Agriculture et Pesticides

« Tests abeilles » : des études biaisées altèrent la protection des pollinisateurs

Dans le cadre de la révision en cours des « tests abeilles », les pays européens négocient à huis clos les taux de mortalité jugés acceptables pour les abeilles solitaires et les bourdons, suite à l’exposition à un pesticide. Une discussion cruciale pour la survie de ces pollinisateurs, qui se déroule pourtant sur la base d’études biaisées, provenant de zones contaminées par différents pesticides.

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Date : 28 mars 2022

Dans les coulisses de l’Union européenne, un sujet central pour la survie des pollinisateurs sauvages est en train d’être discuté entre les États membres : les objectifs de protection des abeilles solitaires et des bourdons contre les pesticides, deux espèces considérées comme « représentatives »L’agence sanitaire européenne (EFSA) considère ces deux espèces comme représentatives des abeilles sauvages, qui comptent un peu moins de 1000 espèces en France des abeilles sauvages.

Ces objectifs de protection sont à l’agenda d’une prochaine réunion du comité chargé de décider des points techniques de la réglementation (SCoPAFFComité permanent des végétaux, des animaux, des denrées alimentaires et des aliments pour animaux.), réunissant à huis clos des représentants de la Commission et des pays de l’Union européenne. Ils sont calculés en additionnant le « taux de mortalité naturelle » de ces insectes, censé être une donnée scientifique, auquel est ajouté un taux de mortalité « acceptable » provoqué par l’exposition à un pesticide.

Une mortalité naturelle provoquée par les pesticides

Mais pour déterminer la « mortalité naturelle » des abeilles solitaires et des bourdons, l’agence sanitaire européenne (EFSA), censée être la caution scientifique de cette refonte, a cependant fondé ses calculs sur des données biaisées.

L’agence a en effet analysé un corpus de données issues d’essais menés par l’industrie, recueillies dans des champs traités avec plusieurs pesticides, soit des habitats déjà saturés de molécules toxiques, dont la contamination induit une surmortalité des insectes, qui n’a rien de « naturelle ».

Derrière une façade scientifique, les décisions des États membres sur ce dossier des « tests abeilles » sont largement influencées par les arguments des bénéficiaires directs de la vente de pesticides. En cas de dépassement du seuil de toxicité maximale autorisée pour les pollinisateurs, une substance peut voir son usage restreint, voire ne pas être commercialisée, entrainant des conséquences directes sur le lucratif marché des pesticides. Et sur la survie des pollinisateurs.

Cependant, malgré la nécessité d’enrayer le déclin rapide de ces insectes indispensables à l’agriculture et à la reproduction des plantes sauvages, les décisions envisagées ne semblent toujours pas à la hauteur des enjeux. Selon les informations rapportées par Klaus Berend, directeur de l’unité pesticides de la Direction Générale de la Santé de la Commission européenne, lors d’une précédente réunion du SCoPAFF le 17 février, une majorité de pays souhaiterait déterminer pour les bourdons un objectif peu protecteur de 10 %.

Pour éviter de fixer de seuil de protection pour les abeilles solitaires, le manque de données scientifiques disponibles est invoqué par les États – et souligné par l’EFSA. Or, un seuil non défini priverait de fait ces pollinisateurs d’une protection robuste, alors même que les abeilles solitaires sont plus vulnérables aux pesticides que les abeilles domestiques. Elles ne bénéficient pas des mécanismes de résilience d’une colonie, qui peut parvenir à compenser la perte d’un certain nombre d’individus.

En attendant que davantage de données soient disponibles, POLLINIS considère que le principe de précaution doit s’appliquer, et qu’un objectif protecteur de 3 % pour les abeilles solitaires doit être adopté. De même que pour les bourdons, insectes indispensables, capables de butiner par tous les temps, dont près d’un quart des espèces européennes est menacée d’extinction.

Les objectifs de protection choisis par les États membres seront ensuite le socle des protocoles de tests menés sur les abeilles, intégrés au processus global d’évaluation des pesticidesCette procédure réglementaire comporte des batteries de tests, réalisés sur diverses espèces, qui doivent être effectués en amont de la délivrance des autorisations de mise sur le marché, et sont censés éviter que des substances actives ou des produits mis sur le marché ne portent atteinte à la santé humaine et animale ou à l’environnement..

Lobbying intense

Ce nouveau volet des « tests abeilles » est en révision depuis 2019, et doit être finalisé prochainement. Il succède à une première tentative de refonte de ces tests, qui est restée bloquée par les pays européens durant sept ans. Ainsi dès 2013, l’EFSA avait publié de nouvelles lignes directrices pour les pollinisateurs, plus protectrices, et incorporant de nouveaux tests permettant de détecter la toxicité des nouvelles générations de molécules.

Dans ce document, élaboré par des scientifiques indépendants, les objectifs de protection avaient été fixés à 7 % pour une colonie d’abeilles domestiques. Un taux identique avait été retenu pour les bourdons et les abeilles solitaires, qui bénéficiaient en plus de facteurs de protection additionnels, prenant en compte leur vulnérabilité. Mais sous pression de l’industrie agrochimique, les gouvernements européens n’ont jamais adopté ce document.

Afin de sortir le dossier des « tests abeilles » de son enlisement, la Commission européenne avait finalement demandé en 2019 à l’EFSA de revoir son document de 2013, bien qu’aucun élément scientifique n’ait justifié une telle décision. L’agrochimie s’emploie désormais à influer sur la révision en cours pour éviter une protection forte des pollinisateurs, qui entraînerait des restrictions sur ses produits et un manque à gagner.


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