Abeilles / Agriculture et Pesticides

néonicotinoïdes : CONTRIBUTION DE POLLINIS À LA SAISINE DE L’ANSES

Contribution au bilan que doit réaliser l’Anses, qui vise à « comparer les bénéfices et les risques liés aux usages des produits phytopharmaceutiques contenant des substances actives de la famille des néonicotinoïdes autorisés en France avec ceux liés aux usages de produits de substitution ou aux méthodes alternatives disponibles. »

Date : 16 décembre 2016

POLLINIS, association européenne indépendante et sans but lucratif, représentant les citoyens, agit pour protéger les pollinisateurs, notamment les abeilles, et pour sortir l’Europe du système agricole actuel basé sur l’utilisation intensive de pesticides.

Dans ce cadre, l’une de ses actions pilotes ces dernières années a été d’informer le débat public sur les risques liés aux néonicotinoïdes et de relayer au niveau européen et français la demande citoyenne en faveur de l’interdiction de ces molécules et des produits à base de ces substances. A ce jour, plus d’1,3 million de citoyens de l’Union Européenne, représentés par POLLINIS, demandent l’interdiction totale de ces produits.

En France, l’association s’est engagée dans les débats liés à l’élaboration de la loi « Pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages » et à la mise en œuvre de mesures d’interdiction de ces molécules. Elle assure aujourd’hui le suivi citoyen de la bonne mise en œuvre de l’article 125 de cette loi.

C’est à ce titre que nous apportons aujourd’hui notre contribution au bilan que doit réaliser l’Anses, qui vise à « comparer les bénéfices et les risques liés aux usages des produits phytopharmaceutiques contenant des substances actives de la famille des néonicotinoïdes autorisés en France avec ceux liés aux usages de produits de substitution ou aux méthodes alternatives disponibles. »

Ce bilan a pour but de fonder la décision des Ministères chargés de l’Agriculture, de l’Environnement et de la Santé d’accorder d’éventuelles dérogations à l’interdiction des produits contenant des néonicotinoïdes. Dans ce processus, POLLINIS soutient que les connaissances scientifiques doivent jouer un rôle central pour informer la décision. Ses contributions porteront donc sur 2 points en particulier :

  1. Contribution sous forme d’état des connaissances scientifiques disponibles renseignant sur les impacts des néonicotinoïdes sur l’environnement, et notamment sur les pollinisateurs, conformément à la demande exprimée par l’Anses lors de la réunion d’information aux parties prenantes du 29 septembre 2016 ;
  2. Contribution rappelant les coûts de l’utilisation de ces pesticides – largement sous estimés – liés à la multiplication des phénomènes de résistances chez les ravageurs. Ces coûts sont examinés à différentes échelles : société et santé publique, filière agricole, industrie… A ce titre, POLLINIS rappelle que les études scientifiques récentes montrent la viabilité et les bénéfices à moyen terme des solutions agricoles alternatives, plutôt que la substitution de ces molécules par de nouvelles.

Présente à la réunion d’information organisée par l’Anses le 29 septembre 2016 au cours de laquelle l’Agence a déclaré être preneuse de contributions écrites des « parties prenantes », POLLINIS regrette cependant que l’Anses n’ait pas mis en place une procédure formalisée pour une consultation publique et la participation des organisations de la société civile aux différentes étapes de la saisine et du processus d’évaluation.

Vu l’engagement citoyen autour du dossier des néonicotinoïdes, dont l’importance n’est pas étrangère à l’introduction d’un amendement dans la loi Biodiversité ; vu l’importance et la qualité des connaissances qui pourraient être portées au débat par les organisations environnementales, professionnelles et citoyennes, POLLINIS soutient que l’évaluation des risques gagnerait d’une manière générale à inclure formellement et systématiquement les représentants de l’ensemble des parties prenantes du débat, et ce à toutes les étapes. L’Anses, qui a récemment signé la Charte en faveur de l’ouverture de l’expertise à la société, pourrait renforcer son ambition sur ce point, y compris à l’échelle européenne.

CONTRIBUTION 1


RISQUES LIÉS AUX SUBSTANCES NÉONICOTINOÏDES ET À L’USAGE DE PRODUITS PESTICIDES À BASE DE NÉONICOTINOÏDES POUR LES POLLINISATEURS


Sept molécules néonicotinoïdes sont actuellement autorisées à entrer dans la composition de différents insecticides commerciaux : l’acétamipride, le clothianidine, le dinoturéfane, l’imidaclopride, le nitempyrane, le thiaclopride et le thiaméthoxane. La première d’entre elles, l’imidaclopride, a été découverte au début des années 1990 et mise sur le marché dès 1994. En l’espace de 20 ans, ces molécules ont été largement diffusées et représentent aujourd’hui plus de 40 % des insecticides vendus annuellement dans le monde (Gibbons, 2014) https://news.nationalgeographic.com/news/2014/07/140709-birds-insects-pesticides-insecticides-neonicotinoids-silent-spring/.

