Frelon asiatique : interview de l’entomologiste Claire Villemant

L’entomologiste Claire Villemant, responsable de la collection d’hyménoptères au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, suit de près l’invasion du frelon asiatique en France. Pour POLLINIS, elle évoque les effets de cette espèce invasive sur les pollinisateurs et partage son analyse sur les moyens actuels de lutte.

Claire Villemant photo labo

Claire Villemant, entomologiste au Muséum National d’Histoire Naturelle. © Jérémi Michaux

Que sait-on de l’invasion du frelon asiatique ?

L’invasion a débuté en 2004 par l’importation accidentelle par bateau de futures reines hivernantes venant de Chine. Depuis le front progresse d’environ 60 km par an, et des introductions accidentelles par transport de fondatrices ont aussi eu lieu loin du front. Résultat : en 2015, plus des trois-quarts de l’hexagone sont désormais envahis et le frelon est installé dans quatre autres pays d’Europe : Espagne, Portugal, Italie, Allemagne. La présence des nids de Vespa velutina est relevée sur l’ensemble de la France grâce aux observations envoyées via la fiche de signalement mise en ligne sur le site du Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN). La carte des départements envahis est mise à jour chaque année, après vérification des photos demandées aux observateurs, car un tiers des signalements sont en fait des nids d’autres espèces de frelons ou de guêpes. Et parfois, un même nid peut avoir été signalé par plusieurs observateurs. Les nids ne sont jamais réutilisés l’année suivante. Le nombre d’individus produits par un nid mature au cours d’une saison, d’avril à décembre, a été estimé à 6 000 en moyenne et peut, pour les plus gros, atteindre plus de 13 000 individus dont 500 futures reines.

Pourquoi la France est-elle particulièrement touchée par l’invasion?

Les modèles climatiques développés par le MNHN, qui se basent sur les données climatiques de son aire d’origine, ont montré que l’Aquitaine était l’une des zones les plus favorables à l’acclimatation de la variété invasive Vespa velutina nigrithorax. L’arrivée en 2004 de futures reines à la bonne époque – le printemps – et dans la bonne région a favorisé son installation, sa multiplication puis son expansion, les conditions climatiques de l’ensemble de la France lui étant favorables. La présence d’un important cheptel apicole a aussi favorisé la propagation de l’espèce.

Quel est l’impact du frelon asiatique sur nos abeilles ?

Ils peuvent avoir un fort impact sur un rucher en prélevant des ouvrières mais surtout par leur présence en vol stationnaire devant la ruche : ceci entraîne un arrêt de l’activité de butinage, notamment en automne, période où l’attaque des frelons est la plus intense pour nourrir leurs larves. Si les réserves de miel de la colonie d’abeille deviennent insuffisantes, une partie de la colonie peut mourir de faim au cours de l’hiver suivant. Le frelon asiatique recherche de préférence des proies malades ou fragiles, qui se défendent mal. Ce sont donc les ruches les moins agressives et/ou en mauvaise santé qui sont attaquées les premières et qui ont le plus de chance de décliner face aux attaques du frelon ; mais ce dernier n’est pas toujours la cause principale du déclin. Son impact est donc difficile à chiffrer car il faut tenir compte des autres facteurs de stress tels que les pesticides, le parasite varroa ou les maladies qui interviennent sur l’état sanitaire de la colonie.

Pourquoi faudrait-il combattre le frelon asiatique ?

Il faut le combattre pour éviter des attaques trop importantes sur les ruchers. Mais imaginer qu’on pourra éradiquer ces populations même localement est totalement illusoire.

Existe-t-il des moyens de lutte vraiment efficaces ?

A ce jour, non, contrairement à ce que certains veulent laisser croire, notamment sur internet. Aucune étude scientifique sérieuse, avec un protocole parfaitement défini et reproductible, accompagnée d’un suivi exhaustif des populations avant, pendant et après la mise en place du protocole de lutte, n’a montré qu’une des méthodes de lutte employées avait un effet sur la régression des populations de frelons. Et certaines méthodes – notamment le piégeage de masse, pratiqué par certains apiculteurs – peuvent avoir de lourdes conséquences sur l’environnement. Car pour qu’un piège soit réellement efficace, il faut que son appât soit attractif pour le frelon asiatique, non attractif voire répulsif pour les autres insectes et durable dans le temps. Aucun piège ne répond à ces trois critères et tous ont un impact sur les insectes non ciblés. En tout état de cause, il faut éviter le piégeage des femelles fondatrices au printemps car c’est la période où la compétition entre fondatrices pour un même site de nidification les décime : plus de 90% d’entre elles meurent. Détruire des fondatrices à cette période est donc contre-productif.

