LE PROJET : PERMETTRE AUX ABEILLES DE S'ADAPTER AU VARROA DESTRUCTOR

Pour tester l’hypothèse d’une cohabitation possible entre l’abeille et le varroa, Tjeerd Blacquière, biologiste et chercheur à l’Université Wageningen aux Pays-Bas, et son équipe ont mis au point un protocole nommé « Darwin’s Black Bee Box » (DBBB) qui s’inspire du principe d’évolution des espèces par la sélection naturelle théorisé par Charles Darwin. L’image de la « boîte noire » renvoie à l’idée que les mécanismes de cette évolution de l’espèce restent mystérieux mais que leurs résultats, eux, sont bien visibles.

En suivant un protocole précis, les apiculteurs mènent un certain nombre d’interventions (voir ci-dessous) sur leurs colonies du printemps à l’automne permettant aux abeilles d’améliorer leur résistance face au varroa. Ces interventions visent à accélérer le processus d’évolution naturelle : petit à petit, des combinaisons génétiques procurant un avantage augmentent dans la population, laquelle devient de plus en plus apte à survivre au parasite.

Actuellement, Tjeerd Blacquiere et Delphine Panziera, également biologiste à l’Université de Wageningen, mènent des essais pratiques aux Pays-Bas, en Belgique et en Allemagne en utilisant cette approche. POLLINIS a souhaité tester ce protocole prometteur en France.

LA PROBLÉMATIQUE

Depuis son introduction en Europe dans les années 1970 et en France en 1982, le parasite asiatique Varroa destructor est la principale menace biologique de l’abeille à miel européenne, Apis mellifera.

L’acarien s’agrippe aux abeilles et pénètre ainsi dans les ruches où il s’attaque aux abeilles elles-mêmes, mais aussi à leurs larves et aux nymphes dont il se nourrit du tissu adipeux. Quand elles survivent, les abeilles sont en général affaiblies : le gonflement de leurs organes alourdit leur corps, leur système immunitaire est fragilisé et elles sont plus sensibles aux virus. Elles peinent alors à remplir le rôle qui leur est assigné dans la colonie. Petit à petit, les abeilles succombent. Le varroa, lui, se reproduit à vive allure : sa descendance part ensuite à l’assaut d’autres ruches, toujours à dos d’abeille.

En général, les scientifiques s’accordent à dire qu’un taux d’infection par le varroa supérieur à 5 % (5 parasites comptabilisés pour 100 abeilles) condamne à mort la colonie. Depuis l’apparition du varroa, les populations d’Apis mellifera sauvages et domestiques d’Europe déclinent. Pour tenter de sauver leurs ruchers, les apiculteurs ont appliqué des traitements tantôt chimiques, comme l’Apistan (tau-fluvalinate) et l’Apivar (amitraze), tantôt organiques comme les acides oxalique et formique, mais qui à haute dose peuvent se révéler toxiques.

Pourtant, dans quelques endroits du monde, il est apparu que des abeilles sauvages avaient développé localement une certaine résistance au parasitePOLLINIS est en train d’étudier ce phénomène sur l’île de Groix avec le scientifique Jeffery Pettis, sur les colonies domestiques et sauvages. Voir ce projet.  Elles parviennent à cohabiter avec lui et ne nécessitent pas d’intervention particulière de la part des apiculteurs.

LE CONTEXTE

L’avant-garde

Plusieurs expériences menées par des scientifiques au début des années 2000 ont inspiré Tjeerd Blacquière. En Suède, Ingemar Fries avait isolé sur une île 150 colonies d’abeilles mellifères auxquelles il avait inoculé du varroa : au bout de six ans à les observer sans jamais intervenir, il concluait que leur taux de mortalité s’était réduit et que leur taux d’infestation par le parasite avait chuté, induisant qu’une cohabitation entre abeille et varroa était possible. Sa méthode a été baptisée « Bond Test », en référence à l’opus « Live and let die » (Vivre et laisser mourir) du célèbre Agent 007.

Aux États-Unis, dans l’état de New York, le célèbre entomologiste Thomas Seeley, théoricien de l’apiculture darwinienne, constatait que les abeilles sauvages colonisées par le varroa survivaient. Mieux : elles semblaient avoir développé des mécanismes de résistance au parasite. Enfin, en France, Yves Le Conte directeur de recherche à l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), concluait une étude menée durant dix ans sur une cinquantaine de colonies : les abeilles sont capables de survivre au varroa sans traitement acaricide.

Une expérimentation scientifique (r)évolutionnaire

Suite à ces divers retours d’expériences scientifiques, Tjeerd Blacquière émet l’hypothèse que les abeilles cohabitent mieux avec le varroa sans l’aide de l’homme. Il élabore le projet de répliquer ce phénomène chez les abeilles mellifères domestiques, afin d’aider les apiculteurs à enrayer le déclin de leurs colonies.

Depuis plus de dix ans, Tjeerd Blacquière élabore donc un programme intitulé Darwin’s Black Bee Box (DBBB) : il a établi un protocole précis pour les apiculteurs, détaillant les interventions possibles tout au long de l’année sur les colonies pour que les abeilles améliorent leur résistance au varroa. Ainsi, sans traitement contre le varroa, les apiculteurs peuvent favoriser le processus de sélection naturelle et aider leurs abeilles à s’adapter peu à peu à l’acarien.

