Pesticides

Omnibus sécurité des aliments : l’offensive des lobbys de l’agrochimie pour vendre toujours plus de pesticides

En décembre 2025, la Commission européenne a dévoilé son projet d’omnibus sur la sécurité des aliments. Sous couvert de simplification, ce texte détricote les règles encadrant la mise sur le marché des pesticides et définit une nouvelle catégorie de substances, prétendument plus vertes, appelées « produits de biocontrôle ». Une belle opportunité de greenwashing pour les fabricants de pesticides et leurs lobbys, qui ont activement participé à forger une définition du biocontrôle la plus large et permissive possible.

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Date : 22 janvier 2026
Omnibus sécurité des aliments : l’offensive des lobbys de l’agrochimie pour vendre toujours plus de pesticides

Détricoter toutes les règles encadrant la mise sur le marché des pesticides chimiques pour accélérer le développement de produits « plus respectueux de l’environnement ». Aussi paradoxale soit-elle, c’est la volonté affichée par la Commission européenne lors de la présentation de son projet d’omnibus sur la sécurité des aliments, le 16 décembre dernier.

Derrière ce discours de façade, le texte propose surtout de nombreuses mesures de dérégulation aux conséquences catastrophiques pour la biodiversité et la santé humaine : autorisations à vie pour les pesticides chimiques, limitation de la prise en compte des données scientifiques récentes dans l’évaluation des risques des pesticides, allongement du délai pour utiliser certains produits après leur interdiction, priorisation systématique des intérêts économiques au détriment du principe de précaution.

L’agrochimie à l’assaut de la Commission européenne

Cet ensemble de propositions s’insère dans une logique de simplification réglementaire devenue l’obsession de la Commission européenne, présentée comme un moyen de booster la compétitivité des entreprises du continent. Depuis le début de son second mandat, en février 2025, Ursula von der Leyen a ainsi mis sur la table une dizaine d’omnibus. Tous proposent la révision de textes européens déjà adoptés, notamment en lien avec le Green Deal, avec pour conséquences d’importants reculs sociaux et environnementaux.

Une aubaine pour les industriels et leurs lobbys, qui voient dans ce nouvel agenda politique l’opportunité de revenir sur des normes qui peuvent entraver leurs activités et leurs profits. L’omnibus sur la sécurité des aliments ne fait pas exception à la règle. Depuis début 2025, CropLife Europe – qui représente les intérêts des fabricants de pesticides sur le continent – multiplie ainsi les rendez-vous auprès de la Commission. En un an, le lobby a rencontré les cabinets de différents commissaires à 18 reprises, soit plus que pendant la totalité du précédent mandat de la Commission, de 2019 à 2024Source : Transparency International EU,données pour 2025 et 2019-2024.. Un tiers des rendez-vous obtenus en 2025 mentionnent explicitement le chantier de simplification des normes dans leur ordre du jour.

Les firmes de l’agrochimie ont aussi envoyé leurs propres lobbyistes à l’assaut de la Commission, à un rythme bien plus soutenu que les années précédentes. Bayer, par exemple, a obtenu 34 rendez-vous en 2025 – contre 20 sur la totalité du mandat précédent de la Commission (2019-2024). Sur les dix rencontres de l’année dont  l’objet portait explicitement sur des thématiques agricolesBayer est aussi un groupe pharmaceutique. Sur les 34 rendez-vous sollicités auprès de la Commission, une partie concerne donc des questions non-agricoles., huit mentionnent la simplification comme objet.

Le biocontrôle, un cheval de Troie de l’agrochimie à Bruxelles

Ce lobbying intense semble avoir porté ses fruits, en témoigne le détricotage des règles encadrant la mise sur le marché des pesticides proposé dans l’omnibus, mais aussi l’introduction dans le texte d’une nouvelle catégorie de substances : les produits de biocontrôle. Ce concept, aux contours encore flous, est aujourd’hui utilisé par différents acteurs (scientifiques, industriels, politiques…) pour nommer aussi bien des techniques agroécologiques que des produits de différentes natures, associés à une image plus respectueuse de l’environnement. 

De quelles substances parle-t-on exactement ? Présentent-elles réellement moins de risques que les pesticides chimiques ? Toutes ces questions essentielles restent pour le moment en suspens, mais pourraient trouver une réponse dans l’omnibus sur la sécurité des aliments, qui propose une première définition européenne du biocontrôle. Dans ce contexte de construction d’une nouvelle catégorie de produits, et profitant du flou juridique persistant sur cette notion, les lobbys de l’agrochimie œuvrent auprès de la Commission européenne pour imposer leur définition idéale : la plus large possible, permettant d’englober un maximum de produits.

La formulation actuellement proposée par la Commission dans l’omnibus, très évasive, laisse bien aux industriels la liberté de l’interpréter à leur avantage. « On entend par substance de biocontrôle : les micro-organismes ; les substances inorganiques présentes dans la nature, à l’exception des métaux lourds et de leurs sels ; ou les substances d’origine biologique ou produites synthétiquement qui sont fonctionnellement identiques et structurellement similaires à celles-ci. »Traduction réalisée par POLLINIS, la Commission n’a, à ce jour, publié aucune traduction française de son texte. 

Loin de n’autoriser que des produits d’origine naturelle, cette terminologie ouvre en effet aussi la voie à des substances « produites synthétiquement », en laboratoire, sous réserve qu’elles soient « fonctionnellement identiques et structurellement similaires » à des molécules existantes dans la nature. La définition met ainsi sur un pied d’égalité des pratiques agroécologiques éprouvées depuis des décennies, comme le savon noir pour lutter contre les pucerons, et des biotechnologies nouvelles sur lesquelles nous avons encore peu de recul, comme les pesticides génétiques.

