Agriculture et Pesticides

Vincent Bretagnolle : les abeilles dans les champs, plus rentables que les pesticides

100 voire 200 euros de plus par hectare de colza. Des scientifiques apportent la preuve que la pollinisation, service gratuit fourni par la nature, peut être plus rentable pour un agriculteur que l'usage de pesticides. L'un des auteurs de cette étude, l'écologue Vincent Bretagnolle, détaille ses travaux pour POLLINIS. Il fait de la préservation des pollinisateurs une « nécessité absolue ».

Date : 29 novembre 2019

C’est une première. Des scientifiques du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) démontrent que la pollinisation gratuite des abeilles est bien plus avantageuse que l’utilisation de pesticides. Pour cette étude publiée en octobre 2019Rui Catarino et al., octobre 2019. Bee pollination outperforms pesticides for oilseed crop production and profitabilityProceedings of the Royal Society B, l’équipe de chercheurs a examiné à la loupe durant quatre ans des données collectées sur près de 300 parcelles d’une plaine agricole des Deux-Sèvres.

D’après leurs calculs, une forte pollinisation permet à un agriculteur de gagner 100 à 200 euros de plus par hectare de colza, qu’en utilisant des intrants de synthèse. Selon ces chercheurs, « de nouvelles stratégies agricoles peuvent donc être élaborées pour parvenir à une production végétale durable et réduire la dépendance à l’égard des intrants chimiques ».

L’un des auteurs, l’écologue Vincent Bretagnolle, directeur de recherche CNRS au Centre d’études biologiques de Chizé (Deux-Sèvres), revient pour POLLINIS sur ses travaux.

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Vincent Bretagnolle, directeur de recherche CNRS au Centre d’études biologiques de Chizé, conclut que la biodiversité et l’agroécologie sont des alternatives plus rentables pour les agriculteurs que l’agrochimie. © Quentin Petit

Vous souhaitiez comparer les bénéfices de la pollinisation et ceux des pesticides de synthèse sur les rendements. Dans quel objectif ?

Vincent Bretagnolle : Nous avons auparavant montré que les abeilles, sauvages et domestiques, ont le potentiel d’augmenter fortement les rendements dans les cultures de colza et tournesolPerrot et al. , . Novembre 2018.
Bees increase oilseed rape yield under real field conditions.ScienceDirect
. En comparant les parcelles les plus pauvres en pollinisateurs aux parcelles les plus riches (100 fois plus riches en l’occurrence), nous avons constaté que les rendements de ces deux cultures peuvent augmenter de 40 % en moyenne. Nous nous sommes donc demandé, d’un point de vue d’agriculteur, si la « solution abeille » était aussi, voire plus avantageuse, que la solution « pesticides ». D’autant que nous savons par ailleurs qu’une utilisation accrue de pesticides, notamment d’insecticides, diminue l’abondance des abeilles. En d’autres termes, ces deux solutions sont, au moins partiellement, antagonistes.

Quelles ont été vos conclusions ?

V. B. : Les conclusions, basées sur plusieurs centaines de parcelles étudiées et quatre années successives d’étude, indiquent qu’abeilles et pesticides sont à peu près équivalents dans leur capacité à augmenter les rendements. Mais d’un point de vue économique, soit la marge brute de l’exploitant, les abeilles sont plus efficaces, tout simplement parce qu’elles sont « gratuites ».

Dans votre étude, constatez-vous une corrélation entre l’augmentation de l’usage de pesticides et une baisse de la pollinisation ?

V. B. : Notre étude montre, même si ce n’était pas son but premier, que l’utilisation d’insecticides – caractérisée ici par l’indice de fréquence de traitement – diminue la présence des insectes, aussi bien des ravageurs du colza que des abeilles sauvages et domestiques. Une réduction du nombre d’insectes pollinisateurs entraîne a priori une diminution de la pollinisation. Même si nous ne l’avons pas mesurée spécifiquement ici, c’est ce qu’a montré l’étude de Thomas Perrot publiée en 2018Thomas Perrot et al. , octobre 2018. Experimental quantification of insect pollination on sunflower yield, reconciling plant and field scale estimates ScienceDirect.

Peut-on considérer les services rendus par les pollinisateurs dans les cultures comme une alternative crédible aux pesticides ? 

V. B. : Si l’on parle d’un point de vue économique, oui, c’est précisément la conclusion de notre étude : en termes de revenus , la biodiversité – en l’occurrence, les abeilles – et l’agroécologie, en tant que solutions fondées sur la nature, sont des alternatives à l’agrochimie.

Dans un secteur agricole accoutumé aux pesticides de synthèse depuis les années 1960, pensez-vous que les résultats de cette étude puissent conduire à un changement de pratiques ?

V. B. : Ce n’est pas la première étude de ce type que nous publions, nous avons obtenu des résultats similaires sur les céréales, par rapport à l’utilisation des herbicides. Et force est de constater que non, nos résultats n’impactent pas, ou peu, les changements de pratiques. D’autres freins sont à l’œuvre, comme l’aversion au risque par exemple. Changer de pratique représente un saut dans l’inconnu, et donc une part de risque.

La préservation des pollinisateurs, domestiques et sauvages, est-elle selon vous une nécessité pour l’avenir de l’agriculture ?

V. B. : C’est une nécessité absolue, non seulement pour les céréaliers conventionnels qui cultivent des oléoprotéagineux (colza, tournesol), mais aussi pour l’agriculture biologique, pour l’apiculture, et enfin pour la société dans son ensemble, car les abeilles fécondent pratiquement toutes les fleurs sauvages !