Biotechnologies génétiques / Pesticides ARNi

Le Calantha, un pesticide génétique autorisé en urgence que personne n’a réclamé…sauf son fabricant

Il y a quatre mois, la Belgique autorisait par dérogation l’usage du Calantha, un pesticide génétique (ARNi) au mode d’action jamais encore évalué dans l’Union européenne. Sollicitée par le fabricant du produit lui-même, cette autorisation d’urgence est censée n’être octroyée qu’en cas de danger pour une filière et d’absence d’alternatives. Or, les cultivateurs qui pourraient bénéficier de ce produit n'ont jamais demandé son autorisation. Alors que la dérogation a pris fin, selon les informations de POLLINIS, le Calantha n’a même pas été commercialisé.

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Date : 9 septembre 2026
Dérogation du Calantha en Belgique, un pesticide génétique jamais autorisé en Europe

En Belgique, du 1er mai au 28 août 2026, les producteurs de pommes de terre avaient la possibilité d’épandre dans leurs champs un nouvel insecticide, autorisé en urgence pour leur permettre de lutter contre le doryphore : le Calantha. Ce pesticide génétique repose sur l’interférence ARN (ARNi)Les pesticides ARNi agissent directement sur l’expression des gènes des organismes : l’absorption du pesticide par les insectes provoque l’introduction d’ARN interférent dans leurs cellules, capable d’empêcher la fabrication de protéines essentielles à la vie de l’espèce ciblée., un nouveau mode d’action qui n’a fait l’objet d’aucune évaluation des risques complète dans l’Union européenneLe Ledprona, la substance active contenue dans le Calantha, est en cours d’évaluation au niveau européen. Son approbation dépend d’un long processus, qui a récemment franchi un premier cap avec le dépôt auprès de l’EFSA – l’autorité sanitaire européenne – d’un projet de rapport d’évaluation réalisé par la Belgique, l’État membre chargé de cette étape préliminaire de l’évaluation.. 

Comment un pesticide jamais évalué en Europe a-t-il pu être autorisé en urgence et pour un usage à grande échelle ? Le Calantha a bénéficié d’une procédure prévue par la réglementation européenne, appelée « dérogation 120 jours ». Celle-ci permet de commercialiser un pesticide pendant quatre mois, sans passer par la procédure d’évaluation classique qui peut prendre plusieurs années, à condition qu’il serve à lutter contre un « danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables »Voir l’article 53 durèglement (CE) n°1107/2009..

Une condition qui semble loin d’être remplie concernant le Calantha. Selon les documents et informations obtenues par POLLINIS, non seulement la menace du doryphore n’a jamais été qualifiée d’urgente par les acteurs du secteur, mais le produit n’a par ailleurs jamais été commercialisé dans le pays pendant toute la durée de la dérogation.

Un discours alarmiste

C’est le fabricant du pesticide, la startup américaine GreenLight Biosciences, qui a lui-même déposé une demande d’autorisation d’urgence pour son produit auprès des autorités belges. Pour appuyer le besoin d’une commercialisation du Calantha en urgence, le fabricant a joint à son formulaire de demande de dérogation un document de « justification scientifique et agronomique ».

Cette note d’une vingtaine de pages dresse un portrait très alarmant de la présence du doryphore en Belgique, avec des conséquences potentielles terribles sur la production de pommes de terre et l’économie du secteur. « Considérant que ce ravageur peut entraîner jusqu’à 50 % de pertes en cas d’infestation grave, et compte tenu de la valeur économique actuelle de la production de pommes de terre en Belgique (environ 931 millions d’euros en 2023), un tel scénario pourrait provoquer des pertes d’environ 465 millions d’euros, ce qui met en évidence la grave menace que ce ravageur fait peser sur le secteur national de la pomme de terre », alerte le document.

Une vision très extrapolée et peu étayée scientifiquement des conséquences d’une infestation de doryphores, qui ne reflète en rien la situation réelle de la filière.

Pour justifier l’autorisation du Calantha, son fabricant fait appel à un cabinet de conseil épinglé dans les Monsanto Papers

L’argumentaire sur lequel GreenLight Bioscience s’appuie pour justifier la nécessité agronomique et économique d’autoriser d’urgence le Calantha en Belgique est principalement issu d’une note, jointe au dossier de demande envoyé aux autorités belges. 

 

Celle-ci a été produite par le cabinet de conseil scientifique Exponent, habitué à mettre son expertise au service des grands industriels de l’énergie, de la construction, du secteur minier, mais aussi de l’agrochimie. En 2017, il a d’ailleurs été épinglé par le journal Le Monde, dans le cadre du scandale des « Monsanto papers », pour des pratiques supposées de ghostwriting.

 

Une toxicologue de Monsanto aurait envoyé à des consultants d’Exponent le manuscrit d’un de ses articles concluant à l’absence de risques du glyphosate pour le foetus et la reproduction, publié ensuite par une revue scientifique sous la signature des seuls consultants, sans jamais mentionner le géant de l’agrochimie dans la liste des auteurs.

