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Conserver les pollinisateurs

Pollinisateurs dans le Parc de la Vanoise : pour une gestion « à l’échelle des paysages »

En 2020, POLLINIS avait mandaté Ben Woodcock, entomologiste et écologue au Centre d’Écologie et d’Hydrologie, pour réaliser le premier recensement des pollinisateurs sauvages dans le Parc national de la Vanoise (Savoie). Son étude, qui s'intéresse à l'impact des activités humaines sur les populations d'insectes butineurs, souligne le potentiel des milieux urbain et agricole dans la protection des pollinisateurs ainsi que l’importance de l’hétérogénéité des paysages.

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Date : 2 mai 2024

Créé en 1963, le Parc national de la Vanoise, en Savoie, forme avec son voisin italien le Grand Paradis, un des plus importants espaces naturels protégés d’Europe occidentale. Cet écrin montagneux au cœur des Alpes abrite plus de 1 700 espèces de plantes – soit un tiers des végétaux français – dont certaines ne se retrouvent nulle part ailleurs, comme l’Alysson alpestre (Alyssum alpestre) et ses fleurs aux pétales jaune vif et arrondis

Bien que les pollinisateurs occupent un rôle essentiel dans le maintien de la diversité florale du Parc, les populations d’abeilles, de syrphes, de papillons et de coléoptères floricoles y demeuraient sous-étudiées. En 2020, POLLINIS a donc mandaté Ben Woodcock, entomologiste et écologue au Centre d’Écologie et d’Hydrologie (CEH) de Wallingford, au Royaume-Uni, pour dresser un premier état des lieux des communautés de pollinisateurs sauvages dans la Vanoise et de leurs interactions avec les plantes.

Son étude, rendue publique aujourd’hui, distingue à cet effet quatre types d’habitats à l’intérieur du Parc : les zones urbanisées jouxtant des aires protégées, les terrains dédiés au pâturage agricole, les espaces semi-naturels où les activités d’élevage restent sporadiques, ainsi que les aires naturelles sauvages à l’intérieur du Parc. Les résultats de l’analyse soulignent, selon le chercheur, la nécessité de penser des politiques de conservation « à l’échelle du paysage »

Vanoise_Pollinisateurs_Coupelles

Deux méthodes de collecte ont principalement été employées pour cette étude, à savoir les transects et les coupelles colorées. Ici, trois coupelles (une jaune, une bleue, une blanche) remplies d’un mélange d’eau et de savon sont fixées à un bâton planté dans le sol. Les insectes qui s’y posent en croyant qu’il s’agit de fleurs sont alors piégés dans le liquide pour ensuite être collectés et identifiés.

Pollinisateurs : le potentiel des zones urbaines

Pour mesurer l’impact de l’anthropisation des habitats sur les insectes pollinisateurs, Ben Woodcock a notamment mesuré leur abondance et leur diversité selon deux méthodes : les transects d’une part, et les coupelles colorées de l’autre, toutes deux menées par l’association naturaliste Arthropologia. « Aucune méthode n’est parfaite, explique l’entomologiste, donc nous essayons de combiner plusieurs approches pour obtenir différentes informations sur les communautés de pollinisateurs ».

Les transects, à savoir la traversée d’un paysage selon une ligne imaginaire afin d’en analyser les composantes, permettent par exemple de recenser les pollinisateurs présents ainsi que les plantes avec lesquelles ils interagissent. Ils prennent toutefois place sur des périodes relativement courtes, et n’offrent qu’un « aperçu de haute résolution de ces communautés dans un lieu donné et à un moment donné »

L’utilisation de coupelles colorées permet, pour sa part, de lisser les variations locales ou de météo. Fixées à des bâtons plantés dans le sol pendant une journée ou plus, puis remplies avec un mélange d’eau et de savon, les insectes les confondant avec des fleurs s’y noient et sont ensuite collectés. Si cette méthode ne donne aucune indication sur les interactions entre plantes et pollinisateurs, elle permet de « comprendre quelles espèces sont présentes dans un paysage, dans une zone d’environ cinq ou six cent mètres [autour] ».

Sites_Vanoise_Pollinis
L’étude, dont le protocole initial a été élaboré par trois spécialistes des abeilles et des pollinisateurs – Jeff Pettis (Apimondia), Tom Seeley (Université de Cornell) ainsi qu’Adam Vanbergen (INRAE) – avant d’être repris par Ben Woodcock, porte sur dix sites perchés entre 1 400 et 1 800 mètres d’altitude.

L’analyse des données ainsi collectées pointe vers un premier résultat contre-intuitif : l’abondance des pollinisateurs dans le Parc augmente à mesure que les activités humaines se font plus fortes. Autrement dit, les zones urbaines concentrent le plus grand nombre de pollinisateurs et peuvent, conclut l’étude, soutenir sensiblement les populations de butineurs en y maximisant la diversité florale. 