Mais elles menacent aujourd’hui les insectes pollinisateurs, dont les abeilles, qui jouent un rôle crucial pour la biodiversité, la production agricole et l’alimentation, comme l’a récemment montré le rapport de l’IPBES. La pollinisation des plantes à fleurs est un service écosystémique considéré comme gratuit. Des rendements agricoles, et donc l’économie de cultures entières, en dépendent directement (Klein et al., 2007, Bartomeus et al., 2014) http://stopogm.net/sites/stopogm.net/fles/CTAbeillesCeballos.pdf. Dans nos régions, 84% des espèces cultivées sont directement ou indirectement tributaires de l’activité des insectes pollinisateurs (Williams, 1996). La reproduction de divers végétaux, sauvages ou cultivés, en est complètement dépendante (Allen-Wardell et al., 1998 ; Michener, 2000).

L’accumulation de preuves scientifiques démontrant la toxicité létale (qui entraîne la mort) et sublétale (qui entraîne la capacité d’une population à se maintenir à l’équilibre) de ces substances pour les pollinisateurs, ne laisse plus de doute sur cette menace.

1. EFFETS LÉTAUX ET SUBLÉTAUX AVÉRÉS SUR LES ABEILLES ET LES POLLINISATEURS DES SUBSTANCES ACTIVES DE LA FAMILLE DE NÉONICOTINOÏDES ET DES PRODUITS PESTICIDES DÉRIVÉS

La particularité de ces molécules est qu’elles agissent sur le système nerveux des insectes et entraînent leur paralysie jusqu’à la mort. Le problème est qu’il est impossible qu’elles ne ciblent que les insectes ravageurs. Elles sont donc hautement toxiques pour les pollinisateurs et les abeilles en particulier. Récemment, une étude parue dans la très fiable revue Nature, se basant sur le cas des cultures de colza en Angleterre entre 2004 à 2011, a ainsi montré que le déclin des colonies d’abeilles sauvages est en moyenne trois fois plus marqué lorsqu’elles se nourrissent régulièrement de plantes traitées aux néonicotinoïdes (Anfres, 2016) www.nature.com .

Outre ces effets létaux directs, l’exposition aux produits pesticides à base de substances néonicotinoïdes a des effets délétères en diminuant la fertilité des abeilles et en contribuant par conséquent à la disparition des colonies. En 2016, des chercheurs de l’Institut de la santé des abeilles de l’Université de Berne ont montré que le thiaméthoxane et le clothianidine agissent comme contraceptifs sur les abeilles mâles (Straub et al., 2016) rspb.royalsocietypublishing.orgletemps.ch. Cette diminution de la qualité du sperme des reproducteurs a des conséquences sur les capacités de survie des colonies.

Les effets des substances néonicotinoïdes sur les insectes pollinisateurs ont par ailleurs un impact sur la pollinisation et la qualité des récoltes (Stanley et al., 2015)michele-rivasi.eu. En 2015, la Royal Holloway University of London a démontré que les colonies de bourdons exposées à un pesticide néonicotinoïde se rendaient moins souvent sur les pommiers et collectaient du pollen moins régulièrement. Résultat encore plus inquiétant, les pommiers pollinisés par des bourdons exposés à des pesticides néonicotinoïdes contenaient 36% moins de graines que ceux pollinisés par des individus non exposés.

Pour finir, il a été aussi démontré que l’activité de danse peut être hautement affectée par une assimilation chronique de thiaclopride (Eiri et al., 2012), pesticide dont la LMR dans le miel a été multipliée par 4 suite à la validation de la demande de l’Allemagne par l’Europe (été 2016) actu-environnement.com.

Les constats sont les même pour les pollinisateurs sauvages : sept chercheurs du Centre d’écologie et d’hydrologie (CEH, au Royaume-Uni) et du laboratoire Fera Sciences ont analysé des études concernant les populations de 62 espèces d’abeilles sauvages et de bourdons entre 1994 et 2011. Les variations constatées ont été mises en perspective avec l’usage des néonicotinoïdes dans les champs de colza, usage qui a augmenté très rapidement en Grande-Bretagne au cours de cette période. Les résultats, obtenus avec des outils statistiques, montrent une surmortalité allant jusqu’à un facteur 3. Pour cinq espèces, les chercheurs constatent une chute de 20 % des populations en lien avec l’utilisation des néonicotinoïdes (Woodcock et al., 2016) nature.comfutura-sciences.com .

