LE PROJET : ÉVALUER L'ABONDANCE ET LA DIVERSITÉ DES POLLINISATEURS SAUVAGES
Situé à cheval sur les départements de la Côte-d’Or et de la Haute-Marne, le Parc national de forêts abrite une diversité et une abondance floristique et faunistique exceptionnelle. Au cœur cette zone naturelle protégée, les activités humaines sont strictement règlementées, notamment afin d’assurer la sauvegarde d’espèces indigènes parmi lesquelles plus d’un millier de coléoptères.
Or, les connaissances sur les autres populations d’insectes et d’invertébrés du Parc national sont aujourd’hui très parcellaires, en particulier concernant les pollinisateurs. Alors que les populations de ces insectes déclinent partout dans le monde, les effets sur ces espèces des mesures de protection de la biodiversité demeurent largement méconnus.
Pour améliorer ces connaissances, POLLINIS a lancé en 2023 une étude scientifique de recensement des pollinisateurs sauvages dans le Parc national de forêts. Cet état des lieux réalisé sur une durée de 4 ans par l’entomologiste Ben Woodcock et le doctorant George Allen permettra de mieux connaître l’abondance et la diversité des espèces de pollinisateurs sauvages du Parc national de forêts et d’identifier les risques qui pèsent sur ces populations. Enfin, cette étude contribuera à enrichir les connaissances scientifiques concernant l’état de la protection des pollinisateurs dans les parcs nationaux français en général.
LA PROBLÉMATIQUE : LES INSECTES EN DANGER MÊME DANS LES ZONES PROTÉGÉES
Un constat alarmant : les insectes déclinent inexorablement
Depuis une dizaine d’années, des études scientifiques pointent l’impressionnant déclin des insectes et en particulier des pollinisateurs. Un tiers des espèces d’insectes ont ainsi disparu des prairies et des forêts allemandes en seulement dix ans, selon une étude de 2019Seibold S. et al., 2019, Arthropod decline in grasslands and forests is associated with landscape-level drivers, Nature. . Et la liste rouge européenne de l’UICN estime que 37 % des espèces d’abeillesNieto, A.et al., 2014,European Red List of bees. et 31 % des espèces de papillons de jourVan Swaay, C. et al., 2010, European Red List of Butterflies. sont en déclin.
Cette érosion de la diversité des insectes pollinisateurs n’épargne pas les aires naturelles protégées (parc nationaux, réserves naturelles, etc.), où la biomasse d’insectes volants décline de manière alarmante. Une étude de 2017Hallmann CA. et al.,2017, More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas, Plos One. s’appuyant sur des données de terrain recueillies depuis 1989 dans des aires protégées en Allemagne montre ainsi que la biomasse des insectes volants a reculé de 76 % en 27 ans.
Pour la communauté scientifique, ces observations peuvent être généralisées à bon nombre de pays, dont la France, où les pratiques agricoles et l’usage des intrants chimiques – principaux responsables du déclin des pollinisateurs – sont similaires.
Sans pollinisateurs, les paysages perdent en richesse
Le déclin des insectes pollinisateurs a des conséquences irréversibles sur la diversité des plantes à fleurs. Certaines espèces d’abeilles sont spécialisées dans la pollinisation d’une essence florale en particulier, et lorsqu’elles disparaissent la fleur est elle aussi condamnée.
Une étude menée en 2006 au Royaume-Uni et aux Pays-Bas a conclu que, faute de pollinisation permettant la reproduction, la diversité des plantes à fleurs avait décliné rapidement sur plus de 80 % des sites étudiésBiesmeijer et al., 2006, Parallel Declines in Pollinators and Insect-Pollinated Plants in Britain and the Netherlands, Science.. Au niveau international, une plante sur cinq est désormais menacée d’extinction Willis, K.J., 2017, State of the World’s Plants 2017, Royal Botanic Gardens. .
Afin que le Parc national de forêts puisse mettre en place des actions de conservation et de protection, POLLINIS lance un inventaire des populations de pollinisateurs sauvages. Il constituera un « état des lieux zéro », un point de départ pour le suivi de ces populations, et fournira des arguments aux gestionnaires de l’établissement public pour agir sur les politiques publiques locales (communales et départementales).
