Néonicotinoïdes et Pollinisateurs : ce que dit la science

La pollinisation est d’une importance capitale pour la production agricole mondiale. On chiffre ce service rendu par les pollinisateurs à 153 milliards de dollars, ce qui équivaut à 9,5% de la valeur de l’ensemble de la production alimentaire mondiale. Les abeilles sont les acteurs majeurs de cette activité, que ce soit les abeilles domestiques ou sauvages. A titre indicatif, en 2009, la valeur de la pollinisation des abeilles domestiques représentait 11,68 milliards de dollars aux Etats-Unis alors que celle des pollinisateurs sauvages s’élevait à 3,44 milliards de dollars.

Ce service écosystémique fondamental est néanmoins menacé depuis de nombreuses années du fait de multiples pressions sur les populations de pollinisateurs (pesticides, maladies, parasites, monoculture, espèces invasives, etc.). Cette tendance s’est accentuée récemment, avec des pertes de cheptel exceptionnelles enregistrées par les apiculteurs depuis 2006 (entre 30% et 90% aux Etats-Unis en 2006). Ce phénomène prend le nom de Colony Collapse Disorder (CCD). Il est caractérisé par l’abandon de la ruche par les abeilles et se différencie des effets observés du fait des pesticides traditionnels (« tapis » d’abeilles mortes). Les causes de ce fléau sont encore mal connues mais l’impact des insecticides de type néonicotinoïdes, combinés à l’action de nouveaux parasites et pathogènes de l’abeille, est l’une des hypothèses les plus plausibles.

Apparus en 1990, les néonicotinoïdes sont novateurs de par leur action systémique. Utilisés la plupart du temps sous forme d’enrobage de semences, ils ont la faculté de se transloquer dans la plante pour la protéger des ravageurs durant ses premiers stades. Appréciés de par leur simplicité d’utilisation et leur flexibilité (ils peuvent aussi être pulvérisés en application foliaire ou par irrigation), ils représentent les insecticides les plus vendus au monde avec une part de marché de 2,6 milliards de dollars.

Néanmoins, de nombreuses études scientifiques ont mis en avant les dangers que représentent ces substances pour les pollinisateurs. Outre leur toxicité immédiate qui a donné lieu à l’interdiction successive de nombreux produits mis sur le marché (Gaucho, Regent), une étude de l’Inra a récemment prouvé leurs effets sublétaux, qui pourraient expliquer le CCD. Cela a donné lieu à la création d’un moratoire européen en 2013 interdisant partiellement et pour deux ans les trois molécules jugées comme les plus dangereuses (chlothianidine, imidaclopride et thiaméthoxame).

Les néonicotinoïdes : une menace pour les abeilles

Malgré le fait que les pollinisateurs ne soient pas les cibles des néonicotinoïdes, ils peuvent y être exposés et y sont particulièrement sensibles.

Les voies d’exposition des pollinisateurs aux néonicotinoïdes sont multiples.
Ils peuvent y être confrontés par voie orale en ingérant le pollen, le nectar et le miel après sa fabrication. Cette contamination peut se faire par le biais des fleurs des cultures traitées ou de celles des terrains environnants du fait de la diffusion des néonicotinoïdes dans le sol. Ils sont atteints par contact direct lorsque les néonicotinoïdes sont pulvérisés ou par les rejets de poussière lors du semis de graines enrobée.

Il est possible que les abeilles soient aussi affectées du fait de la contamination de leur environnement (sol, eau, composés végétaux). Les abeilles sauvages y sont particulièrement sensibles puisqu’elles nichent la plupart du temps dans le sol et construisent leur nid à partir d’éléments végétaux.

Les effets toxiques des néonicotinoïdes ne se résument pas seulement à la mort immédiate des pollinisateurs :

Les doses létales entraînant la mort des abeilles ne sont que rarement atteintes par voie orale (via le pollen et le nectar) sur les cultures traitées par enrobage de semences mais peuvent l’être sur les cultures traitées par pulvérisation ou irrigation.
Le contact direct aux poussières d’enrobage durant le semis est mortel.
Le pollinisateur peut succomber après exposition ou ingestion chroniques de doses sublétales.
Plus problématiques encore sont les effets sublétaux caractérisés par une multitude de symptômes. Les capacités motrices et comportementales des abeilles sont perturbées entrainant leur dépérissement à long terme.
Des synergies ont pu être observées entre des néonicotinoïdes et d’autres pesticides ou des agents pathogènes.
Peu d’études ont été menées sur les abeilles sauvages. Néanmoins, tout porte à penser qu’elles sont également affectées voire davantage du fait de leur petite taille.

De récentes études (Vidau, 2011 ; Henry, 2012 ; Lu, 2014) relient les symptômes observés dans le cas du CCD aux effets sublétaux qu’ont les néonicotinoïdes sur les abeilles. La généralisation des néonicotinoïdes dans l’agriculture, associée aux pertes croissantes des pollinisateurs, et les études scientifiques démontrant leur nocivité prouvent qu’ils ne sont pas sans risque et que des mesures drastiques doivent être mises en œuvre.

