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POLLINIS révèle la présence de six pesticides interdits en Europe dans des réserves naturelles françaises

En deux ans, POLLINIS a collecté près de 200 échantillons de sol et de fleurs dans et aux abords de 17 réserves naturelles françaises, pour analyser leur contamination aux pesticides. Les résultats de ces analyses révèlent des contaminations à 47 substances différentes. La majorité sont classées comme hautement dangereuses, dont certaines très toxiques pour les abeilles. D’autres pesticides découverts sont interdits dans l’Union européenne depuis plusieurs années.

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Date : 11 mars 2026

DDT, époxiconazole, prochloraz… Tous ces pesticides sont interdits sur le sol européen depuis plusieurs années. Pourtant, on en retrouve encore la trace à l’intérieur ou aux abords de plusieurs réserves naturelles françaises. C’est l’un des constats préoccupants que POLLINIS tire de son analyse de la contamination des sols et de la flore de plusieurs de ces zones protégées, en dépit de l’attention particulière portée à la préservation de leurs écosystèmes fragiles.

Depuis 2024, POLLINIS s’est rendue dans 17 réserves naturelles régionales et nationales partout en France, des Pyrénées à la région parisienne, pour collecter 173 échantillons de sol et de fleurs. Ces prélèvements ont ensuite été envoyés dans un laboratoire accrédité, pour y tester la présence de 650 pesticides et métabolites.

Répartition des échantillons collectés. 173 échantillons ont été collectés. 96 échantillons de sol (82 à l'intérieur des réserves naturelles et 14 à l'extérieur des réserves) et 77 échantillons de fleurs (63 échantillons de fleurs, dont 11 n'ont pas été analysés, collectés à l'intérieur des réserves naturelles et 14 à l'extérieur des réserves naturelles). RN - réserve naturelle.
Répartition des échantillons collectés : sol, fleurs, dans les réserves et aux abords des réserves.

En juin dernier, un rapport d’étape portant sur l’échantillonnage de 14 réserves avait déjà dévoilé des contaminations à 19 pesticides différents, dans 4 espaces protégés. Un nouveau document, publié ce 11 mars et portant cette fois-ci sur la totalité des prélèvements dans les 17 réserves étudiées, dévoile des résultats encore plus préoccupants.

47 substances actives différentes retrouvées dans et aux abords des réserves naturelles

Plus d’un tiers des espaces protégés testés contiennent au moins un échantillon de sol ou de fleur pollué par les pesticides. Le nombre de pesticides retrouvés dans les prélèvements grimpe cette fois-ci à 47, contre 19 substances lors du rapport d’étape de juin 2025.

Ces résultats proviennent à la fois d’échantillons prélevés à l’intérieur des réserves, mais aussi de collectes à proximité immédiate de ces espaces protégés. En effet, qu’elles soient situées dans des zones isolées ou en bordure de terrains agricoles, les réserves naturelles et les espèces qu’elles abritent ne sont pas entièrement imperméables aux contaminations extérieures.

Sans surprise, les traces de pesticides se retrouvent donc en plus forte proportion dans les échantillons collectés aux abords des réserves : sur les 28 prélèvements effectués dans ces zones, 18 présentent des traces de contamination (à 31 pesticides différents pour les échantillons de sol, et à 20 pesticides différents pour les échantillons de fleurs).

Figure 2 rapport contamination
Information sur la contamination aux pesticides des échantillons collectés.

Mais la contamination aux pesticides se retrouve aussi dans des proportions préoccupantes à l’intérieur même des réserves naturelles. Ainsi, sur les 134 prélèvements effectués dans les espaces protégés, 12 présentent des pollutions, soit 9 % des échantillons. Les produits retrouvés dans ces prélèvements contaminés sont nombreux : neuf pesticides différents dans les plantes et cinq dans le sol.

Quatre pesticides hautement toxiques pour les abeilles détectés 

Certains pesticides ont été détectés dans des concentrations plus importantes que d’autres. À l’intérieur des réserves, la plus forte concentration de pesticide a été détectée dans un échantillon de plante et révèle une contamination de 0,84 mg/kg au propamocarbe. Les traces de ce fongicide dans les écosystèmes protégés sont inquiétantes, car plusieurs études pointent notamment sa neurotoxicité et sa capacité à affecter le métabolisme des poissons et des souris. Ce pesticide est aussi considéré comme un perturbateur endocrinien chez l’homme.

Aux abords des réserves, c’est le boscalid qui a été détecté dans la plus grande concentration (à hauteur de 3,3 mg/kg). POLLINIS se bat depuis plusieurs années pour l’interdiction dans l’Union européenne de ce fongicide, très utilisé dans de nombreuses cultures de légumes et céréales pour lutter contre les moisissures et champignons. Le boscalid s’avère, en effet, particulièrement toxique pour les abeilles. Selon une étude française publiée en 2023, l’exposition des reines de colonies d’abeilles mellifères à cette substance, à des doses similaires à celles utilisées dans les cultures, conduit à « une augmentation spectaculaire de la mortalité », perturbant de fait la reproduction de l’espèce entière.

