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L’EFSA rend un avis ambigu sur les insectes issus du forçage génétique

Alors que POLLINIS s’inquiète de la dissémination dans la nature d'insectes issus du forçage génétique, un avis de l’agence sanitaire européenne (EFSA) conclut que l’évaluation de certains risques posés par cette technologie reste insuffisante. Tout en réaffirmant en creux qu’il faut des essais sur le terrain pour mieux appréhender les risques réels.

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Date : 8 décembre 2020

La commercialisation envisagée d’insectes issus du forçage génétique fait planer une menace inédite sur la biodiversité et les écosystèmes. Cette nouvelle biotechnologie révolutionnaire permet d’éditer le vivant, en modifiant de manière définitive l’ensemble d’une espèce. Court-circuitant les lois de l’hérédité, des organismes génétiquement modifiés en laboratoire vont ainsi transmettre leurs modifications à toute leur descendance. En quelques générations, ces gènes « forcés » pourront se propager à l’ensemble de l’espèce.

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Les organismes issus du forçage génétique vont transmettre leurs gènes modifiés à toute leur descendance. ©Arek Socha

Les répercussions de cette technique sont encore largement méconnues et incontrôlables, mais elle est pourtant expérimentée actuellement par les firmes de la biotech pour de nombreuses applications, comme l’éradication des maladies vectoriellesCes maladies (paludisme, dengue, etc.) se transmettent par des vecteurs tels que les moustiques. ou l’élimination des nuisibles en agriculture. Sous pression des laboratoires qui entendent les commercialiser, ces nouveaux insectes pourraient prochainement être disséminés dans la nature.

Afin de préparer un cadre réglementaire, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a été chargée en 2018 par la Commission européenne de se pencher sur l’évaluation des risques liés à cette technologie inédite. L’EFSA devait ainsi déterminer si les protocoles existants pour les animaux OGM « traditionnels » pouvaient être appliqués à ce nouveau type d’insectes.

Dans le cadre de ces travaux, l’Agence a mené au printemps dernier une consultation publique, à laquelle POLLINIS a participéEFSA et insectes OGM issus du forçage génétique, 2020POLLINIS. L’ONG s’était alarmée des nouveaux risques identifiés par l’EFSA, notamment la propagation incontrôlable des organismes modifiés, les effets secondaires indésirables, l’altération imprévisible des organismes, des populations et des écosystèmes.

Les nouveaux insectes pourraient se propager en se croisant avec les populations cibles et persister indéfiniment, avec des impacts écologiques actuellement inconnus. Il pourrait ainsi s’avérer impossible de restaurer les espèces sauvages à leur état d’origine ou de remédier entièrement aux effets écologiques provoqués par ces organismes modifiés.

Dans son avis scientifique publié le 12 novembre 2020Adequacy and sufficiency evaluation of existing EFSA guidelinesEFSA, l’EFSA a finalement conclu que les lignes directrices existantes étaient insuffisantes pour l’évaluation des risques environnementaux et la surveillance environnementale post-commercialisation de ces nouveaux organismes, un des risques pointés par POLLINIS. « Il existe des préoccupations quant à la capacité de cette technologie émergente à entraîner des effets secondaires indésirables et à altérer les écosystèmes de manière irréversible », reconnait l’EFSA, qui se garde cependant de se prononcer plus explicitement  sur les limites scientifiques de l’évaluation actuelle de ces risques spécifiques.

Tests grandeur nature

POLLINIS s’inquiète du fait que l’EFSA estime, de manière indirecte, que le seul moyen de comprendre les risques réels est de relâcher certains organismes modifiés jugés légèrement moins invasifs sur le terrain. Ces organismes modifiés, qualifiés d’auto-limitants, sont censés se transmettre de manière plus contrôlable dans le temps et dans l’espace que ceux issus du forçage génétique « classique », en disparaissant après quelques générations. Mais ces limitations théoriques n’ont pas été démontrées. Le type d’effets réels qu’ils pourraient engendrer demeure largement inconnu et n’est pas traité dans l’avis scientifique. L’Agence, tout en reconnaissant les incertitudes et l’imprévisibilité des effets indésirables, propose d’utiliser des outils de modélisation mathématique pour tenter de combler les lacunes de l’évaluation.

Pour POLLINIS, il y existe trop de risques inconnus – des conséquences imprévisibles, incontrôlables et irréversibles. Et ces effets négatifs possibles affecteront les espèces, les populations, les écosystèmes et les services écosystémiques. Comme suggéré par l’association, l’EFSA a par ailleurs supprimé dans son avis final sa référence à la possibilité d’utiliser cette nouvelle technologie pour la conservation de la biodiversité ou l’amélioration des systèmes de production agricole.

Alors que le Parlement européen réclame de son côté un moratoire mondial sur la dissémination de ces animauxRésolution du Parlement européen du 16 janvier 20202019/2824(RSP), POLLINIS considère qu’en l’absence de connaissances suffisantes, de cadre juridique adéquat et de débat transdisciplinaire et citoyen sur les risques posés, le gouvernement français doit prendre position sur ce dossier en interdisant la dissémination dans la nature de tout organisme issu de cette technique, y compris les essais en plein champ.

Interrogé sur ce sujet par le député François-Michel Lambert, le ministère de la transition écologique a répondu de manière laconique le 10 novembre 2020Assemblée nationaleQuestion N° 29759 que « compte tenu de ces incertitudes et des risques significatifs associés au forçage génétique, l’application du principe de précaution (…) appelle à maintenir une posture de grande vigilance vis-à-vis de cette technique ».

Mais en ne donnant aucun détail sur la mise en œuvre de cette « vigilance » et en ne déclarant officiellement aucun moratoire, le gouvernement français laisse la porte ouverte à de nombreuses incertitudes sur l’application effective du principe de précaution, ce qui n’écarte pas complètement la dissémination de certains organismes génétiquement forcés. Dans une pétition déjà signée par près de 230 000 personnes, POLLINIS demande l’application du principe de précaution et l’organisation d’un débat citoyen sur ce sujet fondamental.