LE PROJET : TESTER LA COHABITATION ENTRE LES ABEILLES DE GROIX ET VARROA

Sanctuaire unique au monde, l’ensemble du territoire de Groix est une zone privilégiée pour protéger l’abeille locale et son patrimoine génétique irremplaçable, naturellement adapté au climat et ressources de l’île.

Depuis 2011, les services techniques de la commune de Groix n’utilisent plus aucun produit phytosanitaire et seuls quelques agriculteurs locaux y ont sporadiquement recours. En 2019, l’analyse d’échantillons de cire des ruches locales pour détecter la présence potentielle de résidus de 170 pesticides a confirmé que l’île est un havre pour les butineuses, quasiment exempt de ces moléculesÉtude réalisée à partir d’échantillons prélevés par Jeffery Pettis et analysés dans son laboratoire aux États-Unis..

En outre, les abeilles noires sont ici très peu dérangées par l’activité humaine. Les apiculteurs pratiquent presque tous une apiculture amateure : sans pression sur les rendements de miel, ils laissent les colonies évoluer pratiquement sans aucune intervention, selon les principes de l’apiculture naturelle. Les abeilles s’adaptent aux aléas de leur environnement et développent des capacités de résilience particulièrement efficaces, que ce soit face aux accidents climatiques ou aux parasites. 

Afin d’étudier les raisons et les mécanismes de cette cohabitation hors du commun entre les abeilles groisillonnes et le varroa, cet acarien qui ravage les ruchers à travers le monde, POLLINIS a mandaté en 2019 l’entomologiste Jeffery Pettis, mondialement connu pour son travail sur le comportement des abeilles. Pendant trois ans, le scientifique va analyser la manière dont les abeilles noires de Groix s’accommodent du varroa. Cette étude permettra d’envisager des pistes à plus grande échelle pour aider les apiculteurs du monde entier à lutter contre ce redoutable prédateur.

LA PROBLÉMATIQUE : Apis mellifera mellifera versus Varroa destructor

L’abeille noire : un précieux patrimoine

L’abeille locale, ou abeille noire, est installée depuis plus d’un million d’années dans le nord-ouest de l’Europe. Seule abeille à miel à avoir survécu à la dernière glaciation, achevée il y a 10 000 ans, Apis mellifera mellifera a développé des capacités extraordinaires de résistance et d’adaptation aux plantes et climats locaux. Mais elle est aujourd’hui prise dans un processus de disparition massive.

Le déclin des populations d’abeilles noires est dû à plusieurs facteurs : comme tous les pollinisateurs, cette abeille souffre de la dégradation de son habitat naturel et de l’utilisation massive des pesticides. S’ajoute à ces fléaux l’hybridation génétique. En effet, l’importation exponentielle d’autres sous-espèces d’abeilles engendre des croisements avec les abeilles locales qui diluent leurs caractères spécifiques.

Aujourd’hui, les abeilles noires doivent aussi faire face à un terrible prédateur : Varroa destructor.

Un acarien redoutable

Le varroa est un acarien d’Asie du sud-est qui décime les colonies d’abeilles presque partout dans le monde. Il est arrivé en Europe dans les années 1970 et en France en 1982 (en 1989 à Groix). Ce parasite s’attaque aux abeilles, à leurs larves et aux nymphes en se nourrissant de leurs tissus adipeux. Seule l’abeille asiatique, Apis cerana, son hôte originel, a co-évolué avec l’acarien et a ainsi développé des mécanismes de défense – toilettage des adultes, vérification des larves par les ouvrières… – ce qui la rend moins vulnérable.

Les apiculteurs ont trouvé une solution de court-terme pour minimiser les pertes : ils traitent leurs colonies au moyen de produits chimiques de synthèse afin d’exterminer le varroa, comme l’Apistan (tau-fluvalinate) et l’Apivar (amitraze), ou au moyen de produits organiques comme l’acide oxalique, potentiellement toxique à haute dose. En plus des dégâts écologiques qu’il induit, le recours à la chimie empêche l’abeille de développer des défenses naturelles et d’opérer les mutations génétiques qui la rendraient résistante à l’acarien sur le long terme.