De manière générale, sur les 47 substances détectées dans les échantillons prélevés par POLLINIS, nombreuses présentent des effets mortels pour les abeilles, les oiseaux ou les mammifères. On compte, par exemple, quatre substances hautement toxiques pour les abeilles, à l’image du cyantraniliprole, autorisé par dérogation en France sur les plants de colza et de moutarde. Pas moins de 22 pesticides détectés, soit près de la moitié des substances identifiées, sont également déclarés toxiques pour les mammifères. C’est, par exemple, le cas du tébuconazole, un fongicide fréquemment utilisé en grandes cultures. 

Le tébuconazole, tout comme 9 autres pesticides retrouvés dans les échantillons, présente aussi des effets sublétaux pour l’homme. Ainsi, 8 substances détectées sont reconnues comme reprotoxiques, 6 sont répertoriées comme potentiellement cancérigènes et 5 comme causant des troubles du développement du fœtus.

RETROUVEZ LA LISTE DES SUBSTANCES DÉTECTÉES PAR POLLINIS, AINSI QUE LEURS EFFETS SUR LA SANTÉ HUMAINE ET DES POLLINISATEURS, EN ANNEXE DU RAPPORT

Un cocktail hautement dangereux dans nos réserves naturelles

Malgré leur statut protégé et leur rôle essentiel de sanctuaire pour la biodiversité, les réserves naturelles ne sont donc pas imperméables aux contaminations par les pesticides. Les échantillons pollués prélevés par POLLINIS révèlent d’ailleurs des contaminations à des substances reconnues comme particulièrement dangereuses par plusieurs organismes. 

Ainsi, 41 des 47 pesticides détectés sont reconnus comme “hautement dangereux de type II” (Highly hazardous pesticide – Type 2 alert, en anglais), une catégorie dont les critères ont été établis par l’ONG PAN Europe pour désigner des pesticides toxiques pour la santé humaine et pour l’environnement (toxicité pour les espèces non-ciblées, persistance dans la nature, risques de bioaccumulation dans les organismes). Trois pesticides retrouvés par POLLINIS sont également classées comme “hautement dangereux de type I” (Highly hazardous pesticide – Type 1 alert, en anglais), une catégorie plus restreinte basée sur les critères de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et qui désigne les substances présentant une forte toxicité pour la santé humaine.

Figure 3 rapport contamination
Classification des pesticides selon leur persistance (figure A), ou selon leur dangerosité (figure B).

L’Union européenne elle-même reconnaît également la grande dangerosité de plusieurs des produits identifiés par POLLINIS dans les réserves naturelles. En effet, 15 substances retrouvées dans les échantillons sont inscrites dans la catégorie des “candidates à la substitution” : un terme qui désigne les pesticides les plus nocifs pour la santé humaine et la biodiversité autorisés en Europe, qu’il est nécessaire de remplacer par des alternatives non-chimiques ou moins dangereuses.

Enfin, au-delà de la dangerosité individuelle de chacune de ces substances, le rapport de POLLINIS souligne qu’il est important de ne pas sous-estimer les effets de leur accumulation dans la nature. De nombreux échantillons analysés présentent des contaminations à plusieurs pesticides, ce qui implique de potentiels “effets cocktail”. La toxicité de plusieurs produits mélangés peut dépasser la somme des effets individuels de ces substances, avec des conséquences potentiellement plus graves pour les espèces exposées.

Pesticides interdits : des usages illégaux et un héritage toxique

Si la contamination des réserves naturelles aux pesticides paraît inévitable, notamment dans les zones où elles jouxtent des parcelles agricoles, l’étude de POLLINIS fait un constat plus surprenant : parmi les 47 substances retrouvées dans les échantillons, 6 sont interdites dans l’Union européenne

La présence de deux de ces produits – le bitrex et la pralléthrine – est difficile à expliquer. Le bitrex, un produit répulsif connu comme la substance la plus amère au monde, n’est plus autorisé en France depuis 2015. Sa découverte dans une réserve pourrait être liée à son usage comme coformulant dans un pesticide. De même, l’insecticide pralléthrine n’avait pas encore été autorisé en France au moment du prélèvement des échantillons. Ce n’est que récemment, en mars 2026, que la substance a été approuvée comme biocide. Son application pourrait relever d’un usage illégal.

La présence des quatre autres pesticides met en lumière un autre problème : la persistance des résidus dans le sol, même plusieurs années après leur interdiction. Le cas du DDT, détecté par POLLINIS dans pas moins de six prélèvements différents, est emblématique. Malgré son interdiction en Europe dans les années 1980, cet insecticide hautement toxique pour l’ensemble du Vivant est encore très présent dans nos écosystèmes, en raison de sa grande persistance dans les sols, même plusieurs décennies après son application. C’est aussi le cas de l’époxyconazole, retiré en France depuis 2019 mais dont les résidus peuvent persister dans le sol pendant huit ans, mais aussi du prochloraz et du flufenacet.

En mettant en avant ce phénomène de persistance des produits dans le sol, l’étude de POLLINIS dresse un constat édifiant : même des années après leur interdiction en raison de leur toxicité, les traces de certains pesticides peuvent encore être retrouvées partout sur le territoire. Les réserves naturelles, ces espaces particulièrement protégés en raison du refuge qu’elles offrent à la biodiversité, souffrent également de cet héritage toxique.

Découvrez le rapport de POLLINIS