Biotechnologies génétiques / Pesticides ARNi

Un pesticide génétique encore inconnu, autorisé sans évaluation des risques en Belgique

Le Calantha, un pesticide génétique ARNi aux effets encore mal connus, vient d’obtenir un passe droit inquiétant : une dérogation octroyée par la Belgique, lui permettant d’être utilisé pendant quatre mois directement sur les cultures de pomme de terres. Le pesticide sera disponible dès le 1er mai dans le pays, alors que sa substance active n'est pas autorisée au niveau européen, faute d'évaluation des risques complète.

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Date : 15 avril 2026
Pétition pour un moratoire sur les pesticides génétiques en Europe

Des ravageurs menacent-ils de faire drastiquement chuter la production de pommes de terre en Belgique, risquant ainsi de déstabiliser l’économie agricole de tout le pays ? C’est en tout cas l’argument invoqué par la startup américaine GreenLight Biosciences auprès des autorités sanitaires belges, pour justifier l’autorisation en urgence de leur pesticide à interférence ARN (ARNi) – le Calantha – sur les cultures du territoire.

Les alertes du fleuron des pesticides génétiques ont été entendues. Mi-mars, le produit a obtenu une dérogation pour un usage de quatre mois : du 1er mai au 23 août 2026, les agriculteurs belges pourront ainsi se procurer le pesticide pour lutter contre le doryphore (Leptinotarsa decemlineata) sur les 95 000 hectares de champs de pomme de terre du pays.

Cette autorisation pour un usage à grande échelle est particulièrement préoccupante, car aucun pesticide reposant sur ce mode d’action génétiqueLes pesticides ARNi agissent directement sur l’expression des gènes des organismes : l’absorption du pesticide par les insectes provoque l’introduction d’ARN interférent dans leurs cellules, capables d’empêcher la fabrication de protéines essentielles à la vie de l’espèce ciblée. n’a encore été mis sur le marché dans l’UE. Depuis avril 2025, l’Europe étudie une demande d’autorisation du Ledprona, la substance active contenue dans le Calantha. L’examen du dossier est toujours en cours et les résultats de l’évaluation des risques de la substance ne sont donc pas encore connus

Conformément aux règles d’évaluation des substances actives en vigueur en Europe, GreenLight a soumis son dossier directement auprès d’un « État membre rapporteur », chargé de gérer l’évaluation et l’autorisation de la substance pour le compte de l’EFSA, l’autorité sanitaire européenne. Comme pour sa demande de dérogation, le fabricant a aussi fait le choix de déposer sa demande auprès de l’agence sanitaire belge.

Une autorisation en urgence, pour un produit jamais évalué en Europe

Comment un pesticide au mode d’action nouveau, dont la substance active et la formulation complète n’ont pas encore été évaluées, peut-il être autorisé en urgence ? Si la réglementation européenne sur les pesticidesPlus précisément, l’article 53 du règlement (CE) n°1107/2009. autorise ces dérogations, elle précise qu’elles ne peuvent intervenir qu’en cas de « danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables ».

À cet égard, le cas de l’autorisation du Calantha a de quoi surprendre. D’abord, plus de 90 % des dérogations sont octroyées à des pesticides dont la substance active est déjà approuvée dans l’UEVoir le rapport d’évaluation de la Commission européenne sur le règlement 1107/2009 (p. 12)., ce qui n’est pas le cas du Calantha. Dans ses lignes directrices concernant les dérogations, la Commission européenne souligne bien que ce mécanisme peut être utilisé pour une substance qui n’a jamais été autorisée, mais seulement « en dernier recours, lorsqu’il n’existe pas d’autre alternative, notamment l’application de produits contenant des substances actives déjà autorisées ».

