Agriculture et Pesticides

Comment Bruxelles inclut les pesticides dans la « mortalité naturelle » des abeilles

Alors que les protocoles d'homologation des pesticides sont en train d'être revus, la détermination d’un nouveau « taux de mortalité naturelle » des abeilles, prenant en compte les pesticides comme faisant partie de leur environnement naturel, menace directement les niveaux de protection des pollinisateurs en Europe.

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Date : 18 novembre 2020

Jusqu’à quel point les effets des pesticides sur les abeilles et autres pollinisateurs sont-ils acceptables ? Pour la santé humaine, la réglementation européenne est stricte Il doit être démontré que les produits n’ont “aucun effet nocif sur la santé humaine ou animale ni aucun effet inacceptable sur l’environne­ment”. Les abeilles sont considérées dans la partie Environnement. , aucun effet nocif n’est toléré. Mais elle l’est moins pour les abeilles, pour lesquelles un critère flou d’ « acceptabilité » se retrouve depuis sept ans au cœur d’une lutte acérée menée par l’agrochimie contre les lignes directrices de l’EFSA, l’Autorité européenne de sécurité des aliments, un document publié en 2013 qui propose une évaluation renforcée des pesticides.

La loi européenneRÈGLEMENT (CE) No 1107/2009 Journal officiel de l’Union européenne prévoit qu’une substance active, un phytoprotecteurProduit utilisé pour préserver une plante de la phytotoxicité d’un autre produit. ou un synergisteProduit qui agit et renforce un effet, en synergie avec un autre. ne soit approuvé qu’à des conditions très strictes. Il doit être établi qu’il n’entraînera qu’ « une exposition négligeable des abeilles, ou n’aura pas d’effets inacceptables aigus ou chroniques sur la survie et le développement des colonies, compte tenu des effets sur les larves d’abeille et le comportement des abeilles. »

Dead bees on wooden boards. Death of bees. Mass poisoning of bees.

Selon la réglementation européenne, un pesticide ne doit pas avoir d’effets inacceptables sur la survie et le développement des colonies d’abeilles. ©Kosolovskyy

La définition concrète de cet « effet inacceptable » sur une colonie d’abeilles a été confiée à l’EFSA par la Commission européenne en 2011, dans le cadre de l’élaboration de nouvelles « lignes directrices pour les abeilles ». Ce qui devait permettre d’établir des seuils limites, au-delà desquels la substance est jugée trop toxique pour les abeilles, et de mettre en œuvre les tests adéquats pour l’évaluation des pesticides.

Quelles études retenir ?

Pour déterminer cet « effet inacceptable », l’EFSA a élaboré deux indicateurs : un « taux de mortalité naturelle » des abeilles, ainsi qu’un taux de mortalité additionnel, provoqué par les pesticides mais ne mettant pas en péril la survie d’une colonie.

Pour évaluer le taux de mortalité naturelle des abeilles, l’EFSA a aussi du prendre en compte la colonie dans sa globalité, car elle fonctionne comme un « super organisme ». « La viabilité de chaque colonie, les services de pollinisation qu’elle fournit et son rendement en produits de la ruche dépendent tous de la vigueur de la colonie et, en particulier, du nombre d’individus qu’elle contient », explique ainsi le document guide de l’EFSA.

Scientifiquement, « un taux de mortalité naturelle » s’évalue dans un contexte exempt de pesticides. Les études analysées pour ce calcul doivent avoir été menées sur des colonies non exposées, pour ne pas obtenir un taux biaisé par l’impact d’une contamination.

Dans ces nouvelles « lignes directrices »Guidance on the risk assessment of plant protection products on bees (Apis mellifera, Bombus spp. and solitary bees), 2013EFSA Journal, publiées par l’EFSA en 2013, le taux de mortalité quotidien des butineuses (foragers) a été établi à 5,3 %, un taux retenu à partir de plusieurs études reconnues, précédant l’utilisation des néonicotinoïdes, et dont une a été réalisée dans le cadre d’un jardin urbain non traitéSchmid-Hempel et Wolf, 1988. Foraging Effort and Life Span of Workers in a Social InsectJournal of Animal Ecology . Quant à la mortalité additionnelle causée par les pesticides, mais ne menaçant pas la survie de la colonie, elle avait été déterminée par les chercheurs à 2 %. L’objectif de protection proposé par l’EFSA additionne ces deux taux pour obtenir un seuil de mortalité maximal de 7 %, au-delà duquel les effets des pesticides ne sont plus acceptables.

Inventer le nouveau milieu naturel des abeilles

Mais ce document guide de 2013 n’a jamais été adopté par les États membres, sous la pression du lobbying de l’agrochimie, qui le considère trop restrictif pour ses produits. Pour sortir de ce blocage, l’EFSA a été chargée par la Commission en mars 2019 de réviser ces « lignes directrices », et notamment de se repencher sur le chiffre clé de la « mortalité de base des abeilles ».

Le rapport technique sur cette question, publié par l’EFSA en juin 2020Review of the evidence on bee background mortality, 2020.EFSA, se fonde sur un grand nombre de données à nouveau collectées sur les différentes catégories d’abeilles. Mais cette fois-ci, le taux de mortalité journalière des butineuses est établi à « environ 10-12 % ». Bien plus élevé que le taux de 5,3 % retenu dans le document de 2013, chiffre considéré finalement dans le nouveau rapport comme « très conservateur ».

Problème : pour cette nouvelle détermination du taux de mortalité, l’EFSA a suivi un protocole très surprenant, exigeant la prise en compte d’études conduites en zone agricole. POLLINIS avait commenté ce protocole en soutenant que des données recueillies dans un milieu contaminé par les pesticides n’étaient déjà plus « naturelles ».

L’industrie obtient (encore) gain de cause

Mais l’EFSA a justifié ce choix lors d’une réunion avec les parties prenantes de la révision, affirmant que « le but final du document d’orientation est d’évaluer le risque pour les abeilles domestiques de l’utilisation des pesticides dans les paysages agricoles. Il est donc tout à fait logique d’utiliser un point de référence dans les milieux agricoles, plutôt que dans les zones vierges (par exemple, les forêts, les pâturages de haute montagne) qui présentent des caractéristiques d’habitat complètement différentesMeeting des stakeholders de l’EFSA, septembre 2020.PAN Europe». Le taux de mortalité retenu cette fois-ci sera donc plus élevé qu’en 2013, et les pertes massives observées dans les colonies vivant dans les zones agricoles considérées comme « naturelles ».

Quant à l’objectif de protection qui avait été fixé à 7 % en 2013, il devrait à présent être recalculé à la hausse, en utilisant cette fois un modèle co-financé par la firme agrochimique Sygenta (le modèle BeeHave). Un taux bien plus élevé risque d’être retenu, qui pourrait aller jusqu’à 20 %…