Biotechnologies génétiques / Pesticides ARNi
Trois questions sur les pesticides ARNi, ces nouveaux pesticides génétiques qui pourraient bientôt arriver en Europe
Depuis avril 2025, l’agence sanitaire européenne examine l’autorisation de la substance active d’un pesticide génétique, développé par une start-up américaine. Basés sur la technologie de l’interférence ARN (ARNi), le mode de fonctionnement de ces produits est bien différent de celui des pesticides chimiques. Explications.
Pour la première fois dans l’Union européenne, l’EFSA (l’autorité européenne de sécurité des aliments) examine l’autorisation d’une substance active d’un produit d’un nouveau genre : un pesticide ARNi. Derrière ce sigle, on retrouve une technologie génétique appelée interférence ARN, très différente du mode de fonctionnement des pesticides chimiques.
De nombreuses questions se posent sur ces nouvelles substances, qui pourraient bientôt s’imposer dans les champs français et européens.
Comment les pesticides ARNi fonctionnent-ils ?
Pour bien cerner le fonctionnement de ces produits, il faut d’abord comprendre les rouages du mécanisme sur lequel ils reposent. Chaque être vivant est composé de cellules, au centre desquelles on trouve un noyau qui abrite l’ADN. Support de toutes les informations génétiques, l’ADN contient en lui l’ensemble des protocoles de fabrication des protéines de l’organisme. Ces protéines sont essentielles, car elles assurent une grande partie des fonctions d’un être vivant, du transport de l’oxygène à la capacité de se mouvoir. Leur fabrication se produit à l’extérieur du noyau, dans le cytoplasme des cellules, une zone inaccessible pour l’ADN. Il confie donc cette tâche à l’ARN messager (ou ARNm), qui se déplace lui-même du noyau au cytoplasme pour transmettre l’information nécessaire à la fabrication des protéines.
C’est ce messager que les pesticides ARNi interceptent. Concrètement, les molécules de substance active du pesticide sont conçues pour s’associer à un ARN messager particulier, le plus souvent associé à la fabrication d’une protéine liée à une fonction vitale chez l’insecte (mouvement, reproduction, métabolisme…). Lorsque cette association se produit, le brin d’ARNm est automatiquement bloqué, voire détruit, ce qui empêche la fabrication de la protéine ciblée et entraîne la mort de l’insecte.
Cette technologie est utilisée dans des plantes génétiquement modifiées pour produire de l’ARN interférent, mais aussi dans des pesticides en spray directement pulvérisés sur les cultures. C’est d’ailleurs sous cette forme que ces produits pourraient faire leur apparition en Europe. Depuis avril 2025, l’EFSA étudie la demande de mise sur le marché du Ledprona, une substance active ARNi produite par la startup américaine GreenLight. Le Calantha, un pesticide ARNi contenant cette même substance active destinée à lutter contre le doryphore de la pomme de terre (Leptinotarsa decemlineata), est déjà autorisé aux Etats-Unis depuis 2024.
Les pesticides ARNi présentent-ils des risques pour la biodiversité ?
Les études scientifiques s’accumulent pour alerter sur le rôle majeur des pesticides chimiques dans l’extinction des pollinisateursBillaud, Vermeersch et al. (2021)Sanchez-Bayo, Goka (2014) et de l’ensemble du Vivant Miličić, Popov et al. (2020)Observatoire national de la biodiversité (2019). Pour les firmes de l’agrochimie, commercialiser des produits présentés comme des alternatives à ces substances toxiques devient donc un impératif, aussi bien économique que juridique.
Dans ce contexte, l’interférence ARN apparaît comme une solution « miracle » pour les industriels. Ce mécanisme est en effet naturellement présent chez de nombreux organismes, notamment utilisé chez les insectes pour réguler leurs propres gènes, ou encore se défendre de virus. En détournant cette technologie génétique pour l’utiliser dans des pesticides, les firmes revendiquent ainsi l’usage d’une méthode « naturelle ». Selon les fabricants, les pesticides ARNi auraient également l’avantage de ne s’attaquer qu’aux espèces nuisibles visées par le produit, sans impacter d’autres organismes présents dans les cultures comme les pollinisateurs. Un message marketing martelé par les firmes pour se distancier de l’image des pesticides chimiques.
Mais derrière ce discours de façade, la réalité est tout autre : les effets des pesticides ARNi sur la biodiversité et la santé restent très largement inconnus. Les données disponibles à ce jour, pour les produits déjà commercialisés ou en cours d’évaluation par les autorités sanitaires, proviennent exclusivement de recherches menées par l’industrie elle-même. Aucune évaluation complète, indépendante et adaptée aux spécificités du mode d’action de ces pesticides n’a encore été publiée. En Europe, ces produits risquent par ailleurs de bénéficier d’un flou juridique : pour le moment, leur autorisation dépend d’un règlement européen conçu pour évaluer les risques des pesticides chimiques, dont le mode d’action est bien différent.