La Commission européenne précise, par ailleurs, que les demandes de dérogation en urgence émanent la plupart du temps de représentants de la filière agricole concernée par l’usage du pesticide (syndicats, coopératives agricoles…). Or, dans le cas du Calantha, c’est bien le fabricant du produit lui-même qui a saisi l’autorité sanitaire belge. « Les autorisations d’urgence ne doivent servir que les intérêts de l’agriculture ou de la protection de l’environnement. Les demandes fondées uniquement sur les intérêts de l’industrie ne sont pas recevables et doivent être rejetées », avertit pourtant la Commission européenne dans son document.

Une dérogation manifestement en décalage avec les attentes des agriculteurs

Au-delà des intérêts évidents de GreenLight à voir son produit autorisé très rapidement et pour la première fois dans un pays de l’Union européenne, cette dérogation vient-elle satisfaire une demande de la filière pomme de terre belge ? « Selon les estimations, ce ravageur peut entraîner jusqu’à 50 % de pertes de rendement en cas d’infestation grave. Compte tenu de la valeur économique de la production de pommes de terre en Belgique (environ 931 millions d’euros en 2023), un tel scénario pourrait entraîner une perte économique d’environ 465 millions d’euros, ce qui met en évidence la grave menace que ce ravageur fait peser sur le secteur national de la pomme de terre », indique la notification d’autorisation d’urgence dans un ton très alarmiste.

Bien loin de ce discours catastrophiste sur les ravageurs et les rendements, les agriculteurs belges semblent avoir d’autres préoccupations : ils produisent trop de pommes de terre et trouvent de moins en moins de débouchés commerciaux, ce qui fait fortement baisser leurs recettes. Aujourd’hui, la Belgique fait face à un excédent de 800 000 tonnes de pommes de terre, que les cultivateurs ne parviennent pas à écouler. La situation est d’ailleurs la même en France, où des agriculteurs sont contraints de laisser pourrir la moitié de leur production, faute de débouchés. Le groupement des producteurs de pommes de terre du Nord-ouest européen (NEPG) appelle même à diminuer la surface de cultures, pour que la filière reste économiquement viable. 

Dans ce contexte de crise de surproduction, la menace d’une baisse des rendements en raison de la prolifération des doryphores semble bien loin. Dans les cinq dernières années, aucun communiqué du NEPG ne fait référence à la problématique des ravageurs.

Un usage abusif de l’autorisation d’urgence ?

L’octroi d’une autorisation d’urgence au Calantha pourrait ainsi relever d’un usage abusif, déjà largement dénoncé par les institutions européennes. Dans un rapport d’évaluation du règlement concernant la mise sur le marché des pesticides, le Parlement européen constate « qu’un nombre relativement faible de dérogations est accordé pour des situations d’urgence » et estime donc que « le recours à l’article 53 [portant sur les dérogations] n’est pas conforme à son objectif initial »Voir annexe I, pp. 36-37.

La Commission européenne s’est également penchée sur le recours aux dérogations, dans son propre rapport d’évaluation du règlement sur les pesticides. Son constat est tout aussi alarmant. Entre 2011 et 2020, le nombre d’autorisations d’urgence de pesticides dans l’UE a explosé de 300 %. La Commission souligne également que « certaines autorisations d’urgence sont accordées de manière répétée, année après année ». L’autorisation du Calantha pourrait ainsi se prolonger dans le temps, bien au-delà de la dérogation de quatre mois octroyée il y a quelques semaines.

Le premier pesticide ARNi d’Europe pourrait ainsi s’installer durablement sur le continent, en empruntant un chemin détourné. Ces nouvelles technologies génétiques, dont les effets sur la biodiversité restent encore largement inconnus, ne doivent pas être autorisées dans l’Union européenne sans une évaluation complète de leurs risques. Au nom du principe de précaution, POLLINIS exige un moratoire immédiat sur toutes les procédures d’autorisation de pesticides ARNi dans l’UE, tant qu’un cadre d’évaluation exhaustif, indépendant et adapté au mode d’action particulier de ces produits n’aura pas été mis en place.

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