de protéger juridiquement les Conservatoires d’abeilles locales pour pouvoir garantir une zone « tampon » de quelques kilomètres carrés exempts d’abeilles importées. Car il suffit qu’un seul faux-bourdon importé féconde une reine locale pour que des décennies de travail de conservation soit perdues.

C’est ce constat d’urgence qui guide les actions de POLLINIS en faveur de la protection des pollinisateurs de nos contrées. La création de la FEdCAN en 2015, qui fédère une dizaine de Conservatoires de l’abeille noire, est un premier pas. Avec vous, l’association mène désormais le combat à Bruxelles pour toutes les races européennes (voir page 2).

LES AMENDEMENTS DE POLLINIS

En attendant que la Commission parvienne à statuer sur le sort des néonicotinoïdes, POLLINIS est parvenu à faire intégrer au sein du projet de rapport « Perspectives et défis pour le secteur apicole de l’Union européenne » une dizaine d’amendements #StopNéonics. Ils seront soumis au vote des député.e.s de la Commission Agriculture du Parlement (COM AGRI) le 22 janvier prochain. Cette action de contre-lobbying permet de rappeler aux eurodéputés la volonté des 1,2 million de citoyens qui ont signé la pétition de POLLINIS pour une interdiction totale des tueurs d’abeilles.