Abeilles

Frelon asiatique : une lutte propre, sans chimie, contre ce prédateur d’abeilles !

Depuis cinq ans, POLLINIS développe une solution de lutte non chimique contre le frelon asiatique. Un appareil pour détruire les nids a fait ses premières preuves sur le terrain. L’application GeoNest, pour localiser et signaler les nids, est également disponible. L’association prévoit encore de concevoir un outil de repérage des nids.

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Date : 26 août 2020
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Il peut sembler étonnant qu’une association de protection des pollinisateurs s’attaque au frelon asiatique, lui-même pollinisateur et insecte fascinant par ailleurs. C’est qu’il est d’une redoutable efficacité dans sa colonisation du territoire français (60 km par an) et dans sa méthode de chasse. Encore inconnu dans l’Hexagone il y a 15 ans, on le trouve désormais dans toute la France, où il occupe les niches écologiques des pollinisateurs locaux. Vespa velutina est également un prédateur pour d’autres pollinisateurs : deux tiers de son alimentation sont composés d’hyménoptères, dont la moitié d’abeilles mellifères. Par ailleurs, les désinsectiseurs sollicités pour détruire les nids utilisent des insecticides de synthèse (la perméthrine et ses dérivés) délétères pour les autres espèces, sauvages et domestiques, et la santé humaine, celle des professionnels eux-mêmes, et celle des riverains. Quant au piégeage artisanal, peu efficace face au nombre grandissant des frelons asiatiques, il est peu sélectif et tue d’autres pollinisateurs.

UNE STRATÉGIE HOLISTIQUE

Quand POLLINIS s’est saisie de cette question, il y a maintenant cinq ans, l’association a choisi de soutenir une stratégie sans pesticides, en cohérence avec son combat contre l’utilisation systématique de la chimie de synthèse dans les espaces agricoles. Qui plus est, la lutte chimique mise en œuvre depuis une dizaine d’années a montré son incapacité à stopper la progression de Vespa velutina, puisque sa présence a été mise en évidence dans tous les départements, aux rares exceptions du Bas-Rhin, du Territoire de Belfort et de la Corse, d’après les données collectées par le Museum national d’histoire naturelle (MNHN), en charge de ce suivi en France. On le retrouve aussi en Espagne, au Portugal, en Italie, en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne et jusqu’en Angleterre. Il est aujourd’hui illusoire de vouloir éradiquer le frelon asiatique en France, mais on peut espérer faire baisser la pression qu’il exerce sur son environnement et dans les ruchers. Pour plus d’efficacité, POLLINIS a souhaité développer une approche englobant les trois étapes de la lutte : la détection des nids, leur signalement et leur destruction.

INSPIRÉE PAR LA NATURE

C’est le fils du président de l’association L’Arbre aux abeilles, partenaire de longue date de POLLINIS, qui a donné l’impulsion concrète du projet. Étudiant ingénieur à l’École polytechnique, averti de l’arrivée dans les ruchers du frelon asiatique par son père apiculteur, il a fait de la lutte contre cet insecte son projet de fin d’études. Avec deux autres étudiants, il a exploré différentes stratégies : des rayons ionisants aux micro-ondes en passant par les appâts. Après de nombreuses expérimentations en laboratoire, il est apparu que l’air chaud était la plus pertinente. Elle copie en fait la stratégie adoptée par les abeilles asiatiques. Apis cerana est confrontée au frelon local depuis bien plus longtemps que sa cousine européenne, et elle a appris à se défendre. Sa technique est aussi simple que fascinante. Elle exploite la différence de température létale entre l’abeille et son ennemi : les abeilles supportent des températures pouvant atteindre 53 °C alors que le frelon succombe dès 45 °C. Les ouvrières asiatiques s’agglutinent donc en nombre autour de l’assaillant et battent des ailes pour réchauffer l’air autour de lui jusqu’à cette température fatale de 45 °C. On appelle cela le heat-balling.

C’est cette piste que POLLINIS, avec le concours de l’atelier de prototypage industriel UsineIO, a choisi d’investiguer dès 2017. Une stratégie encore validée par les encouragements des participants aux conférences sur le frelon lors du dernier congrès d’Apimondia, Fédération internationale des associations d’apiculteurs, à Montréal en septembre 2019.

