PUISER DANS LE PATRIMOINE APICOLE CÉVENOL POUR PROTÉGER L'ABEILLE NOIRE

En 2013, POLLINIS fait la connaissance à Pont-de-Monvert, dans les Cévennes, de Chantal Jean, apicultrice, et d’Yves Élie Laurent, président de l’association L’Arbre aux Abeilles. POLLINIS n’a qu’un an et très peu de moyens, mais la petite équipe décide d’aider coûte que coûte L’Arbre aux abeilles dans son chantier patrimonial : restaurer d’anciens ruchers-troncs.

Véritables témoins du lien ancestral qui lie l’homme à l’abeille, ces ruchers-troncs matérialisent pour POLLINIS une apiculture ancienne, qui prend en compte la biologie et le rythme spécifiques de l’abeille noire locale et qui rend hommage à sa nature rustique et autonome.

Grâce aux soutiens des donateurs de l’association, deux chantiers ont été réalisés : la restauration du rucher-tronc de Saint-Maurice-de-Ventalon, et la construction, une dizaine de kilomètres plus loin, d’un rucher-tronc au sein de La Vallée de l’abeille noire, près de Pont-de-Montvert.

QU'EST-CE QU'UNE RUCHE-TRONC ?

Au plus près de la nature

À l’état sauvage, les abeilles élisent souvent domicile dans des troncs d’arbres creux. En s’inspirant de ce processus de nidification, les apiculteurs des Cévennes ont imaginé des habitats permettant aux butineuses domestiquées de vivre dans des conditions au plus près de celles de la nature. Au fil des siècles, pour fabriquer les ruches-troncs, ils se sont servis des matériaux des environs.

Ces ruches sont creusées dans des troncs de châtaignier, un arbre endémique dont l’aubier – la partie tendre et blanche juste sous l’écorce – a la particularité d’être riche en tanins qui repoussent naturellement les parasites. Le bois est ainsi imputrescible, même lorsque l’arbre est mort, et préserve la colonie des pathogènes.

Des matériaux locaux

Les apiculteurs évident les troncs et fixent un croisillon de bois à l’intérieur, aux deux-tiers. L’ensemble est ensuite fermé par une petite palette en bois (dite « lo pescou » ou « bouges »), puis coiffé d’une lauze, une dalle de schiste plate, provenant des carrières à proximité du Mont Ventoux.

Les ruches sont ensuite placées sur des grands escaliers en pierres sèches, le plus souvent en granit de la région. Cet édifice protège les abeilles du vent et de l’humidité de la terre en drainant l’eau.

Ménager les abeilles

Dans une région montagneuse aux conditions climatiques souvent rudes, ces ruches-troncs ont été conçues pour respecter la biologie des butineuses : le tronc de châtaignier les isole du froid, et la lauze de schiste qui les recouvre permet d’emmagasiner et de restituer la chaleur du soleil.

Dans cet univers familier et protecteur, les abeilles construisent et fixent elles-mêmes leurs rayons. Les apiculteurs pratiquent donc une apiculture « fixiste », par opposition à « mobiliste » pour les ruches à cadres, des rayonnages en bois qui peuvent être retirés et déplacés.

Une ruche-tronc s’ouvre par le haut, en ôtant progressivement les trois clefs en bois qui la ferment et assurent son étanchéité : « Cela permet d’ouvrir la ruche délicatement, sans faire peur aux abeilles, c’est une sorte d’attention envers elles », explique Yves Élie Laurent. Rarement dérangées, les abeilles noires restent calmes et sereines.

« LE VRAI ÉLEVAGE, C’EST UN ÉCHANGE ENTRE L’HOMME ET L’ANIMAL. GRÂCE À CES RUCHES-TRONCS, L’APICULTEUR PROCURE DU BIEN-ÊTRE AUX ABEILLES, QUI EN RETOUR PRODUISENT DU MIEL ».

Yves Élie Laurent, apiculteur et président de L’Arbre aux Abeilles.

PREMIER CHANTIER

→ La restauration du rucher-tronc de Saint-Maurice-de-Ventalon

Grâce aux dons de ses sympathisants, POLLINIS a aidé L’Arbre aux Abeilles à mener le chantier de restauration du rucher-tronc de Saint-Maurice-de-Ventalon, entamé en 2013 et achevé deux ans plus tard.

Des bénévoles sont venus de toute l’Europe pour participer aux travaux. Ils ont remis en état la maçonnerie de pierres sèches, restauré de vieilles ruches et creusé de nouvelles. Ils ont également bâti un mur d’observation.

Vieux de près de trois siècles, ce rucher est situé à 1000 mètres d’altitude et compte une quarantaine de ruches. Installé à proximité d’une ferme traditionnelle, il montre que le rucher était souvent imbriqué dans l’habitat humain.

