« C’est un combat, mais on est à notre place » : méprisée par le gouvernement, la filière bio défend son modèle au Salon de l’Agriculture

Pas de stand pour l’Agence Bio, des coupes budgétaires drastiques pour toute la filière, une ministre de l’Agriculture au discours toujours plus productiviste… Cette année, le Salon de l’Agriculture s’annonce particulièrement hostile pour les acteurs de la bio. Mais dans les rares espaces où on leur donne la parole, les paysans continuent de défendre leur modèle.

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Date : 26 février 2026
Le bio bus de l'Agence bio au Salon de l'Agriculture

Pour son édition 2026, le Salon de l’Agriculture fête les 10 ans de « La Ferme Digitale », une association fondée pour « accompagner la révolution agricole grâce à l’innovation ». Dans le vaste espace qui leur est réservé, une quarantaine de start-up exposent des drones spécialisés dans l’épandage de pesticides, des solutions numériques pour optimiser la fertilisation des champs, des logiciels boostés à l’intelligence artificielle pour estimer les rendements des parcelles…

Au cœur des stands, une scène a été dressée pour accueillir des conférences. Ce 24 février, elles sont presque toutes dédiées au même sujet, l’intelligence artificielle. Au programme : une démonstration par la firme Nestlé de son utilisation d’images satellites et de l’IA pour gérer des haies, ou encore la promotion de l’utilisation dans les fermes d’outils IA développés par Google.

La Ferme digitale, Salon de l'Agriculture

Au Salon de l’Agriculture 2026, un vaste espace est réservé aux start-up de « La Ferme Digitale ». Épandage de pesticides par drones, l’optimisation des rendements grâce à l’IA… Le techno-solutionnisme est au rendez-vous.

Une seule conférence dédiée à l’agriculture biologique

Au milieu de cette célébration d’approches techno-solutionnistes, qui vantent souvent les mérites écologiques d’outils dont la fabrication et le fonctionnement génère lui-même de nombreuses pollutions, on dirait presque qu’une anomalie s’est glissée dans le programme : une conférence consacrée à l’agriculture bio. Ses organisateurs, une foncière agricole solidaire et la Fédération nationale de l’agriculture biologique (FNAB), ne s’en cachent pas dans leur communiqué de presse annonçant l’événement, il s’agit bien de « la seule conférence dédiée au bio sur le Salon international de l’agriculture 2026 ».

Au micro, il n’est pas question de Google ou de satellites, mais d’une réalité agricole plus terre à terre. « On est un marché porteur, soutenu par la demande croissante des consommateurs, mais nos fermes ne vont pas très bien », constate Alan Testard, maraîcher et secrétaire national Futurs bio à la FNAB. « C’est essentiellement dû au fait que l’État ne nous accompagne pas. Les agriculteurs conventionnels aussi traversent régulièrement des périodes de crises, et dans cette situation l’État débloque des fonds pour leur venir en aide. »

Depuis plusieurs années, le manque de soutien à la filière est en effet criant. À l’été 2025, la ministre de l’Agriculture a annoncé de nouveaux arbitrages économiques dans la distribution des aides européennes de la Politique agricole commune (PAC) dédiées au bio. Seuls 10 % des fonds initialement prévus pour soutenir la conversion des agriculteurs seront employés à cet effet ; le reste de l’enveloppe sera redistribué pour financer des mesures non-bio. Cet hiver, au lieu d’accroître son soutien à une filière déjà en difficulté, le gouvernement a encore enfoncé le clou. Dans le budget 2026, il est passé en force pour maintenir à hauteur de 4 500 € par an le crédit d’impôt censé soulager les finances des exploitations certifiées bio, contre la volonté de l’Assemblée et du Sénat qui s’étaient accordés pour porter son montant à 6 000 €.