LE SITE : LE PARC NATIONAL DE FORÊTS
Créé en 2019, le Parc national de forêts, situé sur le plateau de Langres, à cheval sur la Haute-Marne et la Côte d’Or, est le premier parc national français prioritairement dédié à la protection des forêts de plaine.
La zone de cœur du parc naturel s’étend sur plus de 56 000 hectares, soit 60 communes, et est règlementée. Dans cet espace, une réserve intégrale de 3 100 hectares a été créée en décembre 2021, dans le massif forestier d’Arc-Châteauvillain en Haute-Marne. Il s’agit de la plus grande réserve intégrale de France.
Cette zone est exempte d’activités humaines (seuls les piétons y sont autorisés sur quelques sentiers) et les écosystèmes sont en libre évolution, ce qui permet l’étude de l’évolution des communautés qu’elle abrite et leur résilience face aux changements climatiques.
Une richesse végétale exceptionnelle
Les forêts couvrent 95 % de la zone de cœur du parc et comptent l’une des plus importantes diversités d’essences d’arbres par hectare de France : hêtres, chênes, frênes, aulnes, charmes, merisiers, tilleuls, épicéas, pins noirs, pins sylvestres…
On y trouve également certaines essences rares de plantes de sous-bois, comme la nivéole de printemps (une plante protégée, parmi les premières à fleurir dans l’année), le lis martagon et le spectaculaire sabot de Vénus. De très nombreuses espèces de mousses et de lichens occupent également ce territoire, de même qu’une grande diversité de champignons.
Aux côtés des forêts, le parc compte de nombreux autres milieux naturels : marais tufeux, pelouses calcaires, prairies, riches en espèces végétales rares. On y retrouve aussi 694 kilomètres de cours d’eau, de nombreuses sources et zones humides.
Des pollinisateurs discrets mais essentiels
Du côté de la faune, si les populations de cerfs, chevreuils et sangliers sont très abondantes, au même titre que les mammifères forestiers qui nous sont familiers (renards, blaireaux, martres, belettes, hérissons, et chauve-souris…), on rencontre également des espèces remarquables comme le chat sauvage ou la cigogne noire, emblème du Parc national de forêts.
Souvent plus discrets, les pollinisateurs n’en sont pas moins abondants. De nombreux groupes d’hymenoptères (abeilles, bourdons…) ou encore une importante diversité de syrphes ont ponctuellement été inventoriés, mais jamais de façon systématique à l’échelle du Parc national. La réserve abrite aussi des espèces de papillons, dont certaines sont en voie de disparition en France comme la matrone ou le damier du frêne.
Ces pollinisateurs sont essentiels à l’agriculture locale ainsi qu’au maintien de la diversité des paysages.
« NOTRE PARC EST TRÈS RÉCENT, C’EST POURQUOI IL EST TRÈS IMPORTANT POUR NOUS DE DRESSER DES INVENTAIRES DES POLLINISATEURS. CELA NOUS PERMETTRA D’ORIENTER NOS ACTIONS DE CONSERVATION ».
Julie Lambrey, chargée de mission biodiversité au Parc national de forêts.
L'ÉQUIPE
Ben Woodcock : entomologiste et écologue au Center for Ecology and Hydrology (CEH) de Wallingford, au Royaume-Uni. Ses recherches portent sur l’amélioration des gestions des écosystèmes et de la biodiversité des prairies et des terres arables. POLLINIS l’a mandaté pour diriger ce projet de recensement des pollinisateurs sauvages dans le Parc national de forêts. Il a ainsi élaboré le protocole de recherche pour répondre aux exigences de l’EU Pollinator Monitoring SchemePublié en octobre 2020 par un groupe de travail mandaté par la Commission européenne., qui évalue la pertinence et l’efficacité des différents protocoles utilisés pour le suivi de pollinisateurs en Europe. Il sera en charge d’interpréter les données récoltées.
Bernard Vaissière : ingénieur agronome à AgroParisTech, Bernard Vaissière a fait sa thèse à la Texas A&M University aux États-Unis sur la pollinisation du cotonnier pour la production de semence hybride. Il est chargé de recherches à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement d’Avignon (INRAE), où il anime l’équipe « pollinisation et écologie des abeilles ». Spécialiste des pollinisateurs sauvages, il assurera le suivi des études de terrain.