Il est situé légèrement en contre-bas de la départementale D998 qui mène au village et est visible depuis la route. Un panneau a été installé, expliquant en français et en anglais la démarche des apiculteurs cévenols qui travaillent avec l’abeille noire.

Ce rucher-tronc met en perspective les pratiques apicoles d’hier et d’aujourd’hui, transmises de génération en génération, dans le respect de l’abeille.

PRÉSERVER L'ABEILLE NOIRE

L’abeille locale

L’abeille noire (Apis mellifera mellifera) est l’abeille endémique d’Europe de l’Ouest. Particulièrement résiliente et robuste, elle est la seule abeille à miel à avoir survécu à deux glaciations. Cette capacité d’adaptation à des conditions climatiques extrêmes lui confère un patrimoine génétique exceptionnel, aujourd’hui menacé.

Depuis quelques décennies, face à la hausse de la mortalité de leurs cheptels (pesticides, maladies…), les apiculteurs importent massivement des reines issues d’autres sous-espèces pour compenser les pertes.

Hybridation et déclin

Venues des quatre coins du monde, ces abeilles se croisent avec Apis mellifera mellifera, provoquant une hybridation incontrôlable. Ces abeilles mal adaptées et souvent affaiblies par les impératifs de rendements connaissent à leur tour une forte mortalité.

Le patrimoine génétique de l’abeille noire, façonné depuis des millénaires par la flore et le climat locaux, se dilue ainsi de manière accélérée. La restauration des ruchers-troncs des Cévennes permet d’attirer l’attention sur cette butineuse menacée.

PROMOUVOIR UNE APICULTURE NATURELLE

Une histoire ancienne

Bien qu’aucun document ne l’atteste formellement, les premières ruches-troncs auraient fait leur apparition dans les Cévennes dès la fin du Moyen Age. À l’époque, toutes les conditions sont réunies pour leur développement : l’apiculture est pratiquée dans la région depuis plusieurs siècles, les bigres (personnes chargées de surveiller les essaims sauvages pour récolter leur miel) sont présents depuis le XIIIe siècle et le miel et la cire font office de monnaie depuis le milieu du XIVe. Par ailleurs, les châtaigneraies existent depuis le Xe siècle et les lauzes de schiste sont exploitées dès le XVe.

Apogée et déclin des ruchers-troncs

Les ruchers-troncs sont nommés « brusc » en patois cévenol et « bourniou » en occitan. Les premiers témoignages de leur utilisation remontent au début du XVIe siècle. Leur usage se généralise ensuite : presque chaque foyer dispose d’un rucher-tronc, transmis de génération en génération, et le miel constitue la seule source de sucre des tables familiales.

Mais l’exode rural qui frappe la région au XIXe siècle dépeuple les villages : les terrasses à maraîchage tombent en désuétude, la culture des châtaigniers ralentit. L’apparition des ruches à cadres après la Seconde guerre mondiale porte le coup de grâce aux ruchers-troncs. Laissés à l’abandon, ils se vident peu à peu de leurs colonies.

Le symbole des pratiques apicoles douces

Au fur et à mesure que l’apiculture s’est industrialisée, des impératifs de rendement se sont imposés, et avec eux, des pratiques déstabilisantes et intrusives pour les abeilles : transhumance des ruches, nourrissement des abeilles au sirop de sucre, traitement chimique systématisés…

La remise en état des ruchers-troncs permet donc de mettre en lumière les pratiques anciennes, naturelles, attentives aux butineuses. De renouer avec une époque où les apiculteurs récoltaient le miel avec parcimonie et intervenaient peu dans la vie de leurs abeilles.

« EN CONSTRUISANT DES RUCHES-TRONCS, JE ME SUIS DONNÉ POUR OBJECTIF DE RÉTABLIR L’ABEILLE DANS SON RÔLE DE POLLINISATRICE, ET PAS SEULEMENT DE PRODUCTRICE DE MIEL ».

Henri Giorgi, apiculteur à la retraite et constructeur de ruchers-troncs.

DEUXIÈME CHANTIER

→ Construction du rucher-tronc de La Vallée de l’abeille noire

POLLINIS a également permis la construction d’un rucher-tronc dans La Vallée de l’abeille noire, à Pont-de-Montvert.

Cette Vallée est un projet agricole et culturel mené par Yves Élie Laurent et les bénévoles de L’Arbre aux abeilles sur une vingtaine d’hectares le long du Tarn, en plein cœur du Parc national des Cévennes. Son objectif : réhabiliter ce territoire tout en offrant un cadre de vie sain et nourricier aux pollinisateurs afin de créer « le pays où les abeilles ne meurent pas ».

Bénéficiant du soutien financier et logistique de POLLINIS, le projet a permis de peu à peu transformer le site en véritable havre pour les abeilles locales, menacées par les pesticides, la dégradation de leur environnement et les risques d’hybridation

Un rucher-tronc d’une douzaine de ruches a été spécialement construit, grâce à l’expertise d’Henri Giorgi, apiculteur à la retraite qui dirige des ateliers de fabrication de ruches-troncs.