En 2015, la conclusion d’une autre équipe de scientifiques sur l’utilisation de clothianidine dans le sud de la Suède est similaire (Rundlo et al., 2015) nature.com.

Des études montrent aussi des impacts indirects forts des molécules néonicotinoïdes pour les pollinisateurs. La première démontre que non seulement ces molécules sont dangereuses pour les bourdons, mais aussi que ces produits les attiraient plus qu’un champ témoin non traité. Ils vont donc préférer butiner un champ toxique qu’un champ indemne, même si à terme le nombre de butineuses et leurs capacités de récoltes s’en trouve affecté (Kessler et al., 2015) nature.com. Et l’impact serait plus important sur les espèces d’abeilles solitaires et sur les colonies d’abeilles sauvages qui comportent généralement peu de butineuses.

L’état des connaissances et études scientifiques publiées et accessibles montre donc qu’il existe un nombre suffisant de preuves robustes démontrant l’existence d’effets létaux à court et à long terme pour les abeilles et l’ensemble des pollinisateurs de l’exposition aux néonicotinoïdes. Mais il est aussi dorénavant prouvé que ces effets sont observés y compris dans le cas d’exposition à des doses sublétales.

2. TOXICITÉ CHRONIQUE ET EFFETS LÉTAUX ET SUBLÉTAUX D’UNE EXPOSITION MÊME À DE TRÈS FAIBLES DOSES

Il est aujourd’hui admis par la communauté scientifique en toxicologie que le principe émis par Paracelse au XVI° siècle, selon lequel « Tout est poison, rien n’est poison : c’est la dose qui fait le poison », ne couvre pas la totalité des phénomènes d’intoxication observés dans le monde. Les chercheurs ont aujourd’hui démontré qu’une substance peut être fatalement toxique même à de très faibles doses, si un individu y est exposé de façon chronique Thany et al., 2010 ; Tison et al., 2016.

Les impacts d’une exposition à de faibles doses sont aujourd’hui prouvés ou suspectés dans le cas de tous les insecticides. Les éléments de preuve existants dans le cas de molécules non néonicotinoïdes renseignent sur les mécanismes et effets probables de l’exposition aux produits à base de néonicotinoïdes. En août 2016, une étude a ainsi démontré que l’exposition au chlorpyrifos (un insecticide organophosphoré) entrainait une mortalité des larves. Ainsi, les reines de l’espèce d’abeille Plebeia droryana doivent pondre plus pour compenser les pertes, mettant en péril le rythme et la survie des colonies. De même, la plupart des larves élevées pour être reines deviennent finalement des butineuses du fait d’une alimentation ne permettant pas leur différenciation Dos Santos et al., 2016ncbi.nlm.nih.gov. La même année, pour le même insecticide, il a été démontré que les abeilles en contact avec des doses sublétales avaient des capacités de reconnaissance et de mémoire olfactive altérée ainsi qu’un appétit diminuéUrlacher, 2016ncbi.nlm.nih.gov. De la même manière, une étude menée en 2015 quantifie les comportements associés à l’exposition à des doses sublétales de différents pyréthrinoïdes utilisés en vergers (lambdacyhalothrine, esfenvalerate, et permethrine). Les abeilles ayant reçu ces insecticides voyagent de 30 à 71 % fois moins et ont des interactions sociales diminuant de 43 à 67 % Ingram, 2015sciencedirect.com. Dans des conditions d’exposition répétée (11 jours), le fipronil a une dose 50 fois inférieure à la DL50 (0,1 ng/ab) induit une mortalité totale après une semaine d’exposition Decourtye et al. 2005. L’exposition chronique à ce même insecticide, par contact ou en ingestion à des doses sublétales provoque une perturbation des processus d’apprentissage et de mémorisation olfactive. Encore une fois, les effets ne sont pas liés à la dose car l’apprentissage olfactif est perturbé par la dose la plus faible (0,01 ng/ab) El Hassani et al. 2005 .

De la même façon, les abeilles et pollinisateurs peuvent être fatalement intoxiqués de façon aiguë ou chronique (voir tableau).

Effets des néonicotinoïdes sur les abeilles.
Effets des néonicotinoïdes sur les abeilles.

Plusieurs études renseignent sur la toxicité chronique des néonicotinoïdes. En 2012, une étude publiée dans la revue Science et menée par l’INRA en collaboration avec l’ACTA, le CNRS et l’ITSAP-Institut de l’abeille a montré que de faibles doses d’un insecticide néonicotinoïde pouvaient perturber l’orientation des abeilles et provoquer leur disparition pendant l’activité de butinage Henry et al., 2012inra.frpresse.inra.fr. En 2014, la revue Nature Communications a présenté des conclusions similaires : les chercheurs ont observé qu’un insecticide de la famille des néonicotinoïdes perturbe la capacité des abeilles à se repérer, notamment en cas de mauvais temps Henry et al., 2014nature.com.

