Pollinisateurs Sauvages

Philippe Boyer, un photographe à la recherche des abeilles sauvages

Depuis plus de 20 ans, Philippe Boyer sillonne le bois de Vincennes à la découverte des abeilles sauvages telles que les osmies, bourdons ou xylocopes. Ce passionné de photographie a tiré de ces longues pérégrinations des milliers de photos qui dévoilent la beauté et la diversité de ces insectes méconnus et solitaires.

Date : 21 octobre 2020

Philippe Boyer est un homme patient. Depuis son enfance dans les Landes à observer les vols migratoires des palombes, grues et alouettes, jusqu’à ses heures de pérégrinations photographiques dans le bois de Vincennes à l’affût des abeilles sauvages, ce passionné par « tout ce qui vole » photographie depuis plus de vingt ans les insectes, et plus particulièrement les abeilles sauvages.

« Pour un regard extérieur, ça peut paraître un peu farfelu de passer sa vie avec des petites bêtes. Mais les insectes vous amènent à découvrir une nature prolixe, extrêmement inventive », explique Philippe Boyer. Cette passion pour les petites bêtes, ce cameraman de profession l’a contractée très jeune, en découvrant les écrits poétiques de Jean-Henri Fabre, célèbre entomologiste et précurseur de l’étude du comportement des insectes.

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Dans son jardin de Nogent-sur-Marne, Philippe Boyer sort régulièrement son appareil photo pour immortaliser les abeilles sauvages de passage. ©P. Boyer

A vingt ans, une plongée dans le monde de l’apiculture lors d’un stage au jardin du Luxembourg à Paris le rebute au point d’abandonner rapidement l’expérience. « Pour moi, l’élevage d’abeilles, c’était comme élever des veaux, cela allait contre mes convictions » explique-t-il. C’est la nature sauvage des pollinisateurs qui le fascine avant tout.

Après avoir installé un nichoir dans son jardin à Nogent-sur-Marne, Philippe Boyer commence à filmer ces insectes en liberté, avec sa caméra d’abord, car la difficulté de la mise au point sur les insectes volants rend très périlleuse l’utilisation de la photographie. Les abeilles sauvages et autres insectes se déplacent très vite, trop vite parfois pour l’œil du photographe qui peine à suivre leurs mouvements avec son objectif.

C’est d’ailleurs l’arrivée de la technologie numérique qui a permis au Nogentais de passer de la vidéo à l’exercice acrobatique de la photographie. « Lorsqu’on n’avait pas encore accès au numérique, il y avait beaucoup trop de perte de photos. C’est cette technologie qui a rendu possible techniquement la prise de vue des insectes », détaille-t-il. Il reste que le facteur chance est toujours déterminant dans les photos d’abeilles sauvages. Souvent, le déclenchement se joue au millième de seconde près, le focus se déplace alors de l’antenne vers l’abdomen, ou vers les ailes, changeant complètement la perspective de l’image. « Pour une photo réussie, le point doit être fait sur l’œil de l’abeille », précise le photographe. La netteté de l’image se joue à un cheveu. Et les manteaux de soie dont sont recouvertes les abeilles renvoient particulièrement mal la lumière, les faisant apparaître floues même lorsqu’elles ne le sont pas.

« Mais l’un de mes principaux problèmes, c’est le vent. La moindre brise, et c’est comme une tempête à travers l’objectif ! », explique-t-il. Dans le monde de l’infiniment petit, un petit souffle rend le cliché impossible, brouillé. Malgré ces difficultés, Philippe Boyer a consacré une grande partie de sa vie à cette quête des abeilles sauvages, armé d’un simple boîtier et d’un objectif. « Je travaille aussi sans flash pour être au plus près de la réalité et je fais des retouches photographiques a minima, de celles qui ne changent pas la photo originelle, comme un très léger recadrage », explique-t-il.

Une approche naturaliste

C’est principalement dans le bois de Vincennes, à côté de chez lui, que le photographe immortalise insectes et abeilles sauvages. Au fil des sorties, l’expérience de l’observation des abeilles sauvages paye, et les habitudes de vol et d’envol lui sont devenues progressivement moins mystérieuses : « Chaque année, j’apprends et je m’améliore : je reconnais les comportements, je sais à quel moment les abeilles vont s’envoler, et je m’adapte ».