L’approche de POLLINIS est durable à plus d’un titre. Avant tout, elle évite de déverser massivement des produits chimiques partout dans l’environnement, y compris en ville et près des écoles. Les nids traités à la perméthrine doivent normalement être retirés et détruits quelques jours après traitement, mais certains, difficiles d’accès, sont laissés sur place. Ils constituent alors de véritables bombes chimiques abandonnées ! Les risques sont multiples, pour les insectes aux alentours et pour les animaux qui s’en nourrissent, sans parler des riverains. Détruire les nids sans utiliser de pesticides permet de les laisser en place, ce qui simplifie le travail des opérateurs et restitue à la nature la source de protéines que ces frelons et larves représentent pour d’autres animaux (oiseaux notamment), sans les empoisonner. Cette stratégie biomimétique (inspirée de la nature) devrait également mieux échapper aux phénomènes de résistance et d’adaptation des frelons. En effet, des désinsectiseurs commencent à rapporter des cas de frelons imprégnés de perméthrine qui continuent à voler, alors que Vespa velutina n’a pas encore trouvé de parade à la stratégie millénaire du heat-balling.

LA SAGA DU PROTOTYPAGE

Pour une efficacité maximale, POLLINIS a cherché à appliquer ce heat-balling non pas à l’échelle d’un individu, mais de l’ensemble d’un nid, en développant un appareil baptisé HeatNest. Il devait tenir compte de nombreuses contraintes : il fallait que l’équipement soit léger et facile à assembler, qu’il soit simple à utiliser dans des conditions maximales de sécurité, qu’il soit peu onéreux afin d’en faciliter l’usage par le plus grand nombre et enfin que les professionnels puissent continuer à utiliser les cannes télescopiques dont ils disposent déjà pour atteindre tous les nids, notamment à la cime des arbres.

Différentes méthodes pour produire et diffuser la chaleur à l’intérieur du nid ont alors été expérimentées. Le premier prototype, fondé sur une production de chaleur par infrarouge et une diffusion de cette chaleur par ventilation, s’est révélé trop lourd et trop cher. La deuxième méthode testée en 2017, une projection d’air chaud comprimé, a donné de très bons résultats en laboratoire mais s’est avérée incompatible avec les compresseurs habituels du marché pour traiter des nids à 20 mètres de hauteur. Un prototype de troisième génération a été conçu en 2018, combinant une résistance électrique et un ventilateur autonome, léger, et assez puissant pour diffuser l’air chaud rapidement dans le nid.

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Prototype HeatNest de destruction des nids de frelons asiatiques produisant et diffusant une vapeur d’eau à haute température. © DR

Des essais ont été menés dans plusieurs régions à l’automne 2018 avec des résultats encourageants. Mais un cas d’« autocombustion » lente est apparu sur l’un des nids, malgré une diffusion de chaleur bien inférieure au point de combustion de la cellulose… Pour éviter tout risque de feu, un quatrième prototype a été conçu à partir de 2019. Il utilise la vapeur d’eau, une chaleur humide donc, mais tout aussi efficace dans la montée en température.

Plusieurs variantes du dispositif ont à nouveau été expérimentées dès septembre 2019 près de Nantes, sur l’île de Groix et en Île-de-France. Ces tests ont permis de valider le principe. POLLINIS s’attache depuis à identifier les meilleures conditions (vent, température…) pour améliorer le système et augmenter le taux de réussite.

HeatNest suscite l’intérêt de nombreux acteurs de la lutte contre le frelon asiatique : désinsectiseurs, collectivités locales, apiculteurs… Au printemps 2020, POLLINIS a signé plusieurs conventions de partenariats afin de procéder à des tests dans différentes régions exposées au frelon asiatique (Nouvelle-Aquitaine, Occitanie, Pays-de-la-Loire). D’autres devraient bientôt rejoindre ce processus qui s’étalera tout au long de l’année.

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Test du prototype vapeur HeatNet près de Fontainebleau. © DR

Chacun de ces partenaires, doté gratuitement par POLLINIS de dispositifs HeatNest, pourra procéder à des retours d’expérience grâce à l’application de signalement des nids, GeoNestAnciennement InfoNid. Disponible sur www.geonest.org, également développée par POLLINIS et destinée à terme à tous les particuliers, apiculteurs, désinsectiseurs, pouvoirs publics et scientifiques.