Parallèlement à l’accumulation de ces preuves scientifiques, une équipe française et un réseau de laboratoires européens ont avancé dans l’élaboration d’un test standardisé pour évaluer l’effet des pesticides néonicotinoïdes sur le retour des abeilles à la ruche Decourtye et al., 2011rd.springer.com : ce test doit être intégré aux obligations réglementaires européennes et françaises au plus vite.

En 2016, une étude publiée dans Nature a montré l’effet de l’imidaclopride à des doses sublétales (0, 10, 20, 50, and 100  ppb) sur des petites colonies d’abeilles de tailles différentes (1500, 3000, and 7000 abeilles). Les effets montrent des perturbations de la capacité de ponte et de locomotion des reines, des aptitudes au butinage et au nettoyage des butineuses et du développement global des colonies Wu, 2011 ; Wu-Smart & Spivak, 2016journals.plos.orgnature.com .

3. LES EFFETS ET RISQUES DE L’EXPOSITION CHRONIQUE AUX NÉONICOTINOÏDES À DE FAIBLES DOSES DOIVENT ÊTRE PRISES EN COMPTE

Il est à noter que l’existence de ces preuves pose question pour les méthodes d’évaluation du risque à utiliser dans le cadre de cette saisine, comme dans le cadre de toutes les évaluations réglementaires de la toxicité des pesticides, néonicotinoïdes en particulier. En effet, dans les institutions responsables de l’évaluation réglementaire en vue de l’obtention des autorisations de mise sur le marché des produits, la toxicité est mesurée sur la base de la convention selon laquelle « c’est la dose qui fait le poison », convention qui n’est plus pertinente pour prendre en compte l’ensemble des risques existants.

Ce principe est pratique puisqu’il permet de définir des seuils de toxicité moyens applicables de manière généralisée. Pour l’ensemble des écosystèmes, humains compris, on identifie la dose mortelle pour 50 % de la population qui servira de référence toxicologique. C’est la DL50 : Dose létale pour 50 % de la population incriminée, soit la dose qui entraine la mort d’un individu sur deux.

Pour les abeilles, la toxicité des pesticides est basée sur leur DL50 propre :

  • DL50 > 100 μg/abeille : les produits sont considérés comme inoffensifs
  • 11 mg < DL50 < 100 μg/abeille : produits légèrement à peu toxiques
  • 2 mg < DL50 < 10,99 μg/abeille : produits modérément toxiques
  • DL50 < 2 μg/abeille : produits fortement toxiques.

Mais ces tests de toxicité sont trop simples pour une réalité très complexe. Ils donnent des seuils à respecter mais la recherche scientifique a rendu compte de l’existence des effets délétères des pesticides à des doses sublétales, c’est-à-dire bien en deçà des doses-seuil choisies. Les recherches sur les perturbateurs endocriniens font état de courbes doses-toxicités non linéaires, voire formant un U : elles ont un fort effet à faible dose, un effet faible à dose moyenne et un effet à nouveau prononcé à dose forte.

4. EFFETS DE CUMULS, EFFETS COCKTAIL ET SYNERGIE : UNE RÉALITÉ DÉMONTRÉE DE LONGUE DATE

La synergie entre deux insecticides signifie que l’effet de ces deux produits sera supérieur à la simple addition des deux effets. L’effet est donc multiplié. Par exemple, l’application de néonicotinoïdes avec d’autres pesticides entraine des effets de synergie Bonmatin et al., 2014 ayant donc des impacts supérieurs à ceux estimés pour l’utilisation de chaque produit pris isolément, ou que la simple somme de leurs effets singuliers.

Ainsi, des fongicides qui se retrouvent en association avec des insecticides peuvent également engendrer des mortalités importantes chez l’abeille domestique (Belzunces et Colin, 1993). L’association des néonicotinoïdes (Pisa et al., 2014) ou des pyréthinoïdes Thompson, 2003bulletinofnsectology.org ayant des effets synergiques avec des fongicides sont notamment pointés du doigt.

De plus, ce type d’effet de synergie ne s’observe pas uniquement entre deux insecticides ou pesticides, cela peut avoir lieu entre les insecticides et d’autres éléments tels que les herbicides, les fongicides, ou d’autres composés insoupçonnés. Ces composés ne sont généralement pas pris en compte dans les analyses et les évaluations malgré leurs impacts pouvant être importants sur les espèces non ciblées (Mesnage et al., 2014).

