Les pesticides génétiques ARNi, nouvelle arme de l'agrochimie contre le Vivant
Les études scientifiques s’accumulent pour alerter sur le rôle majeur des pesticides chimiques dans l’extinction des pollinisateurs1 et de l’ensemble du Vivant2 . Pour les firmes de l’agrochimie, commercialiser des produits présentés comme des alternatives à ces substances toxiques devient donc un impératif, pour protéger leurs intérêts aussi bien sur le plan économique que juridique.
Parmi les produits développés figure une toute nouvelle catégorie de pesticides, basés sur la technologie génétique de l’interférence ARN (ou ARNi). Ces pesticides agissent directement sur l’expression des gènes des organismes : l’absorption du pesticide introduit un ARN interférent dans les cellules, capable d’empêcher la fabrication de protéines essentielles à la vie de l’espèce ciblée. Aujourd’hui, ce mode d’action est principalement développé pour être utilisé dans des pesticides en spray directement pulvérisés dans les champs, ou dans des plantes génétiquement modifiées.
Aux côtés des géants de l’agrochimie, une multitude de start-up spécialisées dans les biotechnologies investissent dans ce secteur florissant. Parmi elles, on retrouve notamment la société américaine GreenLight Biosciences, fabricante du premier pesticide ARNi en spray autorisé par l’agence sanitaire américaine (EPA) : le Calantha, visant à éliminer le doryphore de la pomme de terre (Leptinotarsa decemlineata). Les fabricants de pesticides ARNi partent désormais à la conquête du marché européen. Depuis avril 2025, l’EFSA – l’autorité sanitaire de l’UE – étudie la demande d’autorisation de la substance active du Calantha, appelée le Ledprona.
L’interférence ARN est un mécanisme naturellement présent chez de nombreux organismes, pour réguler leurs propres gènes ou encore se défendre de virus. En détournant ce mécanisme pour qu’il fonctionne contre les insectes eux-mêmes, l’industrie agrochimique estime utiliser une méthode « naturelle ». Autre qualité revendiquée par les fabricants : grâce à la technologie génétique utilisée, ces nouveaux pesticides ne s’attaqueraient qu’aux espèces nuisibles visées par le produit, sans conséquences sur d’autres organismes non-ciblés, à l’image des pollinisateurs et autres auxiliaires des cultures. Un message marketing martelé par les firmes pour se distancier de l’image des pesticides chimiques.
Mais derrière ce discours de façade, la réalité est tout autre : les effets des pesticides ARNi sur la biodiversité et la santé restent très largement inconnus. Les données disponibles à ce jour, pour les produits déjà commercialisés ou en cours d’évaluation par les autorités sanitaires, proviennent exclusivement de recherches menées par l’industrie elle-même. Aucune évaluation complète, indépendante et adaptée aux spécificités du mode d’action de ces pesticides n’a encore été publiée.
Si le manque de recherches indépendantes empêche d’établir une vision précise de l’impact environnemental de ces produits, de premières analyses ont déjà mis en évidence de potentiels effets des pesticides ARNi sur des auxiliaires de cultures3 et des pollinisateurs4. Par ailleurs, le mécanisme de l’interférence ARN n’est pas aussi ciblé et infaillible que le vantent les firmes. Une similarité, même partielle, entre la séquence génétique des molécules actives du pesticide et le génome de l’insecte pourrait suffire à déclencher les effets du pesticide5, ce qui accroît encore la possibilité que l’absorption d’un pesticide ARNi par une espèce non-ciblée provoque chez elle des effets nocifs.
Face à la complexité du mécanisme d’interférence ARN en lui-même et faute d’évaluations scientifiques complètes et indépendantes, les promesses d’innocuité de ces nouveaux pesticides génétiques ne peuvent pas être prises au sérieux. L’histoire récente des pesticides chimiques nous montre bien à quel point le discours des industries agrochimiques sur la non-dangerosité d’un produit peut masquer des scandales environnementaux et sanitaires.
Le caractère supposément durable de ces produits peut aussi être largement nuancé. D’abord, car la substance active qui contient l’ARN interférent n’est pas utilisée seule dans les pesticides, mais en combinaison avec des co-formulants qui augmentent notamment la persistance du produit dans l’environnement6. Mais aussi car ils peuvent être développés pour agir en combinaison avec les pesticides chimiques, pour éviter le développement de résistances à ces produits chez les nuisibles7. Contrairement au message marketing véhiculé par les firmes, les pesticides ARNi pourraient dans ce cas permettre de pérenniser l’usage des pesticides chimiques.
Par ailleurs, la logique même de vouloir remplacer les pesticides chimiques par de nouveaux produits supposément durables est intenable. Elle sert uniquement les intérêts économiques des fabricants de pesticides, qui cherchent à conserver leur emprise sur le marché des intrants. Aucun produit, aucune nouvelle technologie, ne pourra répondre durablement aux problèmes systémiques rencontrés par le monde agricole. Seul un changement profond de modèle, tourné vers l’agro-écologie et la protection de la biodiversité, permettra de faire face à ces défis.
Considérant les risques potentiels que les pesticides ARNi font peser sur l’ensemble du Vivant, POLLINIS exige, au nom du principe de précaution, un moratoire immédiat sur toutes les procédures d’autorisations de pesticides génétiques dans l’Union européenne, tant qu’un cadre réglementaire adapté à leur mode d’action spécifique n’aura pas été mis en œuvre. Cette première demande est capitale, car le cadre réglementaire actuellement en vigueur pour évaluer les risques de ces substances – le règlement 1107/2009 – est conçu pour les pesticides chimiques. Or, les pesticides génétiques reposent sur des modes d’action bien différents.
En parallèle de ce moratoire, nous demandons la mise en place d’évaluations scientifiques indépendantes, complètes – adaptées à leur mode d’action spécifique – et transparentes des risques des pesticides génétiques. Ces évaluations doivent notamment porter sur l’ensemble du produit, incluant la substance active et ses co-formulants, ainsi que sur ses effets à long terme.
Enfin, POLLINIS souhaite également la publication des données utilisées par les agences sanitaires dans le cadre de la délivrance des autorisations de mise sur le marché des pesticides génétiques. Dans le cas où des pesticides génétiques seraient autorisés sur le marché européen, l’Union européenne doit faire preuve de transparence et dévoiler les documents lui permettant de conclure à l’absence de risques de ces nouveaux produits pour les pollinisateurs, la biodiversité et la santé.