« LES ABEILLES S’ADAPTENT BEAUCOUP PLUS VITE QUE CE QUE NOUS PENSIONS. LA NATURE SE DÉBROUILLE BIEN MIEUX SANS INTERVENTION HUMAINE ». 

Tjeerd Blacquière, biologiste et chercheur à l’Université de Wageningen.

LE PROTOCOLE

  • Les apiculteurs travaillent avec des abeilles locales, plus résistantes à leur environnement que les abeilles importées.
  • Ils sélectionnent entre 25 colonies d’Apis mellifera aux profils génétiques variés dans une même zone. Ils les implantent ensuite dans une zone isolée, sans rucher à moins de 1,2 km.
  • Au sortir de la période hivernale, les apiculteurs peuvent nourrir les colonies au sucre candi, si besoin. L’hiver étant, en général, une cause importante de mortalité parmi les colonies, en les aidant à passer ce cap saisonnier, ils épargnent ainsi aux abeilles une nouvelle épreuve et peuvent poursuivre l’expérience d’adaptation au varroa
  • Les abeilles qui ont survécu à l’hiver se reproduisent entre elles, permettant une transmission du patrimoine génétique la plus « pure » possible. Aucun trait génétique en particulier n’est favorisé, chaque colonie s’adapte selon ses propres moyens. 
  • L’objectif est d’élever quatre colonies issues d’une reine de chaque colonie-mère : on fabrique un essaim artificiel en retirant la reine et en la plaçant dans une ruche vide. Cette division des colonies permet de stimuler leur croissance rapide, malgré la contrainte parasitaire. Les apiculteurs testent ainsi la capacité des colonies à survivre.
  • Lors du premier été, ces colonies doivent être traitées contre le varroa au moyen d’acide oxalique. Aucun autre traitement ne sera ensuite appliqué. 
  • Les apiculteurs retirent du protocole les colonies qui ne parviennent pas à produire d’individus reproducteurs (reines et mâles), et qui peuvent être éventuellement remises sous traitement.
  • 200 ouvrières sont retirées de chaque colonie du rucher DBBB ainsi que du groupe de contrôle deux fois par an (en juillet et en hiver). Elles sont congelées puis envoyées à l’Université de Wageningen pour être examinées.
  • L’expérimentation doit durer au minimum 4 ans, plus longtemps si possible : c’est le laps de temps à partir duquel on commence à observer des changements génétiques chez l’abeille et peut mesurer les effets du protocole.

Le schéma ci-contre a été initialement publié par Tjeerd Blacquière et Delphine Panziera en 2019 dans un article pour la revue scientifique Biological Invasions intitulé « Darwinian black box selection for resistance to settled invasive Varroa destructor parasites in honey bees ». Les auteurs l’ont ensuite adapté en français pour la revue Abeilles & Cie

LES ATOUTS DU PROGRAMME

Le protocole « Darwin’s Black Bee Box » :

  • fonctionne à l’échelle locale et contribue à éviter la propagation de maladies et de parasites non indigènes ;
  • renforce les ruches et les essaims à long terme ;
  • conserve la diversité génétique fonctionnelle de la population d’abeilles mellifères ;
  • favorise l’essaimage et contribue à la réintroduction des abeilles mellifères dans la nature ;
  • aide le varroa, espèce invasive, à se naturaliser en harmonie avec les espèces indigènes ;
  • pourrait fonctionner pour d’autres espèces invasives de parasites.

L'ÉQUIPE

Tjeerd BlacquièreTjeerd Blacquière est biologiste et botaniste à l’Université de Wageningen aux Pays-Bas. Il est également apiculteur amateur depuis le début des années 2000. Lorsqu’à l’aune du XXIe siècle ont émergé les premiers rapports faisant état de zones où les abeilles avaient naturellement développé une résistance au varroa, Tjeerd Blaquière a commencé à nourrir un espoir un peu fou : et si la sélection naturelle armait les abeilles contre le varroa ? Il a alors démarré des tests grandeur nature et dix ans plus tard, le constat est enthousiasmant.


Delphine PanzieraDelphine Panziera est également chercheuse à l’Université de Wageningen où elle travaille en collaboration avec Tjeerd Blacquière. Depuis plusieurs années, elle consacre ses recherches à l’étude du varroa. Elle se rendra, avec Tjeerd Blacquière, deux fois par an dans chacun des conservatoires de la FEdCAN partenaires du projet DBBB afin d’évaluer l’état des colonies qui prennent part à l’expérience.


Joann GroixJoann Sy : responsable du pôle « Pollinisateurs sauvages » de POLLINIS et titulaire d’un doctorat en santé publique à l’Université de Yale, Joann Sy est à l’initiative du projet chez POLLINIS et en pilote le suivi. 

 


 

LES PARTENAIRES

POLLINIS travaille avec quatre conservatoires de l’abeille noire de la Fédération européenne des conservatoires de l’abeille noire (FEdCAN) pour mener le projet DBBB.