Quelles méthodes préconise le Muséum national d’Histoire naturelle ? 

La destruction des nids reste la méthode la plus efficace. Elle doit se faire le plus tôt possible en saison et jusqu’en novembre. Les nids sont détruits à la tombée de la nuit ou au lever du jour de façon à éliminer la quasi-totalité de la colonie. À ce jour, les techniques de destruction les plus courantes utilisent une perche télescopique pour injecter un insecticide. Il faut ensuite descendre le nid et le brûler pour que les insectes morts et l’insecticide ne soient pas consommés par les oiseaux. Le dioxyde de soufre (SO2) est efficace et sans danger pour l’environnement mais il peut être toxique pour l’utilisateur et n’est pas autorisé pour cet usage. Si le nid est accessible, il est possible de le détruire sans insecticide à la tombée de la nuit, en bouchant le trou d’entrée avec du coton, puis en enfermant le nid dans un sac avant de le détacher et de tuer la colonie par congélation. Dans tout les cas, il faut toujours être équipé d’une combinaison de protection spéciale contre les frelons.

Tout cela semble bien hasardeux… 

Il est préférable de se limiter à ces différentes méthodes de lutte tant que de nouvelles techniques plus efficaces n’auront pas été mises au point. Cela ne veut pas dire de rester inactif, mais de faire au mieux dans l’état actuel des connaissances. Il est également possible de réduire le stress des abeilles en plaçant les ruches dans une cabane grillagée par des mailles serrées, qui ne laissent pas passer les frelons. Une solution moins coûteuse, surnommée « muselière » à frelons, qui se pose devant l’entrée de la ruche est en cours d’étude par le MNHN en collaboration avec des apiculteurs.

Y a t-il des pratiques apicoles qui affaiblissent les abeilles face au frelon asiatique ?

La sélection d’abeilles plus productives mais souvent peu agressives, de mauvaises pratiques agricoles, ou tout autre facteur conduisant à une moindre résistance des colonies sera favorable au frelon asiatique.

Que va-t-il arriver aux abeilles ?

En Europe, le frelon asiatique n’est pas le seul à s’attaquer aux abeilles : c’est aussi le cas du frelon d’Europe et du frelon oriental. Tous deux originaires d’Asie, ils se sont répandus naturellement vers l’Europe il y a très longtemps. Ces envahisseurs font maintenant partie de la biodiversité européenne et leurs populations sont en équilibre avec celles de leurs proies. De même en Asie, plusieurs espèces de frelons s’attaquent depuis toujours aux abeilles domestiques sans que celles-ci aient disparu pour autant. Il est probable que dans un futur plus ou moins éloigné les populations de Vespa velutina atteindront aussi un équilibre en Europe, si avec le temps les abeilles mettent en place des mécanismes de défense.

Quels scénarios peut-on envisager ?

En Europe, l’abeille domestique européenne (Apis mellifera) est encore incapable de se défendre contre Vespa velutina. Elle n’était jusqu’ici confrontée qu’aux attaques du frelon européen (Vespa crabro) qui ne fait pas de vol stationnaire devant la ruche et s’attaque aux colonies de façon plus occasionnelle. En Asie par contre, l’abeille domestique asiatique (Apis cerana) mais aussi l’abeille domestique européenne, qui a été introduite dans cette région depuis plus de 70 ans, manifestent un comportement de défense efficace contre le frelon. Lorsqu’il s’approche trop près de la ruche, les abeilles sortent et entourent le prédateur, formant une boule dont elles font croitre la température en vibrant des ailes, de la même manière qu’elles réchauffent la ruche en hiver. Lorsque la température à l’intérieur de la boule dépasse 45°C, le frelon meurt d’hyperthermie tandis que les abeilles sont capables, pour une courte période, de supporter jusqu’à 50°C. A Chypre, l’abeille domestique Apis mellifera cypria attaque de la même manière le frelon oriental (Vespa orientalis) mais le tue plutôt par asphyxie. Cette capacité de défense existe donc chez Apis mellifera mais ne se développe efficacement qu’à la suite d’attaques de frelons répétées d’année en année.

En Europe, ce phénomène pourrait avoir lieu, mais prendra du temps, et à condition que l’homme ne s’oppose pas à la sélection naturelle par ses interventions : introduction de reines, mélange de races, etc.