La recherche scientifique souligne aussi l’importance de l’exposition des abeilles aux résidus de néonicotinoïdes qui peuvent, eux aussi, avoir des effets létaux ou sublétaux sur les pollinisateurs (Wu et al., 2011). D’ailleurs, un des résidus de néonicotinoïde existant n’est autre qu’un autre néonicotinoïde, puisque le thiaméthoxame se dégrade en clothianidine.

Par ailleurs, le thiaméthoxame, considéré comme persistant dans les solsSols en aérobies (et donc dans l’environnement) a une demi-vie variant de 101 à 353 jours (moyenne 227 j). Son métabolite principal, qui est donc la clothianidine, est aussi considéré comme un pesticide persistant. En effet, sa demi-vie varie de 495 à 990 jours (moyenne de 743 jours) Voir la base de données SAGE :
sagepesticides.qc.ca/349
sagepesticides.qc.ca/249.

5. LES ABEILLES PARTICULIÈREMENT VULNÉRABLES ET AUX INSECTICIDES, NOTAMMENT AUX NÉONICOTINOÏDES

Le syndrome d’effondrement des colonies (Colony Collapse Disorder) a été observé pour la première fois dans les années 1990. Les abeilles, et la plupart des pollinisateurs, sont particulièrement vulnérables aux néonicotinoïdes, et aux pesticides en général, pour des raisons génétiques et comportementales. Contrairement à un grand nombre d’insectes ravageurs des cultures (Haubruge et Amichot, 1998 ; POLLINIS, 2015), elles sont incapables de développer rapidement des résistances.

Une étude publiée en 2006 dans Nature par le Consortium de séquence génomique de l’abeille démontre des particularités génétiques propres à l’abeille pouvant expliquer leur vulnérabilité face aux pesticides (Weinstock et al., 2006). Le génome d’Apis mellifera a été séquencé et comparé avec d’autres génomes d’insectes . L’équipe de chercheurs en charge de ce travail note qu’il manque au génome d‘A. mellifera des transposonsLes transposons sont des éléments d’ADN qui peuvent se déplacer d’un endroit à un autre sur un même brin d’ADN ou sur un autre brin. (Source : Université Pierre et Marie Curie, Paris ; Consulté en Octobre 2015). majeurs. Entre autres conséquences, Apis mellifera possède moins de gènes d’immunité innéeEn d’autres termes, de gènes permettant le développement de mécanismes de résistances métaboliques aux pesticides via des mutations génomiques, gènes que possèdent de nombreux autres insectes « ravageurs ». aux pesticides, d’enzymes de désintoxication, etc… que d’autres insectes observés (la drosophile et l’anophèle).

Il semble que les familles de gènes codants pour la désintoxication de l’abeille occupent une taille réduite au sein de son génome. Cela fait de l’abeille une espèce exceptionnellement sensible à certains pesticides Berenbaum, M.R., 1999 ; Oakeshott, J.G., et al., 2005., Ranson, H. & Hemingway, J., 2005 ; Feyereisen, R., 2005. Ainsi, en comparaison avec les génomes de l’anophèle et de la drosophile (Ranson, H. et al., 2002), l’abeille possède 30 à 50 % de moins de séquences de gènes codant pour certaines enzymes. C’est le cas de la carboxylesterase (CCE), du cytochrome P450 (P450) et du glutathion S-transferase (GST), enzymes principalement responsables de la métabolisation des pesticides. C’est au sein de ces mêmes enzymes que l’on retrouve la grande majorité des mutations conférant aux autres espèces d’invertébrées des résistances métaboliques (Claudianos, C. et al., 2006).

En comparant les intronsfragment de gène conservés dans des gènes d’insectes et de vertébrés orthologues L’orthologie est un lien évolutif entre deux gènes présents chez deux espèces différentes. Ainsi, deux séquences génétiques homologues de deux espèces différentes sont orthologues si elles descendent d’une séquence unique présente dans le dernier ancêtre commun aux deux espèces., les chercheurs ont constaté que l’abeille a conservé presque 80 % de ses introns d’origine. Le nombre d’introns, supérieur dans le génome de l’abeille, montre aussi une divergence génétique plus lente chez l’abeille que chez d’autres insectes (tels que la mouche ou le moustique). L’abeille semble donc avoir une évolution plus lente et un potentiel d’adaptation aux pesticides plus lent (sûrement un effet partiel, lié à la limite à la stricte prédiction des gènes En bio-informatique, la prédiction de gènes consiste à identifer les zones de l’ADN qui correspondent à des gènes (le reste étant non codant).).