George Allen : doctorant à l’université de Reading (Royaume-Uni), spécialiste de l’écologie des pollinisateurs, George Allen réalise sa thèse en partenariat avec le Center for Ecology and Hydrology (CEH) et financée par POLLINIS. Ses travaux associent la modélisation écologique à grande échelle à des études de terrain afin de mieux comprendre comment les populations de pollinisateurs réagissent aux modifications du paysage et à la gestion des habitats. Il est chargé de collecter et d’étudier les pollinisateurs sur le terrain, dans le Parc national de forêts.

Joann Sy : titulaire d’un Master de l’Université de Yale aux États-Unis, et d’un doctorat de la London School of Hygiene & Tropical Medicine (LSHTM), au Royaume-Uni, Joann Sy est spécialisée en santé publique et épidémiologie. Elle dirige actuellement la division « Pollinisateurs sauvages » de POLLINIS où elle coordonne des recherches sur les questions de pollinisateurs sauvages et de santé des abeilles et développe des projets de conservation en France. Elle est en charge du suivi de ce projet scientifique.
LES PARTENAIRES
Le protocole initial de l’étude a été élaboré par Jeff Pettis, Tom Seeley et Adam Vanbergen, scientifiques spécialistes des abeilles et des pollinisateurs, avant d’être repris par Ben Woodcock.

Jeffery Pettis : titulaire d’un Master de l’Université de Géorgie et d’un doctorat de l’Université A&M du Texas, aux États-Unis, Jeffery Pettis est un biologiste et entomologiste américain mondialement reconnu. Spécialiste du comportement des abeilles depuis près de trente ans, il est actuellement président d’Apimondia, la Fédération Internationale des Associations d’Apiculteurs. Jeff Pettis est par ailleurs membre du panel d’experts sur les pollinisateurs de l’IPBES, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques fondée par l’ONU.
Tom Seeley : titulaire d’un doctorat de l’Université de Harvard, aux États-Unis, Thomas D. Seeley est professeur de biologie à l’Université de Cornell. Éminent spécialiste du comportement des abeilles, il a étudié, entre autres, la façon dont les abeilles prennent des décisions collectives. Il est particulièrement connu pour divers ouvrages destinés à un large public et traduits en plusieurs langues, comme The Lives of Bees. The Untold Story of the Honey Bee in the Wild.

Adam Vanbergen : les recherches de l’écologue Adam Vanbergen se concentrent sur la diversité des insectes, les interactions entre espèces, les relations entre la biodiversité et les services écosystémiques et la manière dont ils répondent aux perturbations induites par les activités humaines. Il a intégré l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) en 2018 après 20 ans passés au UK Center for Ecology and Hydrology (CEH) en Écosse.
Le Parc national de forêts : le parc est géré par un établissement public administratif placé sous la tutelle du ministère de la transition écologique. Son siège est situé à Arc-en-Barrois (Haute-Marne). Les équipes de l’établissement ont dès le départ été associées au projet de POLLINIS et ont contribué activement à sa mise en place et à son bon fonctionnement.
« LE PARC NATIONAL DE FORÊTS A LE POTENTIEL DE FOURNIR UN ENVIRONNEMENT FAVORABLE À LA RÉSILIENCE ET À L’ABONDANCE DES POLLINISATEURS. IL EST ESSENTIEL DE COMPRENDRE LES EFFETS DES ACTIVITÉS HUMAINES SUR LE PARC, AFIN QU’IL RESTE À LONG TERME UN SANCTUAIRE POUR LES INSECTES ».
Ben Woodcock, entomologiste.
LE PROTOCOLE
Tout au long du projet, la collecte et le recensement des pollinisateurs se concentre sur différents espaces du Parc national de forêts.
En 2024, l’étude de l’abondance et de la diversité des pollinisateurs concerne les zones de clairières de la réserve naturelle. L’observation et l’échantillonnage des espèces ont ainsi été réalisés dans 18 clairières sélectionnées, aux caractéristiques similaires.
