Pollinisateurs sauvages

LES VRAIES CHAMPIONNES DE LA POLLINISATION SONT EN DANGER

Une étude internationale montre que les abeilles sauvages jouent un rôle capital dans la quantité et la qualité des récoltes vivrières à travers le monde. Une population d’insectes en rapide déclin qu’il devient urgent de protéger. L’étude démolit un mythe : celui des abeilles domestiques comme principal, voire seul pollinisateur de nombreuses cultures.

CATÉGORIES :
Date: 8 avril 2013
Anthophora_on_Asphodelus_Wiki-CC-Gidip1

Jusqu’ici, on considérait l’abeille domestique, Apis mellifera, comme étant l’insecte pollinisateur le plus efficace pour les plantes cultivées : un acteur essentiel dans le rendement des cultures à travers le monde. Une étude publiée le 28 février 2013, dans le très respecté Science MagazineL. Garibaldi et al., Science du 1er mars.Science Magazine, remet en cause la suprématie de nos petites abeilles à miel dans ce domaine. Lucas Garibaldi, de l’université de Rio Negro en Argentine, Alexandra Klein de l’université de Lüneburg en Allemagne – et leurs collaborateurs du monde entier – ont étudié l’action des pollinisateurs sur 41 systèmes de cultures dans 600 champs répartis sur les cinq continents.

Les espèces choisies incluent café, coton, concombre, amande, pastèque, sarrasin, fraise, kiwi, etc. Et différentes sortes de graines et de noix couramment cultivées à travers le monde. Les pratiques culturales employées vont de la monoculture intensive à l’agriculture traditionnelle. Dans chaque champ, les biologistes ont évalué la diversité des polllinisateurs – abeilles domestiques, abeilles sauvages, coléoptères, mouches et papillons présents sur les sites – et le nombre de fleurs qu’ils butinent. Ils ont aussi mesuré la quantité de pollen déposé sur chaque fleur, et la fructification – c’est-à-dire, le nombre de fleurs fécondées qui vont réellement donner un fruit par la suite. Enfin, ils ont analysé l’énorme quantité de données ainsi recueillies.

Les résultats sont surprenants. Plus une fleur est visitée fréquemment par les pollinisateurs sauvages – essentiellement des abeilles – et plus elle a de chance de produire un fruit et des graines par la suite. Et ce, dans 100 % des cas, quel que soit le type de culture étudié. Curieusement, ce résultat n’est plus le même si ce sont des abeilles domestiques qui visitent cette même fleur. Avec elles, l’augmentation des visites n’entraîne une meilleure fructification que dans 14 % des systèmes étudiés. En outre, une fleur visitée par les abeilles sauvages a deux fois plus de chance de donner un fruit que quand elle est visitée uniquement par des abeilles domestiques. L’étude ne dit pas pourquoi. Mais elle montre une chose extraordinaire : le maximum de fructification n’est atteint que si les fleurs sont visitées à de nombreuses reprises, à la fois par des abeilles domestiques et par des abeilles sauvages ! Harmonieuse nature.

Anthophora_on_Asphodelus_Wiki-CC-Gidip1

Des leçons à tirer pour adapter les pratiques agricoles

Tout d’abord, cette étude démolit un mythe : celui des abeilles domestiques comme principal, voire seul pollinisateur de nombreuses cultures. C’est ce qu’explique Lawrence Harder, professeur de biologie à l’Université de Calgary au Canada et co-auteur de l’étude : « Nous avons observé que le fait de mettre davantage d’abeilles domestiques dans les zones de culture [qui n’étaient pas suffisamment pollinisées] n’était pas suffisant pour régler ce problème qui nécessite un accroissement du nombre des insectes pollinisateurs sauvages ». Il ne s’agit pas de négliger l’apport des abeilles domestiques. L’étude montre simplement qu’elles complètent, mais ne remplacent pas, le travail de fond mené par les abeilles sauvages – contrairement à ce qu’espèrent souvent les agriculteurs et arboriculteurs lorsqu’ils « prêtent » leurs champs et leurs vergers aux apiculteurs. Il faut donc une approche globale de leurs problèmes, et protéger également les deux types de populations, en particulier des insecticidesLire l’article d’Yves Miserey “Les insectes pollinisateurs vont très mal”, publié dans Le Monde du 1er mars 2013 : « Des spécialistes de la pollinisation comme Bernard Vaissière [de l’INRA d’Avignon] demandent en vain depuis quelques années que les tests de toxicité des insecticides soient effectués sur au moins une espèce d’abeille sauvage. La question est vitale car chez les abeilles solitaires, et contrairement aux abeilles domestiques qui vivent en colonie de 30 000 ouvrières, si l’abeille meurt, c’est la descendance qui disparaît. ».

« Notre étude démontre que la production d’une grande partie des fruits et de graines, avec lesquels nous pouvons nous alimenter de façon très variée, est limitée aujourd’hui parce que les fleurs ne sont pas suffisamment pollinisées », souligne Lawrence Harder.

Paradoxalement, la plupart des approches pour accroître l’efficacité de l’agriculture – comme la mise en culture de toutes les terres disponibles, la disparition des haies, la monoculture, et le recours massif aux pesticides de plus en plus toxiques – réduit l’abondance et la variété des insectes pollinisateurs qui pourraient accroître la production de ces récoltes.

Ces insectes vivent généralement dans des habitats naturels ou semi-naturels, tels que l’orée des forêts, des haies ou des prairies – autant d’habitats qui se raréfient, du fait entre autres de leur conversion en terres agricoles. Il faut donc rapidement mettre en œuvre de nouvelles approches pour intégrer dans les pratiques agricoles la gestion des abeilles domestiques et des pollinisateurs sauvages – en préservant d’avantage leur habitat par exemple. Les rendements agricoles mondiaux s’en verraient accrus, permettant de promouvoir la production agricole à long terme.

Pour préserver le rendement des cultures, on ne saurait se contenter d’enrayer le déclin des abeilles domestiques : il faut enrayer celui, moins médiatisé mais tout aussi réel, des pollinisateurs sauvages.

Pour en savoir plus :
Il existe 20 000 espèces d’abeilles répertoriées aujourd’hui à travers le monde. Sur ces 20 000 espèces, 2 500 environ vivent en Europe, et près de 1 000, en France. L’abeille domestique Apis mellifera n’est qu’une de ces 1 000 espèces. Son importance tient au fait qu’elle vit en communauté très nombreuse – jusqu’à 40 000 individus pour une ruche, au plus fort de l’été – et qu’on peut les transporter facilement pour polliniser des monocultures transformées souvent en déserts biologiques.

« Avec les coléoptères, les mouches et les papillons, ces précieux insectes sont indispensables au fonctionnement des écosystèmes : ils interviennent dans la pollinisation – et donc la reproduction – d’environ 70 % des espèces de plantes à fleurs, qui elles-mêmes représentent 90% de la végétation dans le monde aujourd’hui.
Les abeilles, sauvages et domestiques, sont de loin les plus efficaces dans ce rôle. Elles se nourrissent exclusivement de nectar et de pollen, qu’elles passent une grande partie de leur temps à butiner ». Leur corps est couvert de poils très adaptés – en forme de branche d’arbre quand on les observe au microscope – qui accrochent particulièrement bien le pollen. Une abeille transporte ainsi couramment des dizaines de milliers de grains de pollen, dont elle dépose de grandes quantités sur les stigmates des autres fleurs à chacun de ses voyages.