Pour les industriels, influencer la construction du terme de biocontrôle est devenu un enjeu majeur. En jouant sur l’image supposée plus écologique de ces substances, ils demandent à ce que les produits issus de cette nouvelle catégorie bénéficient d’un cadre réglementaire très assoupli, pour accélérer leur mise sur le marché en Europe. L’étiquette du biocontrôle deviendrait ainsi une opportunité de greenwashing très lucrative pour les firmes, pour continuer de commercialiser des produits potentiellement toxiques en les faisant passer pour des alternatives écologiques aux pesticides chimiques. Plusieurs mesures de l’omnibus vont d’ailleurs dans ce sens. Le texte propose, par exemple, de délivrer à ces produits des autorisations temporaires de mise sur le marché pour une durée de 5 ans, avant même que l’Union européenne n’ait achevé d’évaluer la toxicité de la substance active qui les compose.

Une définition du biocontrôle dictée par les lobbys

Face à l’opportunité économique que cette nouvelle catégorie de pesticides pourrait représenter, les lobbys préparent le terrain sur ce sujet depuis plusieurs années. Selon des documents obtenus par POLLINIS, CropLife s’est rapproché très tôt de la Commission pour défendre sa propre définition du biocontrôle, la plus large possible. Le 23 septembre 2024, à la demande du lobby, les membres de la direction générale de la santé de la Commission européenne (DG Santé)L’actuel commissaire européen à la Santé, Olivér Várhelyi, est rapporteur de l’omnibus sur la sécurité des aliments pour la Commission européenne. se sont entretenus avec 13 experts de CropLife – la moitié directement employés par le lobby, les autres issus de ses industries membres, dont les géants Syngenta, Bayer, BASF et Corteva. L’occasion pour le lobby de partager sa définition du biocontrôle, ainsi que son point de vue sur les protocoles qui doivent être employés pour évaluer les risques de ces produits.

Une note, transférée à la DG Santé à l’issue de cette réunion, dévoile la terminologie que souhaite privilégier le lobby. CropLife y formule le vœu que la définition adoptée soit « suffisamment large pour permettre et encourager l’innovation ». Les produits de biocontrôle y sont décrits comme des substances actives « dérivées de la nature, qu’elles soient présentes à l’état naturel ou synthétisées ». Pour les molécules synthétisées en laboratoire, il est précisé qu’elles doivent être « structurellement similaires et fonctionnellement identiques à celles présentes à l’état naturel »Citation complète en anglais : « Biopesticides are active substances as defined by Regulation (EC) No 1107/2009, that are derived from nature, either naturally occurring or synthetized provided they are structurally similar and functionally identical to their naturally occurring counterparts. ». Des termes très proches de la définition du biocontrôle dévoilée par la Commission en décembre 2025, dans le cadre de l’omnibus sur la sécurité des aliments.

 

  • Capture d’écran de la note envoyée le 25 septembre 2024 par CropLife, à la DG Santé de la Commission européenne. Le lobby y partage sa définition idéale des produits de biocontrôle. Document transmis par la Commission européenne en date du 14 avril 2025, dans le cadre d’une demande d’accès aux documents adressée par POLLINIS à la DG SANTÉ le 24 février 2025.

    Capture d’écran de la note envoyée le 25 septembre 2024 par CropLife, à la DG Santé de la Commission européenne. Le lobby y partage sa définition idéale des produits de biocontrôle. Document transmis par la Commission européenne en date du 14 avril 2025, dans le cadre d’une demande d’accès aux documents adressée par POLLINIS à la DG SANTÉ le 24 février 2025.

  • Capture d'écran de l'omnibus sécurité des aliments proposé par la Commission européenne.

    Capture d’écran de l’omnibus sécurité des aliments, dévoilé par la Commission européenne le 16 décembre 2025. L’article sur la définition du biocontrôle reprend largement la terminologie souhaitée par CropLife.

Dans cette note, la volonté d’influencer les futurs débats sur le biocontrôle est manifeste. Le corps du mail contenant le document, envoyé par le lobby le 25 septembre 2024, indique en effet qu’elle est destinée aux membres du SCoPAFF (Standing committee on plants, animals, food and feed), en amont de leur réunion prévue au début du mois d’octobre 2024. Ce comité technique opaque, sur lequel POLLINIS a déjà enquêté, réunit des représentants des Etats membres de l’UE et joue un rôle clé dans les prises de décisions de la Commission européenne en matière d’agriculture, notamment sur les questions relatives à l’encadrement des pesticides.

On retrouve d’ailleurs une mention de la fameuse note envoyée par CropLife à la Commission dans le compte rendu de la réunion d’octobre 2024 du SCoPAFF. « La Commission a fait part d’une note de l’industrie dans laquelle celle-ci se félicite que certains projets d’amendements aillent clairement dans le sens de la définition qu’elle souhaitait donner au biocontrôle, ce qui n’était pas l’objectif de la Commission », souligne le compte rendu, avant de poursuivre « même si cette idée sera probablement reprise dans de futures propositions ». Sur ce point, le SCoPAFF ne s’est pas trompé : avec la définition du biocontrôle actuellement proposée par la Commission dans l’omnibus, les lobbys des pesticides ont de quoi se féliciter.

Tout peut encore changer. L’omnibus sur la sécurité des aliments n’en est qu’au début de son parcours législatif, il doit encore être examiné au premier semestre 2026 par le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne.

 

Ces instances ont le pouvoir de rejeter l’omnibus, de l’améliorer, ou au contraire de le rendre bien pire. La mobilisation pour protéger les pollinisateurs, la biodiversité et la santé humaine contre ce texte toxique ne fait que commencer.

 

Signez la pétition de POLLINIS, contre la dérégulation des pesticides