Une solution évidente aux défis du monde agricole, dénigrée par le gouvernement

À l’ouverture du Salon de l’Agriculture 2026, le discours du gouvernement n’a pas changé. Dans sa prise de parole inaugurale, lundi 23 février, Annie Genevard a encore franchi un pas dans la reprise des éléments de langage de l’agroindustrie, en remettant en cause le modèle traditionnel des petites exploitations familiales, incapables selon elle de faire face à la compétition internationale : « Les fermes françaises, globalement de taille intermédiaire, fondées sur un modèle familial, ne peuvent pas toujours tenir la cadence face à des exploitations roumaines, polonaises ou même allemandes, bien plus vastes. »

Des mots qui font écho à ceux, moins policés, prononcés il y a 50 ans par Alexis Gourvennec, figure du syndicalisme breton et chantre de l’industrialisation de l’agriculture. « Nous devons abandonner à leur sort les “minables” qui ne nous intéressent pas. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que nous gagnerons la bataille de la production », avait-il affirmé devant des directeurs de lycées agricoles, considérant déjà à l’époque les petits paysans comme « des boulets dans la bataille internationale en cours ».

Face la diminution du nombre d’exploitations, à l’agrandissement continu des fermes restantes et alors qu’un agriculteur sur deux aura atteint l’âge de la retraite d’ici 2030, la filière bio détient pourtant une solution pour remédier au déclin de la « Ferme France ». Car plus les exploitations sont grandes, plus elles sont coûteuses et moins elles sont transmissibles aux nouvelles générations. « Il est vrai que les exploitations en bio, généralement plus petites et sur un modèle plus familial, attirent souvent davantage de repreneurs que les grandes », confirme Philippe Tuzelet, directeur de la SAFER (l’établissement public qui gère le foncier agricole) de Nouvelle-Aquitaine, aux côtés de la FNAB lors de la conférence du Salon de l’agriculture dédiée au bio.

L’Agence bio reléguée aux portes du Salon

Prêts à défendre leur modèle malgré toutes les difficultés, les agriculteurs bio n’ont donc pas déserté le Salon de l’Agriculture. Sur le stand de la Confédération paysanne, Marie-Pierre Répécaud, paysanne-boulangère en Isère, l’affirme : « Même si c’est le salon de l’agriculture intensive à tous les étages, il y a de la place pour d’autres agricultures. Nous sommes ici en tant que syndicat professionnel reconnu des paysans, on obtient les rendez-vous qu’on veut, on discute avec beaucoup de monde ». « C’est un combat, mais on est à notre place », abonde Thomas Gibert, porte-parole national du syndicat.

Difficile, pour autant, d’ignorer l’éléphant dans la pièce : faute de moyens, l’Agence Bio – l’opérateur de l’État chargé de promouvoir l’agriculture biologique en France – a dû renoncer à son traditionnel stand. Relégués sur une esplanade à l’extérieur du Salon dans leur « Bio bus », les salariés de l’agence tentent de faire bonne figure : « Être dehors nous permet aussi d’être visibles autrement et d’attirer de nouveaux publics, mais c’est vrai que c’est un mauvais signal ». En mai 2025, l’Agence a été amputée de plus de 60 % de son budget, près de 15 millions d’euros de fonds supprimés, soit la coupe la plus drastique infligée à un opérateur de l’État. Quelques mois plus tôt, lors de l’examen du volet agricole du budget au Sénat, elle a même failli disparaître, supprimée par un amendement du sénateur Laurent Duplomb avec l’assentiment de la ministre de l’Agriculture, finalement retoqué lors du passage du texte en commission mixte paritaire.

Le bio bus de l'Agence bio au Salon de l'Agriculture

Faute de moyens, l’Agence Bio – l’opérateur de l’État chargé de promouvoir l’agriculture biologique en France – a dû renoncer à son traditionnel stand au Salon de l’Agriculture. Elle était tout de même présente, à l’extérieur des halls, avec son « Bio bus ».

« Cet épisode illustre bien la résilience dont fait preuve notre modèle : malgré tous les bâtons qu’on nous met dans les roues, on continue ! », sourit le secrétaire national Futurs bio de la FNAB Alan Testard. La filière va en effet devoir rester combative pour défendre l’engagement que le gouvernement a lui-même pris il a un an, dans sa loi d’orientation agricole : cultiver 21 % de la surface agricole du pays en bio d’ici à 2030. Quatre ans avant l’échéance, la France atteint péniblement les 10 %.