« L’urgence n’est pas de mise »

Loin du discours alarmiste qui a conduit à l’autorisation du Calantha en urgence, la présence du doryphore dans les cultures de pommes de terre ne semble pas être une préoccupation de première importance pour le secteur. Fin février 2026, après étude du dossier fourni par GreenLight, l’autorité sanitaire belge (le Service public fédéral Santé publique), s’est prononcée sur l’octroi de la dérogation dans le cadre d’un « comité d’agréation ». 

Comme le veut la procédure, l’avis des trois régions du pays a été sollicité. Selon les conclusions de cette réunion consultées par POLLINIS, La Flandre et la région de Bruxelles-Capitale n’ont émis aucun avis. Seule la Wallonie s’est exprimée, en relativisant fortement le besoin immédiat d’un nouveau pesticide pour lutter contre le doryphore. « L’urgence n’est pas de mise », indique la région, en précisant que de nouveaux modes d’actions contre ce ravageur doivent être trouvés « à moyen terme ».

Un constat complété par les témoignages des représentants du secteur concerné dans la presse. Interrogée à plusieurs reprises, la Filière wallonne de la pomme de terre (Fiwap) s’est dite « un peu surprise » par l’autorisation en urgence d’un nouveau produit, affirmant que « le secteur n’était pas demandeur ». 

Réalisée au nom d’une filière qui n’exprimait aucun besoin urgent, la demande de dérogation de GreenLight Biosciences a effectivement de quoi surprendre. Dans un document indiquant les lignes directrices pour mettre en œuvre les « dérogations 120 jours », la Commission européenne rappelle que ces demandes émanent la plupart du temps de représentants de la filière agricole concernée par l’usage du pesticide (syndicats, coopératives agricoles…). « Les autorisations d’urgence ne doivent servir que les intérêts de l’agriculture ou de la protection de l’environnement. Les demandes fondées uniquement sur les intérêts de l’industrie ne sont pas recevables et doivent être rejetées », rappelle la Commission.

En quatre mois de dérogation, le Calantha n’a été vendu nulle part

La dérogation octroyée au Calantha a-t-elle bel et bien servi les intérêts des cultivateurs de pommes de terre ? Selon les informations de POLLINIS, sur toute la durée d’autorisation du pesticide, celui-ci n’a jamais été commercialisé et n’a donc pas pu profiter aux agriculteurs. 

En effet, pour commercialiser son produit en Europe, la startup américaine GreenLight a annoncé s’appuyer sur l’entreprise Fine Agrochemicals, dont les produits sont distribués dans deux magasins en Belgique. La référence du Calantha est d’ailleurs bien présente sur leur site internet. Or, plusieurs échanges par mail entre POLLINIS et ces distributeurs permettent de confirmer qu’ils ont choisi de ne pas proposer le pesticide à la vente pendant toute la durée de la dérogation. En cause : trop d’incertitudes sur son mode d’action génétique, encore nouveau et jamais évalué. 

« Comme nous n’avons aucune expérience de ce produit, ni de cette nouvelle technologie, nous avons décidé de ne pas le commercialiser », indique un responsable de la vente des produits de protection des cultures d’un des distributeurs, ajoutant que son entreprise estime que « des études et des essais supplémentaires sont nécessaires avant la mise sur le marché de ce produit ». Un second confirme que cette politique semble s’appliquer à l’ensemble des magasins distribuant les produits de Fine Agrochemicals en Belgique.

  • Capture d'écran échange mail Calantha 1

    Plusieurs échanges par mail entre POLLINIS et des magasins partenaires du distributeur du Calantha en Belgique confirment le choix de ne pas commercialiser ce produit pendant toute la durée de la dérogation.

  • Capture d'écran échange de mail dérogation Calantha 2

    Un responsable des ventes confirme que la non-commercialisation du Calantha s’applique également aux autres magasins partenaires du distributeur du produit en Belgique.

  • Capture d'écran échange mail dérogation Calantha 3

    « Comme nous n’avons aucune expérience de ce produit, ni de cette nouvelle technologie, nous avons décidé de ne pas le commercialiser », indique un responsable de la vente des produits de protection des cultures, ajoutant que son entreprise estime que « des études et des essais supplémentaires sont nécessaires avant la mise sur le marché de ce produit ».

Si aucun agriculteur n’a pu se procurer ce pesticide pendant ces quatre mois de dérogation, à qui profite l’autorisation en urgence du Calantha ? La substance active qui constitue le produit, le Ledprona, est en cours d’évaluation au niveau européen depuis plus d’un an, aucun verdict n’a encore été rendu sur son approbation. L’autorisation en urgence dans un pays européen du pesticide fabriqué à partir de cette molécule est-elle une manière de court-circuiter ce processus ? « Nous utilisons cette possibilité pour accélérer l’arrivée d’une solution que nous considérons comme meilleure pour l’environnement », a en tout cas fait savoir le ministre fédéral en charge de l’Agriculture, dans une interview. 

Aux côtés de l’association Nature & Progrès Belgique, POLLINIS dénonce un détournement de la procédure de dérogation 120 jours. Un recours a été déposé devant le Conseil d’Etat belge pour faire annuler cette autorisation. Les pesticides génétiques doivent faire l’objet d’une évaluation des risques rigoureuse, adaptée à leur mode d’action nouveau, avant toute mise sur le marché dans l’Union européenne.