Pourtant, au large de la Bretagne Sud, sur l’Île de Groix, les abeilles noires semblent cohabiter avec lui.

« QUAND LES ABEILLES SONT INFESTÉES PAR LE VARROA ET QU’ELLES NE SONT PAS TRAITÉES, EN GÉNÉRAL ELLES MEURENT À L’AUTOMNE. LÀ, ELLES VIVENT TOUJOURS ET SE PORTENT BIEN : C’EST UNE BONNE SURPRISE ».

Jeff Pettis, après son deuxième séjour à Groix en 2019.

LE CONTEXTE : Une île préservée et protégée

Les abeilles de Groix : un patrimoine génétique unique

Cette petite île de 15 kilomètres carrés au large de la côte sud de la Bretagne ne compte que 2 200 habitants, mais elle abrite 250 ruches d’abeilles domestiques et entre 30 et 50 essaims permanents d’abeilles à miel sauvagesASAN GX. Suivi des colonies sauvages d’abeilles noires. Étude 2010/2021 . Les abeilles noires de Groix – domestiques et sauvages – ont un patrimoine génétique particulièrement préservé, selon des études scientifiquesLionel Garnery (CNRS), 2018. Rapport d’expertise : analyses génétiques de la population d'abeilles mellifères de l'île de Groix.

Alors que les abeilles noires, presque partout en France, ont été mélangées à d’autres espèces d’abeilles avec lesquelles elles ont croisé leur génétique, l’insularité a joué ici un rôle clé : les côtes sont trop éloignées du continent pour que les mâles d’abeilles importées puissent venir féconder les reines groisillonnes. Et depuis 2008, l’île est protégée par un arrêté municipal interdisant l’importation d’abeilles. Surtout, les apiculteurs ont à cœur de préserver l’unicité de leurs abeilles.

Une apiculture respectueuse des abeilles

Les apiculteurs de l’île sont tous des apiculteurs amateurs. Ne subissant pas la même pression de rendement que les apiculteurs professionnels, ils ne sont pas soumis à des impératifs économiques. Aussi, ils n’interviennent que très peu dans la vie de leurs colonies. Ils ne sélectionnent pas les abeilles et surtout, ils ne maintiennent pas en vie artificiellement des colonies trop faibles en les nourrissant ou en les traitant contre le varroa. La récupération d’un maximum d’essaims naturels au printemps fait partie de l’apiculture traditionnelle îlienne.

En cela, les apiculteurs groisillons s’approchent de l’apiculture darwinienne, un principe théorisé par l’entomologiste américain Thomas Seeley L’apiculture darwinienne selon Thomas Seeley : vers une approche évolutive. . Ainsi, les abeilles s’adaptent peu à peu aux transformations de leur environnement. 

Les premiers constats de Jeffery Pettis soulignent la spécificité des relations entre les abeilles de Groix et le varroa : alors que beaucoup d’apiculteurs et de scientifiques s’accordent à dire qu’un taux d’infection par le varroa supérieur à 5 % (c’est-à-dire 5 acariens pour 100 abeilles) condamne une colonie d’abeilles, le scientifique a observé sur l’île des taux d’infection parfois au-delà de 8 % dans des colonies demeurant pourtant très actives. 

« IL Y A DES ENDROITS EN FRANCE ET EN EUROPE OÙ L’ABEILLE NOIRE A QUASIMENT DISPARU. À GROIX, NOUS AVONS UNE LOURDE RESPONSABILITÉ VIS-À-VIS DE CE PETIT INSECTE ».

Christian Bargain, apiculteur et président de l’ASAN GX.

L'équipe

En 2019, POLLINIS a sollicité l’entomologiste américain Jeffery Pettis pour qu’il mène le projet d’étude des abeilles de Groix. Sur place, il collabore étroitement avec les apiculteurs de l’île.

Pollinis à GroixJeffery Pettis : Ce biologiste et entomologiste américain est un spécialiste mondialement reconnu pour ses découvertes sur le comportement des abeilles. Il est l’actuel président d’Apimondia, la fédération internationale des associations d’apiculteurs. Jeff Pettis est par ailleurs membre du panel d’experts sur les pollinisateurs de l’IPBES, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques fondée par l’ONU.


