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Tribune : « Le Plan pollinisateurs n’enrayera pas l’extinction en cours »

Malgré quelques avancées, les dispositions prises pour faire face à la disparition des insectes pollinisateurs restent insuffisantes, notamment en ce qui concerne le système d’évaluation des pesticides, souligne dans une tribune au « Monde » Nicolas Laarman, délégué général de POLLINIS.

Date : 8 juillet 2021
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Tribune. La nouvelle mouture du Plan national en faveur des insectes pollinisateurs du gouvernement – sa feuille de route face à la disparition accélérée de ces insectes indispensables – a été présentée le 11 juin et fait actuellement l’objet d’une consultation publique. Seul un mince volet concerne les pesticides, qui compte désormais la révision de l’« arrêté abeilles », prévoyant de limiter l’usage de certains pesticides pendant les périodes de floraison ou uniquement au moment du coucher du soleil, ainsi qu’un « renforcement du système d’homologation des pesticides aux niveaux européen et national ».

Sur ce nouveau point, crucial, le gouvernement se contente d’une annonce floue et superficielle pendant que le débat se focalise opportunément sur les horaires d’épandage, en entretenant la confusion entre abeilles domestiques et pollinisateurs sauvages. Les horaires d’épandage aideront peut-être marginalement les abeilles domestiques, contraintes de plus en plus souvent de butiner dans les grandes cultures et des vergers saturés de pesticides…

Mais « l’arrêté abeilles » n’aura qu’un impact négligeable sur la sauvegarde des milliers d’espèces de pollinisateurs sauvages – papillons, abeilles sauvages (bourdons, osmies, andrènes, eucères…), syrphes… Problème : ce sont eux, et non les abeilles domestiques, les véritables garants de la pollinisation. Grâce à la grande variété de leurs caractéristiques physiques (poils auxquels s’attache le pollen, langues de différentes tailles capables de butiner tous types de fleurs sur divers temps de floraison), ils pollinisent les fleurs sauvages et une très grande partie de nos cultures : d’eux dépend notre sécurité alimentaire.

La responsabilité des pratiques agricoles

Ces précieux insectes évoluent aujourd’hui dans des milieux contaminés par des substances hautement toxiques, qui interagissent entre elles dans des proportions inconnues, et qu’on retrouve dans les poussières, l’air, les eaux de surfaces, les rivières, les fleurs sauvages qu’ils butinent, les sols, où nichent la plupart des abeilles solitaires et où les molécules persistent souvent plusieurs années.

Qu’importe alors que ces substances soient pulvérisées de nuit ? Vont-elles disparaître à l’aube, comme par magie ? Quid des innombrables espèces de papillons de nuit, incontournables pollinisateurs dont les populations s’effondrent en France et en Europe. Depuis vingt-cinq ans, plus d’un millier d’études scientifiques documentent les effets létaux des pesticides sur les pollinisateurs.

On sait par exemple que la masse des insectes volants a diminué de 80 % en moins de trente ans dans 63 zones protégées d’Allemagne. Les chercheurs estiment que ce chiffre est extrapolable à la France et aux autres pays européens, et que les pratiques agricoles sont le principal responsable de cet effondrement, dont il est difficile aujourd’hui d’appréhender les conséquences.

Pas d’évaluation des effets toxiques sur les pollinisateurs

Le Plan en faveur des insectes pollinisateurs n’enrayera pas l’extinction en cours. Certes, il compte quelques avancées (élargissement de « l’arrêté abeilles » à l’ensemble des pesticides, études scientifiques pour la connaissance des pollinisateurs sauvages ; restauration des haies, de l’habitat et des ressources alimentaires ; sensibilisation…). Mais ces mesures d’ajustement n’auront aucun effet si des pesticides toxiques pour la biodiversité continuent d’être autorisés et maintenus sur le marché.

Le gouvernement prétend artificiellement vouloir doter la France et l’Europe d’un système d’homologation des pesticides renforcé – sans donner le moindre détail. Il faut savoir que le système actuel est obsolète, incapable de mesurer les nombreux effets subtils et délétères des nouvelles générations de pesticides : toxicité chronique (exposition à de faibles doses à long terme), effets sublétaux (perturbations de la reproduction, affaiblissement du système immunitaire, désorientation), des effets cocktails et cumulatifs… Tous ces effets toxiques sur les pollinisateurs ne sont pas évalués correctement à ce jour !

Pourquoi ? Parce que les entreprises de l’agrochimie, avec la complicité de la Commission européenne et de certains pays membres, ont bloqué depuis plus de sept ans l’adoption des nouveaux tests élaborés par L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Le blocage n’étant plus possible – des ONG environnementales, le Parlement européen, des scientifiques indépendants s’étant saisis du dossier – les lobbys ont obtenu une révision de ces tests et sont en train d’imposer des critères plus permissifs. Le risque est grand à Bruxelles de voir l’agrochimie remporter la partie dans les mois qui viennent.

Un plan pas la hauteur de la situation

La France devra alors impérativement reprendre la main sur les procédures d’évaluation pour retirer tous les poisons qui saturent l’environnement et précipitent l’extinction des pollinisateurs sur son territoire. Le fera-t-elle ? Quels objectifs de protection adoptera-t-elle ? À ces questions cruciales, le gouvernement ne répond pas. Du même coup, il ne dit pas non plus comment sera réévaluée la toxicité des substances déjà sur le marché et qui pourraient bénéficier des épandages nocturnes, par exemple.

Les délais aussi sont préoccupants : l’« arrêté abeilles » prévoit jusqu’à quatre ans pour que L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) réévalue un fongicide ou un herbicide, et potentiellement dix ans pour un insecticide ! Il y a pourtant urgence à agir. Personne, pas même la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), le syndicat qui défend l’agriculture conventionnelle, et le ministère de l’Agriculture, ne peut plus ignorer que la biodiversité, le monde agricole et la souveraineté alimentaire française dépendent de la bonne santé et de l’abondance des insectes pollinisateurs.

Aucun plan pollinisateurs ne sera à la hauteur des enjeux sans la mise en place d’un système d’évaluation des pesticides digne de ce nom. Il sera alors possible de ne plus autoriser et de retirer du marché l’ensemble des pesticides tueurs de pollinisateurs, au lieu de tergiverser sur l’heure à laquelle ils peuvent être épandus.


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