« Cela reflète, estime l’entomologiste, les paysages dont il est question ici, à savoir des petites villes entourées d’habitats semi-naturels et de prairies agricoles. Il existe de nombreuses espèces qui, à l’échelle du paysage, peuvent profiter des ressources floristiques de la ville. Certains pollinisateurs y vivent activement, mais vous avez également des populations d’abeilles qui viennent dans la ville pour profiter de ces ressources ».

Hétérogénéité des paysages et gestion à l’échelle des paysages

Si les insectes pollinisateurs sont plus abondants là où la présence des activités humaines s’accroît, le chercheur n’a pas relevé de différence significative quant au nombre d’espèces que chaque milieu abrite. Mais si leur nombre ne diffère pas, les espèces présentes ne sont pas toujours les mêmes : les communautés de pollinisateurs des espaces semi-naturels s’avèrent ainsi sensiblement différentes de celles des milieux urbain et agricole.

Les réseaux d’interactions entre plantes et pollinisateurs établis lors de l’étude permettent de visualiser ces différences. Dans ces réseaux, chaque colonne représente une espèce – en haut pour un pollinisateur, en bas pour une plante à fleurs –, et la largeur de cette colonne représente son abondance relative. 

  • Espaces_Semi_Naturels_Vanoise_Pollinisateurs

    Ce réseau décrit les interactions entre plantes et pollinisateurs dans les milieux semi-naturels étudiés par Ben Woodcock. Les spécimens « H. 11 », présents ici en grand nombre, ne sont autres que des abeilles à miel (Apis mellifera). L’épaisseur du trait les reliant à « P. 33 » symbolise, pour sa part, la fréquence des interactions observées entre les ouvrières et le Géranium des bois (Geranium sylvaticum).

     

     

  • Espaces_Urbains_Agricoles_Vanoise

    En haut, le réseau d’interaction entre pollinisateurs et plantes au sein des zones urbaines. En bas, celui des espaces de pâturage. Leur relative ressemblance trahit des communautés similaires de pollinisateurs, au contraire des milieux où le pâturage est moins intensif. « Les groupes d’abeilles recensées sont différents dans les espaces semi-naturels », résume le chercheur. 

  • Espace_Naturel_Vanoise

    Dernier réseau d’interaction, celui d’un espace naturel où l’influence humaine est moindre. L’abondance des pollinisateurs et leur richesse spécifique, à savoir le nombre d’espèces présentes dans ce territoire, y apparaissent bien moindres. Comme le rappelle Ben Woodcock, ces résultats doivent être interprétés avec prudence puisqu’ils ne basent, contrairement aux autres habitats étudiés, que sur un seul site. « Plus il y a de répétitions et plus il y a de sites, plus il est possible de se faire une idée de la richesse et de l’abondance moyennes des espèces », prévient-il.

Ce premier état des lieux des populations de pollinisateurs sauvages et de leurs interactions avec la flore dans le Parc de la Vanoise permet, pour le chercheur, de réfléchir plus largement aux objectifs de conservation de la biodiversité : plutôt que de protéger une espèce ou un habitat en particulier, il s’agirait de déployer des politiques pensées « à l’échelle des paysages »

« Vous pouvez avoir le meilleur habitat du monde, mais s’il ne varie pas, il n’abritera que les espèces qui l’apprécient, explique le chercheur. Au contraire, si vous avez une hétérogénéité d’habitats, vous avez une richesse spécifique plus grande. Les abeilles, bien qu’elles soient fixées à un nid donné, sont très mobiles et leur réaction aux ressources à l’échelle du paysage est très forte ». 

Les bourdons, par exemple, peuvent voler jusqu’à deux kilomètres autour de leur colonie, et le rayon de déplacement des abeilles solitaires s’étend à plusieurs centaines de mètres autour de leur nid. D’autres groupes de pollinisateurs, comme les diptères ou les papillons, ne dépendent pas d’un point central auquel retourner, et opèrent un compromis entre les ressources disponibles dans un espace donné et le besoin de nouvelles ressources. 

« Il s’agit de communautés complexes, avec différentes espèces et pour chacune différents intérêts », résume Ben Woodcock. Favoriser l’hétérogénéité des paysages, et la richesse spécifique avec, permettrait pour ce dernier « de créer des communautés [écologiques] résilientes » pour résister aux changements environnementaux en cours et à venir.

L’étude menée par l’entomologiste du CEH n’est toutefois qu’un pilote : un travail similaire sera conduit dans différents parcs nationaux français à commencer, cette année, par le Parc national de forêts. George Allen, doctorant à l’Université de Reading, s’y dédiera sous la direction de Ben Woodcock, et avec, à nouveau, le soutien de POLLINIS.

Découvrir l’étude en intégralité (en anglais)

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