Comparaison des gènes orthologues chez trois espèces dont A.mellifera
Comparaison des gènes orthologues chez trois espèces dont A.mellifera. Source : Consortium de séquence génomique de l’abeille, 2006

De plus, les abeilles n’ont pas une reproduction sexuée classique. Dans le mode de reproduction sexuée dit classique, les cellules sexuelles ne contiennent que la moitié du patrimoine génétique de l’individu qui les génère. Lorsque les cellules sexuelles mâles sont mises en contact avec leurs homologues femelles, elles fusionnent, et les deux moitiés de code génétique fusionnées produisent un code génétique nouveau.

Le mécanisme est différent pour les abeilles, qui sont des hyménoptères haplodiploïdes. La reine qui va fonder un nid va s’accoupler une fois dans sa vie avec plusieurs mâles et va conserver l’ensemble des spermatozoïdes alors récupérés. Elle peut produire ensuite tout au long de sa vie des femelles, puis des mâles une fois la spermathèque vide. Les femelles sont diploïdes, elles ont ainsi une information génétique provenant de leur mère et de leur père. Les mâles sont, eux, obtenus à partir d’un ovule non fécondé. Ils n’ont donc que la moitié de l’information génétique normale Issus d’un oeuf haploïde, l’ovule non fécondé, ils sont dits parthénogénétiques.. Les spermatozoïdes que ces mâles produiront seront par conséquent haploïdes et auront donc tous la même source d’information génétique au sein d’une ruche : celle de leur mère (la reine), transmise par l’ovule. A ce propos, la durée de vie de ces mâles dépasse rarement les 60 jours (Page & Peng, 2001) researchgate.net.

La stratégie de reproduction de l’abeille conserve énormément les gènes de la lignée issue de la reine et implique donc l’essaim dans une protection forte de la reine face aux risques extérieurs. Cette dernière est beaucoup moins soumise à la présence de pesticides et n’est donc, par conséquent, que très peu encline à développer des gènes de résistance. La reine étant à l’origine de l’essaim qu’elle a fondé, le développement et la transmission des résistances des abeilles aux pesticides sont très limités, voire absents.

vulnérabilité des abeilles

6. IL N’EXISTE PLUS DE DOUTE RAISONNABLE SUR LE RÔLE DES NÉONICOTINOÏDES DANS LE SYNDROME D’EFFONDREMENT DES COLONIES

Dans le milieu des années 1990, l’apparition de plusieurs publications et articles de presse ont révélé l’affaiblissement des colonies d’abeilles domestiques en France notamment du fait de leur mortalité inédite (Tardieu, 1998 ; Cougard, 1999 ; Bernard, 2000 ; Maus et al., 2003) researchgate.net. Mais ce phénomène n’est pas cantonné à la France : les colonies d’abeilles subissent des mortalités importantes sur l’ensemble du globe. En Europe, ce sont 17% de ces pollinisateurs qui disparaissent en moyenne chaque année en hiver Voir pour 2013-2014europaforum.public.lu/fr/. Au cours des dernières périodes hivernales, la mortalité des colonies d’abeilles domestiques en Europe se situait autour de 20 % (les taux variant de 1,8 % à 53 % selon les pays) (Williams et al., 2010) greenpeace.org/france.

Pour les scientifiques, ce syndrome de disparition des abeilles a un nom, le Colony Collapse Disorder (CCD). Il est très probablement d’origine multifactorielle et s’expliquerait par la multiplicité des menaces auxquelles les abeilles font face : pesticides toxiques, notamment ceux utilisés en enrobage des semences, variations climatiques, présence d’agents pathogènes tels que le Varroa ou le Nosema, ondes magnétiques et sensibilité des souches d’abeilles (Huang et al., 2004, Mullin et al., 2010). Les abeilles ne sont d’ailleurs pas les seuls pollinisateurs durement touchés : les bourdons, les abeilles solitaires et autres pollinisateurs semblent être, eux aussi, dans une situation critique. Depuis plusieurs décennies, les scientifiques notent une régression notable des populations d’insectes pollinisateurs, ou même leur extinction (Ghazoul, 2005 ; Steffan-Dewenter et al., 2005 ; Rasmont et al., 2006).

Si cette pluralité des causes explique sans doute la disparition des colonies, le facteur premier et aggravant reste malgré tout l’utilisation de pesticides, et surtout de pesticides néonicotinoïdes, particulièrement toxiques pour elles. Leur propriété systémique permettant un usage en enrobage de semences, la molécule se diffuse dans l’ensemble des cellules de la plante cultivée, tout au long de sa croissance, jusque dans le nectar et le pollen de la plante. C’est de cette manière que les néonicotinoïdes fragilisent les colonies, notamment via leurs effets sublétaux (Thompson 2010 ; Creswell 2011), les rendant ainsi vulnérables et incapables de s’adapter aux variations de leur environnement et aux virus et pathogènes.