En 2025, le projet se tourne vers les habitats en bordure des routes du parc national, pour étudier leur rôle dans la conservation des pollinisateurs. Des collectes ont été réalisées sur 44 sites, le long de 11 routes reliant des zones forestières à des espaces agricoles dans la réserve.
En 2026, le projet se concentre sur le suivi individuel d’espèces dans tout le parc, pour identifier les sources de pollinisateurs. Dans ce cadre, c’est un procédé de marquage individuel des insectes qui est utilisé.
Plusieurs procédés de collecte ont été retenus :
- Les coupelles colorées : trois coupelles (une jaune, une bleue, une blanche), remplies d’un mélange d’eau et de savon, sont fixées à un bâton planté dans le sol de manière à être à hauteur du sommet de la végétation.
- Le filet : sur une ligne de 15 mètres, pendant 30 minutes, les collecteurs recueillent grâce à des filets à papillons les insectes posés sur des fleurs.
- Le marquage-recapture : les insectes sont capturés et marqués à l’aide de marqueurs à la craie, pour pouvoir les identifier individuellement et suivre leurs déplacements dans les différentes zones du parc.
- Les maisons à insectes : des maisons à insectes, composées de tiges creuses de plantes ou d’arbustes sont déposées fin mai et collectées fin juin, puis fin août, afin de déterminer quels insectes y ont élu domicile.
LES PREMIERS RÉSULTATS
Les données collectées sur les pollinisateurs du Parc de forêt doivent permettre d’établir une série de recommandations pour les gestionnaires de la réserve, pour mieux protéger ces insectes.
La première de ces suggestions serait d’augmenter la diversité florale sur le bord des routes reliant les forêts aux autres zones du parc. L’analyse des pollinisateurs dans ces espaces montre en effet qu’une plus grande diversité de fleurs pourrait faire croître leur population d’environ 1 million d’individus dans toute la réserve.
En parallèle du travail de terrain dans le Parc de forêt, le projet propose une analyse globale de l’état des pollinisateurs dans les espaces protégés en France. En s’appuyant sur plus de 20 ans de données (récoltées entre 2000 et 2023) de surveillance d’insectes dans 8 parcs nationaux, les résultats montrent que le déclin des pollinisateurs touche toutes les zones des réserves.
Les mesures de protection strictes appliquées au cœur de ces espaces restent tout de même bénéfiques, on y observe par exemple une moindre diminution des populations de papillons.
Les différentes conclusions de ce projet feront l’objet d’articles, publiés prochainement dans des revues scientifiques.
Pour en apprendre plus sur les premiers résultats de ce projet, POLLINIS est parti à la rencontre du chercheur George Allen sur le terrain.
EN SAVOIR PLUS
Vidéo : À la découverte des pollinisateurs du Parc national de forêts
En juin 2025, POLLINIS s’est rendue au Parc national de forêts pour rencontrer George Allen, spécialiste de l'écologie des pollinisateurs. Dans le cadre de sa thèse financée par POLLINIS, le chercheur étudie les insectes butineurs du parc et présente ses premiers résultats et dresse un état des lieux de l'efficacité de ces aires protégées en matière de conservation de la biodiversité.
ÉTUDIER L’ÉCOLOGIE DES ABEILLES SAUVAGES ET LA POLLINISATION EN FRANCE
En France, les données sur la distribution des abeilles sont fragmentaires et, en l’état actuel des connaissances, toute donnée d’observation se révèle utile pour mieux définir les aires de répartition et le statut de rareté des espèces. Dans ce cadre, le Réseau Apiformes a joué pleinement son rôle d’acquisition de connaissances.
L’EFFONDREMENT DES POLLINISATEURS SAUVAGES : UN DRAME SILENCIEUX
Tout aussi grave que le déclin des abeilles domestiques, l’effondrement des pollinisateurs sauvages est pourtant peu médiatisé. Ces précieux insectes, indispensables à l’équilibre des écosystèmes, s’éteignent dans le plus grand silence. L’une des premières causes de leur dépérissement est l’agriculture intensive et son usage immodéré de pesticides.
Photos : ©POLLINIS – ©Philippe Besnard – ©Hugues Mouret – ©Céline Lecomte/OFB – ©Parc national de forêts