Agriculture et Pesticides

Insecticide et fongicide : un mélange encore plus toxique pour les pollinisateurs

Une nouvelle étude, que POLLINIS a contribué à financer, met en évidence la toxicité renforcée du mélange entre un insecticide, le sulfoxaflor, et un fongicide SDHI, ainsi que la grande vulnérabilité des abeilles sauvages face à ces « effets cocktail » – deux angles morts du processus actuel d’homologation des pesticides.

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Date : 12 avril 2021

Les pollinisateurs sont exposés à de très nombreuses molécules chimiques de synthèse dans les champs : engrais, herbicides, fongicides, insecticides… Mais les procédures actuelles d’homologation des pesticides se limitent à tester l’impact de chaque substance seule, sans se pencher sur les mélanges pourtant fréquents auxquels sont exposés en réalité abeilles, bourdons ou papillons. Ces « effets cocktail » peuvent pourtant s’avérer bien plus dangereux pour les insectes que les substances uniques, car les combinaisons de molécules sont susceptibles d’interagir de manière synergique : la toxicité du mélange est alors supérieure à la somme des effets de chaque substance prise séparément.

Chercheur en entomologie générale et appliquée au département des Sciences agricoles de l’Université de Bologne, Fabio Sgolastra s’est attelé à mettre en évidence cette problématique, peu étudiée par la recherche. Spécialiste de l’impact des pesticides sur les abeilles, il s’est penché sur le sujet dans le cadre de plusieurs travauxFabio Sgolastra, Jordi Bosch. 2016-2018. Synergistic effects of pesticides on bees.Research gate et a démontré des effets synergiques très inquiétants, notamment dans le cas de combinaison entre des insecticides et des fongicides, auxquels les abeilles peuvent être exposées simultanément en période de floraison.

osmia bicornis- Jürgen Mangelsdorf

Osmia bicornis est une espèce d’abeille solitaire commune en Europe. Elle s’est révélée plus vulnérable aux pesticides testés que l’abeille domestique ©Jürgen Mangelsdorf

Dans une étude publiée le 25 marsC. Azpiazu et al. , 2021.
Toxicity of the insecticide sulfoxaflor alone and in combination with the fungicide fluxapyroxad in three bee speciesScientific Reports
, que POLLINIS a contribué à financer, il a examiné avec son équipe les effets d’une association de pesticides qui n’avait jusque-là jamais été étudiée : le mélange entre le sulfoxaflor, insecticide neurotoxique souvent désigné comme « néonicotinoïde caché », et le fluxapyroxad Le fluxapyroxad est un fongicide pyrazole-carboxamide utilisé sur les céréales et sur de nombreuses cultures pollinisées par les insectes (agrumes, fruits à pépins, cucurbitacées…). Ce SDHI agit en inhibant la succinate déshydrogénase, un composant universel des mitochondries., un fongicide SDHI.

Depuis l’interdiction récente des néonicotinoïdes dans l’Union européenne, le sulfoxaflor fait partie des insecticides considérés comme une alternative à ces produits. Quant aux fongicides SDHI, ils sont massivement utilisés sur une grande variété de cultures (blé tendre, orge…) et ont connu ces dernières années une croissance rapide sur le marché. Le mélange de pesticides choisi par les chercheurs est donc une combinaison probable dans un champ.

 LE SULFOXAFLOR

Cet insecticide est un « néonicotinoïde de nouvelle génération », approuvé dans l’Union européenne en 2015. L’EFSA, autorité sanitaire européenne, a publié un avis négatif sur cette substance en février 2020, identifiant un risque élevé pour les abeilles domestiques et les bourdons, à l’intérieur et en marge des champs. Le maintien de son agrément est actuellement en cours d’examen par la Commission européenne et les États membres. En 2018, le sulfoxaflor avait été définitivement interdit en France, son mode d’action étant identique à celui des néonicotinoïdes.

Des effets négatifs à des doses plus faibles

Pour examiner les éventuelles différences de sensibilité aux pesticides des espèces d’abeilles, l’équipe a choisi d’effectuer ses tests sur trois familles de pollinisateurs : Apis mellifera (l’abeille domestique), Bombus terrestris (le bourdon) et Osmia bicornis (l’osmie rousse, une abeille solitaire).

Au cours de leurs expérimentations, les chercheurs ont pu détecter une synergie significative entre le sulfoxaflor et le fluxapyroxad, mise en évidence sur Osmia bicornis et Apis mellifera. Ils ont aussi constaté que le sulfoxaflor pouvait avoir des effets négatifs à des doses plus faibles que lorsqu’il est administré seul, si les abeilles étaient exposées simultanément au fongicide fluxapyroxad.

Par ailleurs les résultats confirment que le sulfoxaflor présente un mode d’action similaire aux néonicotinoïdes, et montrent qu’il est également beaucoup plus toxique que certains néonicotinoïdes. Ainsi, les doses létales médianesLa dose létale médiane ou DL50 est celle provoquant 50 % de mortalité dans la population d’organismes étudiée de sulfoxaflor obtenues pour les trois espèces d’abeilles sont bien inférieures à celles d’autres néonicotinoïdes – acétamipride et thiaclopride – encore utilisés dans l’Union européenne au moment où l’étude a été menée.

Les abeilles sauvages bien plus vulnérables

Enfin, l’étude met aussi en évidence la plus grande sensibilité d’Osmia bicornis lors des tests. La comparaison entre les trois espèces d’abeilles a montré que le sulfoxaflor est 10,6 fois plus toxique pour Osmia bicornis par gramme de poids corporel, que pour Apis mellifera. L’osmie est également plus sensible au mélange sulfoxaflor / fluxapyroxad (SDHI) que les deux autres espèces d’abeilles, à tous les moments de l’évaluation.

Si les protocoles différents utilisés pour chaque espèce peuvent en partie expliquer ces résultats, ces derniers ont cependant été conçus « pour imiter les conditions les plus susceptibles d’être rencontrées par chaque espèce d’abeille dans les champs ». Et les cycles biologiques propres à chaque espèce entraînent « non seulement une sensibilité différente, mais aussi des voies et des niveaux d’exposition différents, ce qui rend difficile les extrapolations entre espèces ».

Ces résultats révèlent les lacunes inquiétantes d’un processus d’homologation peu protecteur, qui reste aveugle sur la toxicité accrue des mélanges, et sur la plus grande vulnérabilité aux pesticides des abeilles solitaires.

Alors que l’abeille domestique est actuellement la seule espèce testée lors du processus d’homologation des pesticides, les conclusions de l’étude démontrent aussi qu’Apis mellifera ne saurait être représentative de l’ensemble des pollinisateurs. Les chercheurs soulignent dès lors la nécessité d’inclure d’autres espèces dans les schémas d’évaluation des risques.


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