  • Auvergne : Le Conservatoire d’abeille noire des Combrailles est en partie situé dans le lycée professionnel agricole (LPA) des Combrailles, en Auvergne. Les 70 ruches du lycée sont actuellement réparties sur trois ruchers de production, un rucher de suivi scientifique et un rucher d’élevage et de fécondation, tous situés dans un rayon de 3 km qui délimite la zone sanctuaire autour des ruchers  conservatoires. Ce réservoir génétique est complété par une quarantaine de ruches appartenant à des apiculteurs de la zone.
  • Île de France : Le Conservatoire de l’Île-de-France (CANIF) se trouve dans une zone forestière des Yvelines, au cœur de la forêt de Rambouillet. Il est constitué de plusieurs zones, dont la plus sensible, le sanctuaire, n’abrite que des colonies d’abeilles noires, sans aucune sélection. Le cheptel du conservatoire est actuellement d’environ 400 colonies, dont 150 ruches appartenant au laboratoire de Lionel Garnery, chercheur au CNRS, à Gif-Sur-Yvette. Le généticien de l’abeille y teste, grandeur nature, des processus scientifiques dont le seul but est de préserver l’abeille noire.
  • Orne : Le Conservatoire d’abeille noire de l’Orne, situé en Basse Normandie est un Centre d’études techniques apicoles (CETA) créé en 2013. Le département de l’Orne est composé de bocages, de haies et de bois avec assez peu de grandes cultures. Ce n’est pas un secteur de transhumance et la plupart des apiculteurs professionnels et amateurs travaillent avec l’abeille noire locale. Une politique globale exercée depuis plus de 15 ans a favorisé l’adoption de l’abeille locale par une majorité d’apiculteurs, surtout amateurs. En 2004, 200 colonies du département ont été analysées et se sont avérées pures à 94 %. Le conservatoire est installé à la maison du Parc régional du Perche. Il héberge actuellement quelque 160 colonies réparties dans un rayon de 7 km.
  • Savoie : Le Centre d’études techniques apicoles de Savoie (CETA) se donne pour objet de répondre aux divers aspects techniques de l’apiculture locale, et plus précisément désire mener un travail de sélection de l’écotype alpin de l’abeille noire. En montagne, cette dernière présente des caractéristiques apicoles intéressantes, comme la faible consommation hivernale, le développement rapide au printemps, une meilleure résistance aux maladies et l’aptitude au butinage par temps frais. L’apiculture montagnarde sédentaire participe à l’économie familiale et permet à l’ensemble du cheptel de conserver ses caractères génétiques.

« EN LAISSANT ÉVOLUER LA RELATION ENTRE L’HÔTE ET LE PARASITE, ON ARRIVE À UN POINT D’ÉQUILIBRE OÙ LE PARASITE EST MOINS VIRULENT. IL RESTE PRÉSENT DANS LES COLONIES MAIS NE CRÉE PAS DE DÉGÂTS CONSIDÉRABLES »

Delphine Panziera, biologiste à l’Université de Wageningen. 

LES PROCHAINES ÉTAPES

Afin de mener le protocole DBBB dans les quatre conservatoires partenaires, POLLINIS doit encore :

  • organiser les visites régulières et le travail de Tjeerd Blacquière et Delphine Panziera dans les conservatoires d’abeilles noires partenaires ;
  • aider les apiculteurs à mettre en place le protocole dans les conservatoires ;
  • assurer le financement et la logistique du programme, veiller au suivi et à la tenue scientifique du protocole pendant les 4 années prévues pour l’étude ;
  • dresser des bilans réguliers avec les apiculteurs partenaires et les scientifiques, pour atteindre les objectifs fixés par le programme et permettre aux abeilles de cohabiter naturellement avec le varroa dans les années à venir.

POUR EN SAVOIR PLUS

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Éminent spécialiste du comportement des abeilles, Thomas Seeley est le chantre d’une apiculture qui se veut au plus près du mode de vie naturel des abeilles. POLLINIS a traduit ici ses grands principes.

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PROTOCOLE

PROTOCOLE « DARWIN’S BLACK BEE BOX » : PLUS DE DIX ANS D’EXPÉRIENCES SUR LE TERRAIN

Bientôt testé en France, ce protocole qui favorise la cohabitation entre abeilles et varroa est le fruit de plus de dix ans d'expériences scientifiques aux Pays Bas, en Belgique et en Allemagne. Avec des résultats édifiants.

C’EST UNIQUEMENT GRÂCE AUX DONS DES CITOYENS QUE
POLLINIS PEUT TRAVAILLER AVEC LES SCIENTIFIQUES À TROUVER DES SOLUTIONS NATURELLES POUR ASSURER LA SURVIE DES POPULATIONS D’ABEILLES À MIEL LOCALES DANS LEUR ENVIRONNEMENT.

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Photos : ©R. Cadar/Shutterstock ©POLLINIS – ©A. Lambert/PN de la Vanoise – ©T. Blacquière – ©D. Panziera – ©FEdCAN – ©Adobestock – ©F. Merelli/Shutterstock