Le rucher accueille désormais des sessions de formation à la biologie de l’abeille noire, mettant en avant son caractère unique et précieux. Les principes de l’apiculture naturelle y sont aussi enseignés.

Ce rucher tout neuf sert donc de passeur, rappelant les liens étroits et anciens qui unissent l’homme à l’abeille.

CONSTRUCTION D'UN RUCHER-TRONC : LES ÉTAPES

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Des tailleurs de pierre bâtissent un escalier en granit du Mont Lozère, prenant soin de créer un système de retenue d’eau qui permet aux eaux de pluie de s’évacuer facilement pour épargner les ruches.

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Afin que la cavité à l’intérieur de la ruche-tronc ait une contenance d’environ 40 litres, il faut évider des segments de 65 cm de hauteur et 50 cm de diamètre, tout en laissant une paroi circulaire d’environ 10 cm d’épaisseur. Un croisillon un bois est installé pour servir de soutien aux rayons de miel. Trois clefs en bois viendront fermer le tronc.

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Une dizaine de ruches sont installées côte à côte sur l’escalier en granit. En juillet 2018, une partie de l’équipe de POLLINIS est venue prêter main forte aux bénévoles pour la mise en place des ruches. Les plus gros ruchers-troncs anciens de la région comptent jusqu’à plusieurs centaines de ruches.

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Henri Giorgi taille les lauzes, ces dalles circulaires de schiste provenant des carrières à proximité du Mont Lozère. Elles se placent en-dessous et au-dessus du tronc de châtaigniers et assurent une bonne étanchéité aux ruches.

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Les lauzes emmagasinent la chaleur du soleil et la restituent la nuit, permettant aux abeilles de surmonter les températures froides de cette région montagneuse.

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En bas des troncs, quelques trous d’entrée sont percés pour permettre les allées et venues des abeilles.

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La construction du rucher-tronc pédagogique de La Vallée de l’abeille noire est en cours d’achèvement. Il accueille actuellement 7 ruches et en comptera une douzaine à terme. Il sert de support de formation à la biologie de l’abeille noire et constitue un outil de transmission du savoir-faire apicole traditionnel.

LES PARTENAIRES

La vallée de l'abeille noireYves Élie Laurent et Chantal Jean : Auparavant auteur et réalisateur de documentaires liés à la biologie des invertébrés et particulièrement des abeilles, Yves Élie Laurent s’est installé dans les Cévennes, la région de ses ancêtres, il y a une quinzaine d’années. Devenu apiculteur, il est tombé amoureux des ruchers-troncs et a fondé l’association L’Arbre aux Abeilles. Il a publié le livre « La Vallée de l’abeille noire » en avril 2021 aux Éditions Actes-Sud. Chantal Jean, apicultrice depuis une trentaine d’années, participe avec Yves Élie à l’élevage des 250 ruches dans différents lieux des Cévennes. Ensemble, ils ont mené le projet de La Vallée de l’abeille noire, « le pays où les abeilles ne meurent pas ».


La vallée de l'abeille noireApiculteur professionnel, Henri Giorgi a pratiqué toute sa carrière une apiculture productiviste et conventionnelle. Jeune retraité, il se passionne pour les ruches-troncs et promeut depuis une apiculture sédentaire et respectueuse de l’abeille. Il fabrique et restaure lui-même ce type de ruches et organise des stages pour former et sensibiliser le public à ce savoir-faire. Il a publié en 2015 le livre « Ruche-tronc. Une apiculture d’accompagnement des abeilles ».


CE PROJET EN IMAGES

POUR ALLER PLUS LOIN

VIDÉO :

VIDÉO : LA VALLÉE DE L'ABEILLE NOIRE EN IMAGES

Cette vidéo retrace l'aventure de la Vallée de l'abeille noire, un projet mené dans les Cévennes par L'Arbre aux abeilles et soutenu par POLLINIS.

CRÉER

CRÉER LE PAYS OÙ LES ABEILLES NE MEURENT PAS

La Vallée de l'abeille noire est devenue un sanctuaire pour l'abeille locale et un modèle économique et culturel de développement.

INAUGURATION

INAUGURATION DU RUCHER-TRONC DE SAINT-MAURICE

Le 7 novembre 2015, en marge de la Fête de l’abeille noire, POLLINIS a participé à l'inauguration du rucher-tronc restauré de Saint-Maurice-de-Ventalon.

C’EST UNIQUEMENT GRÂCE AUX DONS DES CITOYENS QUE
POLLINIS PEUT SOUTENIR DES PROJETS POUR PROTÉGER LES POPULATIONS D’ABEILLES À MIEL LOCALES DANS LEUR ENVIRONNEMENT.

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Photos : ©POLLINIS – ©Yves Élie Laurent – ©Henri Giorgi – ©Philippe Besnard – ©Thierry Vezon