CONTRIBUTION 2


LES INSECTICIDES SYSTÉMIQUES ET LES COÛTS DE LA SPIRALE DES PESTICIDES


Les néonicotinoïdes, sulfoxamines et buténolides sont utilisables en Europe dans la composition de l’enrobage des semences. Leur présence entraine alors le traitement automatique des cultures sans tenir compte de la présence ou non de ravageurs. Mais cette utilisation préventive et systématique précipite l’apparition de bioagresseurs résistants aux pesticides, exactement comme les antibiotiques provoquent l’apparition de résistances chez les bactéries. Au fur et à mesure que ces résistances se développent et se généralisent, le besoin en pesticides augmente, entraînant l’agriculture dans une spirale toxique et coûteuse (lutte chimique / résistances).

Ce phénomène entraine non seulement l’augmentation des doses de pesticides, mais contraint l’agriculteur à utiliser des insecticides complémentaires, augmentant de ce fait l’impact sur les organismes non ciblés, dont les pollinisateurs font partie.

Or, l’agrochimie doit faire face à des coûts de recherche démultipliés et à des normes environnementales et sanitaires indispensables mais de plus en plus contraignantes. Les spécialistes de la protection des cultures pensent donc que le risque est fort de ne plus disposer bientôt d’aucun rempart chimique contre les bioagresseurs résistants.

En engageant l’agriculture vers la lutte chimique systématique, ce groupe d’insecticide systémique fragilise encore un système agricole qui n’est pas durable écologiquement, économiquement et désormais techniquement. A terme, ils mettent ainsi en péril notre sécurité alimentaire.

L’utilisation des néonicotinoïdes, des sulfoxamines et des buténolides contredit d’ailleurs les principes défendus par l’Union Européenne et la Directive 2009/128/CE visant à réduire la dépendance à l’égard des pesticides et à systématiser la Protection Intégrée des Cultures (PIC) sur tout le territoire européen.

contribution saisine ANSES POLLINIS

1. PESTICIDES ET RESISTANCE : LE SYSTÈME AGRICOLE EUROPÉEN DANS L’IMPASSE

Le système agricole actuel, construit autour des pesticides, n’est pas durable pour l’environnement. En favorisant des cultures homogènes et fragiles car sélectionnées avant tout pour leur rendement, le système agricole est aujourd’hui en grande partie sous perfusion des entreprises agrochimiques ; et l’utilisation de produits toxiques a comme conséquence que les insectes pollinisateurs et les organismes auxiliaires nécessaires à la régulation naturelle des ravageurs sont éradiqués progressivement. L’utilisation récurrente des pesticides a considérablement accru les risques de maladies et d’attaques de ravageurs et augmente la dépendance à ces mêmes produits. Ce système repose donc sur une spirale toxique dangereuse et coûteuse : la recherche et l’utilisation d’intrants chimiques de plus en plus toxiques, à mesure que se développent les résistances des ravageurs et des plantes invasives. Les conséquences dramatiques de ce modèle sur l’écosystème sont connues et largement documentées.

Ainsi, les sulfoxamines et les buténolides sont deux familles qui ont été développées pour pallier les faiblesses des néonicotinoïdes face aux insectes ayant déjà développé des résistances : en 2014, 330 cas de résistances à l’imidaclopride, 130 au thiamethoxam et 50 à l’acétamipride par l’APRDhttp://www.pesticideresistance.org/ (Arthropode Pesticide Resistance Database) ont été recensés au niveau mondial. Ces résistances aux néonicotinoïdes sont en augmentation constante (P. Cutler et al., 2012).

Les industriels développant ces nouvelles molécules sont pleinement conscients de cet état de fait et justifient eux-mêmes le développement de ces substances actives du fait de l’échec croissant des molécules précédentes, en l’occurrence des néonicotinoïdes. Cela est écrit noir sur blanc aussi bien dans le cas du flupyradifurone (Bayer CropScience, 2013 sivanto.com), que du sulfoxafor (Dow Agroscience, 2013 Sparks TC., Watson GB., Loso MR., Geng C., Babcock JM., Thomas JD., Sulfoxafor and the sulfoximine insecticides: Chemistry, mode of action and basis for effcacy on resistant insects ; Pesticide Biochemistry and Physiology, 107, 2013, 1–7.).

Les insectes ravageurs résistants aux nouveaux pesticides sont identifiés avant même la sortie de la substance active en Europe. Ce risque est donc largement connu et les produits sont mis sur le marché alors que l’on connaît déjà les impasses auxquelles ils mènent à moyen terme. Par exemple, avant même l’autorisation de sortie de produits commerciaux à base de sulfoxafor ou de flupyradifurone en Europe, un cas de résistance croisée a déjà été relevé chez Myzus persicae (C.Bass et al., 2015).