Par ailleurs, la rémanence et l’accumulation dans le sol des néonicotinoïdes, encore peu étudiées, sont susceptibles d’accroître les dangers de contamination pour les pollinisateurs.

Les cultures non traitées par des néonicotinoïdes peuvent être polluées par les résidus contenus dans le sol du fait des précédents culturaux. En effet, la durée de vie de ces molécules dans le sol peut atteindre plusieurs années.
La teneur en néonicotinoïdes dans le sol augmente par accumulation lorsque les cultures sont traitées systématiquement au fil des années. Les pollinisateurs peuvent alors être exposés à des doses beaucoup plus importantes que celles envisagées.

Limites du moratoire

Face à l’évidente dangerosité des néonicotinoïdes pour les pollinisateurs et donc pour la production agricole à long terme, nous concluons que ces insecticides ne sont clairement pas durables. L’EFSA a pris conscience de l’importance de cet enjeu en ordonnant le moratoire de 2013. Néanmoins, les limites de cette décision sont apparentes :

L’interdiction de deux ans seulement ne permet pas de mesurer les améliorations possibles sans utilisation des néonicotinoïdes du fait de leurs caractéristiques (accumulation dans le sol, rémanence).
L’interdiction de trois molécules est insuffisante. La neutralité des autres néonicotinoïdes encore autorisés n’a pas été prouvée.
Il est toujours permis d’utiliser ces trois néonicotinoïdes dans les périodes durant lesquelles les abeilles sont moins susceptibles d’y être exposées (cultures d’hiver, fruits et légumes après floraison, etc.). Cependant, les risques liés à la contamination des terrains environnants par propagation et à la rémanence de ces molécules ne sont pas pris en compte.

Les pollinisateurs sauvages ne sont pas suffisamment considérés dans cette directive. Le traitement des cultures n’attirant pas les abeilles à miel reste autorisé alors qu’elles sont susceptibles d’être butinées par les abeilles sauvages (pomme de terre, tomate, etc.). De plus l’autorisation partielle de l’utilisation des néonicotinoïdes affecte les abeilles sauvages puisqu’elles nichent dans un sol contaminé.

Des études supplémentaires concernant les abeilles sauvages semblent nécessaires au vue de leur importance dans la pollinisation de la flore sauvage et cultivée.

Les études scientifiques disponibles permettent d’ores et déjà de mesurer l’ampleur des risques engendrés par les néonicotinoïdes. Cette interdiction partielle et momentanée nous paraît incohérente. En toute logique, les substances néonicotinoïdes doivent donc être définitivement interdites et ce sous n’importe quelles conditions.

 

Documents de base :

Synthèse bibliographique de Goulson sur les risques environnementaux causés par l’utilisation des néonicotinoïdes. De nombreux chiffres et sources bibliographiques intéressantes.
GOULSON D., 2013. Review : An overview of the environmental risks posed by neonicotinoid insecticides. Journal of Applied Ecology, 50, 977-987.

Document regroupant la plupart des études scientifiques réalisées jusqu’en 2012 au sujet de l’impact des néonicotinoïdes sur les abeilles.
HOPWOOD J., VAUGHAN M., SHEPHERD M., BIDDINGER D., MADER E., HOFFMAN BLACK S., MAZZACANO C., 2012. Are neonicotinoids killing bees? A review of research into the effects of neonicotionoids insecticides on bees, with recommandations for action. The Xerces society for invertebrate conservation, 44p.

 

INTRODUCTION

Etat des lieux de la situation des abeilles actuelle et de leur disparition, ainsi que des potentielles causes.
LEVEILLE, 2013. Abeilles, reines de la survie. Inra, Science et Impact.

Un des rares articles d’actualité qui aborde le thème des pollinisateurs sauvages :
MISEREY Y., 2013. Les insectes pollinisateurs vont très mal. Le Figaro.

Enquête dressée par le site du gouvernement au sujet de la disparition des abeilles.
SCIENCE.GOUV.FR, 2008. La disparition des abeilles : enquête (Dossier Biologie / Sciences du vivant).

Etat des lieux des pertes de cheptels de la région Midi-Pyrénées réalisé par l’Association pour le Développement de l’Apiculture en Midi-Pyrénées.
ADAM.ITSAP.ASSO.FR, 2014. Recenser les pertes de cheptel : Synthèse des pertes de cheptel des 3 derniers hivers en Midi-Pyrénées.

Descriptions des différentes familles d’abeilles sauvages et de leur mode de vie.
VILLEMANT C., 2005. Les nids d’abeilles solitaires et sociales. Insectes, 137, 13-17.



Les voies d’exposition des pollinisateurs aux néonicotinoïdes


Toxicité des néonicotinoïdes sur les pollinisateurs


Persistance et accumulation des néonicotinoïdes dans l’environnement