UNE APPLI POUR LOCALISER

Aujourd’hui, lorsqu’un nid leur est signalé, en général par téléphone, les désinsectiseurs peinent souvent à le trouver sur le terrain : dans quel arbre de cette lisière de forêt se trouve-t-il, à quelle hauteur de cet arbre haut et touffu ? L’application GeoNest permet de le géolocaliser précisément, automatiquement ou manuellement, d’ajouter des photos et vidéos et de préciser le support (arbre, mur, etc.), le diamètre du nid, sa hauteur. L’application fournit aussi quelques informations clés permettant aux non-experts de distinguer un nid de frelons asiatiques d’un nid de guêpes ou de frelons européens.

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Nids de frelons asiatiques suivis sur l’île de Groix via l’application GeoNest.

GeoNest permet ensuite à toute personne ou collectivité qui repère un nid de demander l’intervention de désinsectiseurs locaux. La partie réservée aux « pros » leur permet, après chacune de leurs interventions, de confirmer ou corriger les informations sur le nid (type de nid, état, taille, hauteur…) et de renseigner les conditions d’utilisation de l’appareil : température, conditions de vent, difficultés particulières… et réussite ou non de l’opération. Ces données seront ensuite analysées afin de déterminer les circonstances favorables à l’efficacité de HeatNest. GeoNest permet par ailleurs à tout utilisateur de visualiser sur une carte les nids déjà signalés. Les données sont aussi transmises au MNHN pour l’aider à suivre la progression du frelon asiatique en France (lire encadré). POLLINIS a choisi de développer cette application dans un système « universel » afin qu’elle soit utilisable depuis n’importe quel smartphone, tablette ou ordinateur, quel que soit le système d’exploitation (iOS, Android, etc.).

GEONEST, POUR LA SCIENCE !

POLLINIS a conçu l’application GeoNest de façon que les données collectées soient utilisables directement par le Museum national d’histoire naturelle (MNHN). Cette institution est en charge du suivi de la colonisation du territoire français par le frelon asiatique et doit rapporter régulièrement à l’Union européenne sa progression. « Les données issues de GeoNest, parce qu’elles auront été validées par des professionnels, seront une source d’information plus précise et able que celles apportées par les particuliers, se réjouit Quentin Rome, responsable « Frelon asiatique et hyménoptères » au MNHN. 25 % des signalements qui nous sont rapportés par des particuliers sont des erreurs d’identification : le frelon asiatique est souvent confondu avec son cousin d’Europe ou avec des guêpes, la scolie ou même l’abeille charpentière. »

DES PERFECTIONNEMENTS

Pour venir à bout d’un nid, il faut éliminer 90 % des adultes mais aussi des larves puisque les deux sont interdépendants. C’est ce qu’est parvenu à réaliser HeatNest. Les individus restants ne suffiront pas à repeupler la colonie et disparaîtront naturellement au bout de quelques jours à deux semaines. Mais en milieu urbain, chez les particuliers ou près d’un rucher, les quelques rescapés peuvent rester une source d’inquiétude pour les riverains ou pour les abeilles. POLLINIS cherche donc à compléter l’action de l’hyperthermie par un deuxième procédé pour éliminer le reste de la colonie. De premières expériences sont menées en laboratoire en parallèle de l’amélioration des prototypes HeatNest.

Une fois ce travail de prototypage et d’expérimentation abouti, POLLINIS prévoit de mettre à disposition gratuitement les plans et les spécifications techniques de ces outils en mode open source, comme dans le domaine du logiciel libre. Ainsi, tout le monde pourra les utiliser et les perfectionner. L’objectif est que le plus grand nombre puisse ainsi contribuer, le plus efficacement possible, à protéger les abeilles et tous les pollinisateurs autochtones de nos régions.

 

couv Abeilles en liberté 7→ Cet article a été rédigé par POLLINIS pour le magazine Abeilles en liberté, une revue consacrée aux abeilles et pollinisateurs, pour initier et accompagner des solutions nouvelles et alternatives.CLIQUEZ ICI POUR DÉCOUVRIR CETTE REVUE.