A terme, ce système n’est pas viable économiquement : aides exorbitantes, intrants chimiques toujours plus chers, revenus des agriculteurs en chute libre…

De plus, ce système repose sur l’hypothèse d’un accès illimité à des solutions chimiques. Or, – c’est un point nouveau – les spécialistes de la protection des cultures pensent que le risque est grand de n’avoir bientôt plus aucun rempart chimique à opposer aux bioagresseurs pour trois raisons :

  1. Plus la toxicité augmente et mieux la nature résiste : aujourd’hui déjà plus de 550 espèces de bioagresseurs ne sont plus sensibles à un ou plusieurs types d’insecticides, laissant déjà les agriculteurs dans une impasse technique.
  2. La connaissance accrue des risques sanitaires et environnementaux entraîne le développement de règles qui réduisent l’arsenal chimique légal disponible et limitent le champ de la recherche agrochimique.
  3. Le coût de développement d’une nouvelle molécule est passé de 30 à 240 millions d’euros entre 1980 et 2008.INERIS, 2000 – ECPA, 2015

L’industrie agrochimique ne sera pas toujours en mesure d’apporter une solution chimique aux problèmes qu’elle engendre. Cette faille révèle la grande vulnérabilité du système agricole actuel. Ces résistances successives épuisent le nombre de molécules disponibles pour la lutte chimique et amenuisent les plans de gestion phytosanitaires disponibles (C.Bass et al., 2015).

2. LE DANGER DE LA LUTTE CHIMIQUE PREVENTIVE

Les néonicotinoïdes, une classe d’insecticides neurotoxiques, sont apparus dans les années 90. Ils sont systémiques (véhiculés par la sève des plantes jusque dans le pollen et le nectar) et à large spectre (ils tuent l’ensemble des arthropodes). Ils représentent le type d’insecticide le plus utilisé en Europe : 80% du maïs, 60% du colza et du tournesol, mais aussi des betteraves, pommes de terre, etc…

Les sulfoxamines et les buténolides sont deux familles qui ont été développées plus récemment. Le sulfoxafor et le flupyradifurone sont deux substances actives ces familles qui ont été autorisées par la Commission Européenne.

Une des formes utilisée est celle des semences enrobées avec un produit insecticide. Cette méthode impose un usage préventif et systématique de l’insecticide sans tenir compte de la présence ou non de ravageurs. Cet usage préventif et systématique aggrave dangereusement la fragilité du système agricole actuel :

  • Les néonicotinoïdes accroissent considérablement la résistance des bioagresseurs : une étude sur les doryphores ravageurs de la pomme de terre a révélé une multiplication par 100 de leur résistance aux molécules chimiques en 10 ans.
  • Seuls 2 à 20 % du produit actif est absorbé par la plante : le reste (80% en moyenne) est lessivé dans le sol jusqu’aux cours d’eau et aux nappes phréatiques. Les résidus de néonicotinoïdes peuvent mettre des années à se dégrader. Ils s’accumulent dans les sols à des taux dépassant souvent les LD50 des insectes auxiliaires de l’agriculture (la concentration à partir de laquelle un produit tue 50% des individus d’une population).
  • L’utilisation de ces insecticides provoque des dommages que l’on commence tout juste à mesurer sur un grand nombre d’organismes non-ciblés, nécessaires à la quantité, à la variété et à la qualité de nos productions agricoles. Il s’agit notamment des insectes pollinisateurs. En 2008, le coût de la perte de la biodiversité dans le monde a été évalué entre 1,35 et 3,1 milliards d’euros.

3. SORTIR DU SYSTÈME ACTUEL : LA PROTECTION INTÉGRÉE  DES CULTURES

L’usage préventif et systématique d’insecticides va à l’encontre des principes élaborés depuis des décennies par les ingénieurs agronomes et les scientifiques de l’industrie agro-industrielle elle-même.

Les néonicotinoïdes détournent ainsi le monde agricole des principes de la Protection Intégrée des Cultures (PIC en français, et IPM, pour Integrated Pest Management en anglais) adoptés par l’Union européenne en 2009. La PIC impose notamment que les pesticides ne soient employés qu’en cas d’attaque constatée, en quantité minimale et proportionnée à la réalité de l’attaque, en utilisant des produits ciblés et non persistants.

Ces principes sont jugés indispensables par les spécialistes de la protection des cultures pour contrôler le développement de parasites résistants aux pesticides et assurer la pérennité de nos productions agricoles, l’indépendance et la sécurité alimentaire des européens.

 

Toutes les références bibliographiques sont à retrouver dans le document PDF.