Si le manque de recherches indépendantes empêche d’établir une vision précise de l’impact de ces produits, de premières analyses ont déjà mis en évidence de potentiels effets des pesticides ARNi sur des auxiliaires de culturesPan, Yang et al. (2020)Haller, Widmer et al. (2019)Chen, Zheng et al. (2015) et des pollinisateursMaori, Garbian et al. (2019)Mogren, Lundgren (2017) . Le mécanisme de l’interférence ARN n’est pas aussi ciblé et infaillible que le vantent les firmes. Une similarité, même partielle, entre la séquence génétique des molécules actives du pesticide et le génome de l’insecte pourrait suffire à déclencher les effets du pesticideChen, Peng et al. (2021)Powell, Pyati et al. (2017), ce qui accroît encore la possibilité d’effets nocifs sur des espèces non-ciblées.
Le caractère supposément durable de ces produits peut aussi être largement nuancé. D’abord, car la substance active qui contient l’ARN interférent n’est pas utilisée seule dans les pesticides, mais en combinaison avec des co-formulants qui augmentent notamment la persistance du produit dans l’environnementNiño-Sanchez, Sambasivam et al. (2022)Mitter, Worrall et al. (2017). Mais aussi car ils peuvent être développés pour agir en combinaison avec les pesticides chimiques, pour éviter le développement de résistances à ces produits chez les nuisiblesNaqqash, Gökçe et al. (2020)Bona, Chitolina et al. (2016). Contrairement au message marketing véhiculé par les firmes, les pesticides ARNi pourraient dans ce cas permettre de pérenniser l’usage des pesticides chimiques.
Qui fabrique ces nouveaux pesticides ?
L’Union européenne doit se doter au plus vite d’un cadre réglementaire solide, basé sur des évaluations scientifiques complètes et indépendantes de ces produits, car une vague de demandes d’autorisation de substances actives ARNi pourrait bien déferler sur le continent. Ces nouveaux pesticides génétiques représentent, en effet, un marché très florissant, notamment en raison des coûts de production de l’ARN interférent, qui apparaissent bien plus faibles que ceux des pesticides chimiques.
Dans une présentation aux investisseurs datée de 2022, la startup GreenLight estime ainsi le coût de production d’un gramme d’ARNi à moins d’un dollar, et évalue à 30 millions de dollars maximum les moyens nécessaires au développement et à la commercialisation d’un nouveau produit. C’est presque dix fois moins que le coût d’élaboration d’un pesticide chimique, estimé par le lobby européen des pesticides CropLife à 286 millions de dollars. Des coûts tirés au plus bas grâce à des capacités de production en masse : dans son usine de Rochester, GreenLight peut produire 500 kg d’ARNi par an, suffisamment pour traiter 50 000 hectares de champs selon ses estimations.
Les startups des biotechnologies ne sont pas les seules à investir dans ce secteur très lucratif. Derrière ces jeunes entreprises plane souvent l’ombre de géants de l’agrochimie bien connus, comme Bayer-Monsanto. AgroSpheres, une startup américaine qui développe des technologies d’encapsulation de pesticides ARNi, compte ainsi dans son conseil d’administration un certain Robert Fraley. Surnommé « le parrain des OGM », il a travaillé pour Monsanto pendant 30 ans, notamment comme vice-président exécutif et directeur du département de technologie. Trillium Ag – une autre startup américaine qui développe des technologies basées sur l’interférence ARN – compte également parmi ses dirigeants des anciens hauts responsables de l’agrochimie : Neal Gutterson, ancien directeur de la technologie chez Corteva, et David Fischhoff, qui a officié plus de 30 ans auprès de Monsanto.
Pour les géants de l’agrochimie, investir dans le développement des pesticides ARNi est aussi un enjeu d’image. Alors que les preuves scientifiques de la toxicité des pesticides chimiques s’accumulent, les pesticides génétiques et leur image supposément plus verte se présentent comme une porte de sortie pour les firmes, qui cherchent à maintenir leur emprise sur le marché des intrants.
POLLINIS demande un moratoire sur les pesticides génétiques
De premiers pesticides ARNi pourraient prochainement être autorisés en Europe, alors même que les effets de ces nouvelles substances sur la biodiversité et la santé restent largement inconnus. À ce jour, aucune évaluation complète, indépendante et adaptée aux spécificités de leur mode d’action n’a été publiée, tels qu’ils sont réellement appliqués dans l’environnement.
Face à ce constat, au nom du principe de précaution, POLLINIS demande un moratoire immédiat sur toutes les procédures d’autorisations de pesticides génétiques dans l’Union européenne, tant qu’un cadre réglementaire adapté à leur mode d’action spécifique n’aura pas été mis en œuvre. Aucune substance ne doit être mise sur le marché avant la publication d’études scientifiques indépendantes, complètes et transparentes sur les risques de ces produits.