Les nouveaux tueurs d’abeilles

Comment les lobbies agro-chimiques comptent remplacer les néonicotinoïdes

Les agro-chimistes disposent déjà de pesticides conçus pour pouvoir remplacer les néonicotinoïdes qui seront définitivement interdits en France en 2020. Le mode d’action de ces molécules et leurs impacts sur les abeilles sont dramatiquement identiques.

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De “nouveaux tueurs d’abeilles” bientôt sur le marché

Alors que les pesticides néonicotinoïdes sont en passe d’être interdits en France en 2020 et que le moratoire partiel européen est en train d’être réévalué à Bruxelles, l’industrie agrochimique prépare la relève. Dans les mois à venir, au moins deux nouvelles substances vont être présentées aux autorités sanitaires pour approbation : le triflumezopurim et le dicloromezotiaz. Ces molécules encore méconnues ont un mode d’action proche des néonicotinoïdes : elles attaquent la même zone du système nerveux des insectes mais, au lieu de l’exciter, elles l’inhibent pour provoquer la paralysie et la mort. Leur forte toxicité sur les abeilles a déjà été soulignée par les scientifiques (1).

En attendant, de nouveaux pesticides tueurs d’abeilles ont déjà été autorisés. C’est le cas du sulfoxaflor et du flupyradifurone. Ces deux molécules ont discrètement obtenu le feu vert de Bruxelles respectivement en juillet et en novembre 2015. Les produits commercialisés qui en contiennent pourront donc arriver sur le marché dès que les pays de l’Union les auront autorisés. (L’Union européenne autorise les substances actives, mais ce sont les États qui valident la commercialisation des produits finis, c’est-à-dire la substance active avec les ingrédients ajoutés (co-formulants)). Le lancement du sulfoxaflor est prévu en Chine en 2016 sous le nom commercial Typhoonee, et au Canada en traitement de semence sous le nom Rascendo.

Une ressemblance moléculaire troublante entre le sulfoxaflore, le flupyradifurone et les néonicotinoïdes “reconnus”

Des néonicotinoïdes qui ne disent pas leur nom

La formule chimique du sulfoxaflor et du flupyradifurone est semblable à celle des néonicotinoïdes, leur mode d’action est d’ailleurs exactement le même : ils attaquent le système nerveux des insectes en excitant de manière continue leurs récepteurs nicotiniques, entraînant la paralysie et la mort. Tout comme les néonicotinoïdes, ils peuvent être utilisés en traitement préventif, sous forme d’enrobage de semences (les graines sont enduites du produit). La substance active se retrouve donc systématiquement dans l’environnement, et ce même si aucune attaque de ravageurs ne devait se produire au cours de la croissance de la plante. Comme les néonicotinoïdes enfin, ces pesticides sont systémiques : ils sont transportés par la sève de la plante au fur et à mesure de sa croissance, jusque dans le pollen et dans le nectar des fleurs. En d’autres termes, ils seront tout aussi dangereux pour les pollinisateurs que les néonicotinoïdes. Malgré ces caractéristiques en tous points semblables aux néonicotinoïdes, le sulfoxaflor et le flupyradifurone ont été classés dans deux autres familles d’insecticides différentes (un choix controversé).

Le sulfoxaflor autorisé sans aucune étude d’impact sur les abeilles

En juillet 2015 l’EFSA, l’autorité sanitaire européenne, décide d’autoriser la commercialisation du sulfoxaflor alors que son fabricant Dow AgroSciences n’a présenté aucune étude d’impact fiable de ses effets sur les abeilles. La Commission a même décidé de laisser deux longues années à l’agro-chimiste (2) pour prouver son innocuité sur ces insectes, alors que dans son avis sur la molécule, l’EFSA a reconnu que le Sulfoxaflor présentait un “risque élevé pour les abeilles“. Aux États-Unis, la molécule a d’ailleurs été interdite en septembre 2015, après que des apiculteurs et des ONG ont porté plainte, soulignant l’absence d’étude d’impact sur les abeilles. En mai 2016, l’autorisation a été renouvelée sur un nombre limité de cultures et à certaines périodes (les pulvérisations ne sont autorisées qu’après la floraison des cultures attractives pour les pollinisateurs).

Le flupyradifurone toxique et très persistant

Comme la plupart des insecticides, les molécules du flupyradifurone sont dégradées dans le sol et restent présentes dans l’environnement, tout comme leurs résidus (les métabolites). La demie-vie du flupyradifurone (le temps nécessaire pour que la quantité de pesticide dans les sols soit divisée par deux) est de 330 jours… On le retrouve dans les eaux de surface, les nappes phréatiques (et donc l’eau potable). La toxicité de la molécule est de surcroît avérée pour des espèces invertébrées du sol, la faune aquatique et marine, les oiseaux, les petits mammifères, et est potentiellement toxique pour les arthropodes des feuillages.