Portrait Christian Bargain souriant

Christian Bargain : Apiculteur amateur, Christian Bargain est également le président de l’Association de sauvegarde de l’abeille noire de Groix (ASAN GX). Épaulé par une équipe de bénévoles, il organise régulièrement des actions de sensibilisation et de formation pour tout public.


Joann Groix

Joann Sy : Responsable du pôle Pollinisateurs sauvages de POLLINIS et titulaire d’un doctorat en Santé publique de l’Université de Yale. Elle pilote le suivi de ce projet scientifique.


Nos partenaires

Apiculteurs Groix AsanGxLes apiculteurs de l’Association de sauvegarde de l’abeille noire de Groix (ASAN GX)
Cette association milite depuis plus de dix ans pour la protection et la sauvegarde de l’abeille noire de l’île de Groix. Elle surveille et recense les colonies d’abeilles sauvages et a mis au point une base de données essentielle dans la bonne conduite du projet. L’association travaille étroitement avec les chercheurs du CNRS et avec d’autres conservatoires de la FEdCAN, la Fédération européenne des conservatoires de l’abeille noire, dont elle est, comme POLLINIS, l’un des membres fondateurs.

Ses apiculteurs, parmi lesquels Charles-Henri Yvon, Jannick Leduc, Michel Lépine et Marcelle Bargain, ont assidûment épaulé POLLINIS et Jeffery Pettis durant toute la durée de ce projet d’étude de la cohabitation entre l’abeille locale et le varroa.

Le protocole

Objectifs

  • Déterminer si les abeilles de Groix ont développé une résistance au varroa : le but est d’estimer la capacité de ces abeilles à survivre sans intervention humaine.
  • Établir un recensement de la population d’abeilles sauvages et domestiques : il faut déterminer si le nombre d’abeilles noires de Groix est en augmentation ou si, au contraire, elles sont menacées et en déclin.
  • Évaluer si le varroa est présent sur l’ensemble de l’île et à quel point il infeste les colonies domestiques : connaître le taux d’infection des colonies par le varroa permettra de déterminer les capacités de résistance au parasite que les abeilles ont développées.

Méthodologie

Six ruches appartenant aux ruchers de six apiculteurs différents (soit 36 ruches) sont sous surveillance et font l’objet des études suivantes :

  • Évaluation du taux d’essaimage au moyen de pièges à essaim pour étudier le taux d’essaimage et de survie des essaims. Un décompte des colonies d’abeilles sauvages est également effectué.
  • Évaluation du taux de survie des colonies après la saison hivernale.
  • Echantillonnages de 300 abeilles pour évaluer le taux d’infection des colonies par le varroa.
  • Collecte de cire dans trois ruches de chaque rucher pour évaluer les taux de pesticides.
  • Suivi des essaims d’abeilles sauvages de l’île pour déterminer leur durée de vie et la comparer avec celle des colonies domestiques.

Dans le cadre de cette étude, Jeff Pettis effectue cinq séjours de terrain sur deux ans à Groix. Son dernier séjour sur l’île est prévu en 2021.

Les résultats préliminaires

1/11

Des abeilles en pleine santé : en septembre 2019, Jeff Pettis a observé des ruches aux cadres couverts d’abeilles adultes et de couvain. Sur les 36 colonies observées, seules quatre sont mortes pendant l’été. 

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Ces premières constatations confirment l’hypothèse émise par le chercheur et que POLLINIS  souhaitait démontrer scientifiquement : les colonies d’abeilles locales, adaptées à leur environnement, ont les capacités nécessaires pour affronter un hiver rude, un printemps pauvre en ressources florales ou le varroa.

3/11

Les abeilles les plus fortes résistent au varroa : Si plus de 5 acariens sont dénombrés pour 100 abeilles, la colonie est condamnée. Jeff Pettis a observé à Groix des taux d’infection bien plus élevés, mais les colonies perdurent. 