Sur ce terrain de jeu périurbain, Philippe Boyer note que les insectes conservent leur nature sauvage :  « Les activités humaines ont une incidence sur leur vie, mais pas sur leur comportement, à l’exception de l’abeille à miel qui est la seule à avoir été domestiquée par l’homme ». Mais le photographe est aussi le témoin du déclin de la biodiversité et de la baisse continue du nombre d’insectes qui n’épargne pas la faune locale. « Les petites abeilles ont par exemple un périmètre de vie de 300 mètres, donc ça signifie que si elles disparaissent d’un écosystème, elles ne pourront y revenir que très lentement, précise-t-il. D’autres abeilles ne butinent qu’une seule famille de fleurs, voir qu’une seule fleur, ce qui signifie que si cette fleur disparaît de leur écosystème, elles disparaissent aussi. »

Parfois objet d’étude scientifique, l’abeille sauvage devient un objet poétique sous l’objectif de Philippe Boyer. « C’est assez récent que les abeilles sauvages suscitent un intérêt. Et donner à voir leur beauté, c’est important pour mieux les faire connaître », explique-t-il. De ces pérégrinations photographiques, Philippe Boyer tire chaque année entre 20 ou 30 photos exploitables en grand format pour des expositions, et de multiples autres pour illustrer livres et articles, ou simplement comprendre et explorer la vie des abeilles sauvages.

Une partie du travail de Philippe Boyer a été publiée dans son livre « Abeilles sauvages », publié en 2015 aux éditions Ulmer. Pour POLLINIS, il commente quelques-uns de ses clichés issus de ce livre et de sa collection personnelle :

L’osmie cornue et le romarin

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« J’ai pris cette photo en hiver, sur une tige de romarin qui poussait dans mon jardin. On peut voir une osmie cornue, qui est un mâle, car à cette époque de l’année les femelles ne sont pas encore de sortie. Elle est certainement en train de faire une de ses premières escapades après être sortie de son cocon dans lequel elle passe un an. Ce mâle n’a que quinze jours pour s’accoupler, avant de mourir. La photo est tout juste nette, on se rend compte que la mise au point est faite sur les antennes. Cette photo, je l’ai prise il y a peut-être 6 ou 7 ans. L’osmie cornue me regarde, et semble un peu interloquée de me voir là. J’ai dû prendre 7 ou 8 photos avant qu’elle ne s’envole. Je n’ai jamais réussi à retrouver cette pose d’observation, un peu interrogative. »

La collète du lierre et l’insecte surprise

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« Lorsqu’on connaît les différentes espèces d’abeilles sauvages, on s’aperçoit qu’il y a toujours des individus qui ne réagissent pas comme leurs congénères… et c’est eux qui permettent, souvent, de prendre les plus belles photos. Cette photo d’une collète du lierre, je l’ai prise il y a très peu de temps, un samedi au début du mois d’octobre. C’est une abeille inféodée au lierre, même s’il m’est déjà arrivé de la voir ailleurs. Sur le moment, lorsque je l’ai prise, je n’avais pas remarqué le petit insecte à ses côtés. Je ne l’ai découvert qu’ensuite. C’est la magie de l’appareil photo, il permet parfois de voir des choses à côté desquelles on passe à l’œil nu. »

L’anthophore plumeuse au repos

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« Cette abeille est assoupie, posée sur une fleur de bourrache. Cette photo a été prise en plein confinement, dans mon jardin à Nogent-Sur-Marne, le 24 avril vers 17h, alors que la lumière commençait déjà à baisser. C’est plutôt rare de voir une abeille qui se repose, je pense que j’ai peut-être réussi, pendant toutes ces années, à en prendre 4 ou 5 dans cet état d’assoupissement. Pour assister à ce moment de vie de l’anthophore, il faut avoir un coup de chance, être là au bon moment. L’anthophore plumeuse vit au printemps, elle a une particularité intéressante : les femelles ont la langue aussi longue que les longs poils qui recouvrent leurs pattes. »

Le bourdon surpris par la nuit

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« Cette photo a été prise au moment où ce bourdon s’éveille tout recouvert de pollen, après avoir passé la nuit dans une rose trémière qui s’est refermée sur lui pendant la nuit. Et le matin, lorsque la fleur s’ouvre, elle le libère et il semble émerger doucement, complètement poudré par le pollen ! La nuit est menaçante pour les abeilles sauvages, car leurs prédateurs – comme les petits rongeurs, sont de sortie. Habituellement, les bourdons rentrent dans leur nid à la tombée de la nuit pour se mettre à l’abri. Mais celui-ci n’a peut-être pas pu s’envoler, et a trouvé refuge dans cette rose trémière. Pendant l’été, cela arrive parfois aux insectes de dormir dans les fleurs. »

Le xylocope et l’acanthe

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« Posée sur une acanthe, cette femelle xylocope a la particularité d’être entièrement noire, ce qui rend sa photographie particulièrement difficile. Il faut de la lumière pour pouvoir faire le point. C’est d’autant plus important que je travaille exclusivement sans flash. La couleur très sombre de cette abeille en fait un sujet de photo compliqué. Mais ici, elle est recouverte de pollen, ce qui semble l’illuminer. On l’appelle aussi l’abeille charpentière, car le xylocope a une mandibule très puissante, qui lui permet de creuser des galeries dans le bois mort pour y faire son nid. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle est parfois mal-aimée, car les gens les retrouvent régulièrement nichées dans leurs volets, dans leurs granges. »