La spirale infernale des pesticides

Toutes ces nouvelles substances actives (flupyradifurone, sulfoxaflor, triflumezopurim et le dicloromezotiaz) ont été conçues pour pallier aux résistances que les insectes ont développées face aux néonicotinoïdes. En effet, les agro-chimistes mettent au point continuellement des molécules toxiques pour remplacer celles qui sont devenues obsolètes. (Cependant, une étude identifie déjà un cas de résistance au sulfoxaflor, avant même son autorisation de sortie sur le marché européen (3)). Or, ces résistances apparaissent de plus en plus fréquemment du fait de l’utilisation toujours accrue des pesticides.

A cause de ce phénomène de résistance, l’agriculture prônée par les industriels de la chimie s’enfonce dans une inexorable impasse technique, dangereuse écologiquement et extrêmement coûteuse (colossales subventions publiques à l’agriculture industrielle, programmes de dépollution…).

Quant aux plans de réduction des pesticides mis en place par les gouvernements, ils se sont tous soldés par un échec : en France par exemple, en dépit d’Ecophyto 1, la consommation de pesticide a encore augmenté de 9,4% entre 2013 et 2014.

En cautionnant le remplacement des produits phytopharmaceutiques interdits ou obsolètes par d’autres molécules nocives, les représentants politiques font barrage aux alternatives agro-écologiques qu’ils prônent bien souvent eux-mêmes. Pourtant, la viabilité de ces pratiques, qui se développent malgré tout en Europe, est démontrée scientifiquement et permettraient de sortir enfin de cette spirale toxique des pesticides.

Des insectes de plus en plus résistants

•  En cinquante ans, avec l’apparition des premiers pesticides de synthèse, plus de 550 espèces de ravageurs sont résistants à un ou plusieurs insecticides, dont une quarantaine aux néonicotinoïdes. Resistant Pest Management : Arthropod Database. Whalon ME., et al. (2012).

•  Il y a plus de quinze ans déjà, une étude sur les doryphores, ravageurs de la pomme de terre, révélait une multiplication par 100 de leur résistance aux néonicotinoïdes en 10 ans. Inheritance and synergism of resistance to imidacloprid in the Colorado potato beetle {Coleoptera: Chrysomelidae} Zhao J., et al. (2000).

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POLLINIS contre le Sulfoxaflor

OCTOBRE 2015 : POLLINIS lance la campagne #StopSulfoNow à la suite de l’autorisation de mise sur le marché, en juillet 2015, du sulfoxaflor par la Commission européenne. Cette dernière a donné 2 ans à Dow AgroSciences pour prouver que son produit n’est pas toxique pour les abeilles. L’association alerte sur l’absence d’études prouvant l’innocuité du produit sur les abeilles avant l’autorisation, et ce malgré la mise en garde de l’Autorité sanitaire européenne (EFSA) qui souligne un « risque élevé pour les abeilles ». POLLINIS demande à ses sympathisants de faire pression sur le Parlement européen afin qu’il porte l’affaire devant la Cour de justice européenne. Près de 144 000 personnes signent la pétition.

JUILLET 2016 : Alors que la loi Biodiversité est votée en France, interdisant les néonicotinoïdes en 2020, POLLINIS tire le signal d’alarme : la loi permet le remplacement de ces molécules par d’autres, tout aussi nocives, et notamment le flupyradifurone et le sulfoxaflor, récemment autorisées par Bruxelles. L’association lance donc une nouvelle campagne, « Néonics cachés : NON aux nouveaux #TueursdAbeilles » pour mobiliser les citoyens et interpeller les chefs d’État et de gouvernement de l’Union Européenne.

Sources :

(1) Sur la toxicité du triflumezopyrim pour les abeilles, voir notamment la base de données sur les pesticides de l’IUPAC (International Union of Pure and Applied Chemestry)
Et pour en savoir plus sur les pesticides mésoionics : Jeanmart, 2015 : triflumezopyrim et Dicloromezotiaz.

(2) Le fabricants doit présenter ces informations concernant l’impact sur les abeilles à la Commission, aux États membres et à l’Autorité au plus tard le 18 août 2017 :
http://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:32015R1295&from=EN

(3) Des cas de résistance par altération du site d’action a déjà été relevé : Cutler P., Slater R., Edmunds A.J.F., Maienfisch P., Hall R.G., Earley F.G.P., Pittern T., Pal S., Paul V.L. , Goodchild J., Blacker M., Hagmann L. and Crossthwaite A.J. ; Investigating the mode of action of sulfoxaflor: a fourthgeneration neonicotinoid ; Syngenta, 2012.