4/11

« Si vous laissez le varroa avoir un impact et sélectionnez les colonies les plus fortes, alors les abeilles et les acariens vont s’adapter l’un à l’autre, explique le scientifique. On estime que ça peut se faire en 3 à 10 ans ; et c’est ce qui semble se passer à Groix. C’est un phénomène que l’on ne retrouve que dans quelques endroits du monde », constate l’entomologiste.

5/11

Des abeilles plus fortes contre les virus : partout dans le monde, les abeilles sont affectées par une longue liste de virus et parasites : nosémose, loque américaine, maladie des ailes déformées, paralysie chronique… 

6/11

Mais à Groix, aucune de ces maladies ne décime les colonies. Pour Jeff Pettis, « il y a certainement des virus à Groix aussi, mais ils semblent avoir atteint un certain équilibre et n’affectent pas les abeilles autant qu’ailleurs ».

7/11

Intervenir le moins possible sur la vie des abeilles leur permet de s’adapter au varroa : les résultats préliminaires confirment donc les avantages d’une apiculture naturelle, qui compte sur la « survie du plus apte », conformément au processus de sélection naturelle décrit par Charles Darwin. 

8/11

« Dans beaucoup de régions du monde, les apiculteurs traitent contre le varroa, et ils maintiennent ainsi en vie les colonies les plus fortes comme les plus faibles. À Groix, les apiculteurs laissent les abeilles répondre à leur environnement », explique Jeff Pettis. Sans traitement, les abeilles noires de Groix ont développé des facultés d’adaptation au varroa avec lequel elles ont appris à cohabiter.

9/11

La cire des ruchers ne présente que de très faibles traces de pesticides de synthèse : à l’automne 2019, des échantillons de cire d’abeille ont été collectés dans 6 ruchers différents et ont été envoyés aux États-Unis pour être analysés en laboratoire.

10/11

Résultats : des traces extrêmement faibles de pesticides et ces traces ne sont, selon Jeff Pettis, que des résidus liés à l’usage de feuilles de cire utilisées par les apiculteurs pour former une base solide aux cadres de la ruche. Pour le chercheur, « cela montre que Groix est un lieu bien plus pur et préservé pour les abeilles que la plupart des endroits du monde. »

11/11

Les abeilles sauvages de l’île semblent, elles aussi, cohabiter avec le varroa : un monitoring de 50 essaims sauvages permettra de définir avec certitude si l’ensemble des abeilles de Groix, domestiques comme sauvages, ont développé une aptitude à vivre avec le parasite.

Les prochaines étapes

Pour achever cette étude des abeilles de Groix et leurs capacités de cohabitation avec le varroa, POLLINIS doit encore :

  • Faire venir Jeffery Pettis pour un dernier séjour sur l’île afin d’effectuer les derniers prélèvements et comptages de varroa dans les ruchers.
  • Analyser l’ensemble des données recueillies depuis le démarrage du projet.
  • Publier un article scientifique dressant les conclusions de l’étude.

Pour aller plus loin

VIDÉO :

VIDÉO : L'ÉTUDE DE POLLINIS À GROIX EN IMAGES

La vidéo sur le début de ce projet, lancé en mai 2019 par POLLINIS avec l'entomologiste mondialement connu, Jeffery Pettis, directeur scientifique d'Apimondia.

LE

LE FRAGILE CONSERVATOIRE D'ABEILLES NOIRES DE GROIX

L’île de Groix est un sanctuaire unique au monde pour les abeilles noires : le patrimoine génétique irremplaçable de ces abeilles locales y est préservé dans leur milieu naturel. Mais ce sanctuaire est en danger.

L’APICULTURE

L’APICULTURE DARWINIENNE SELON THOMAS SEELEY

Spécialiste mondial du comportement des abeilles, Thomas Seeley est aussi le chantre de l’apiculture dite darwinienne. POLLINIS a traduit ses explications et suggestions.

GRÂCE AUX DONS DES CITOYENS, POLLINIS SE BAT POUR LA PRÉSERVATION DES ABEILLES LOCALES ET DE LEUR ENVIRONNEMENT

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