Abeilles / Agriculture et Pesticides / Pollinisateurs Sauvages

« L’abeille solitaire est plus sensible aux pesticides que les abeilles domestiques »

Celeste Azpiazu, écotoxicologue, a étudié les effets toxiques du sulfoxaflor et d'un SDHI, sur trois espèces d'abeilles, notamment Osmia bicornis. Résultat : les osmies sont plus vulnérables face à ces produits. La chercheuse souligne l'importance d’inclure les pollinisateurs sauvages et les mélanges dans les protocoles d'homologation des pesticides.

Date : 27 avril 2021

Celeste Azpiazu est écotoxicologue et chercheuse au CREAF (Centre de recherche écologique et d’applications forestières), à Barcelone. Dans une nouvelle étude menée à l’université de Bologne, sous la direction du professeur Fabio Sgolastra, cette spécialiste des pollinisateurs sauvages a examiné l’impact toxique d’un mélange de pesticides : l’insecticide sulfoxaflor, successeur des néonicotinoïdes, combiné avec un fongicide SHDI, le fluxapyroxadC. Azpiazu et al. , 2021.
Toxicity of the insecticide sulfoxaflor alone and in combination with the fungicide fluxapyroxad in three bee speciesScientific Reports
. Les expériences ont montré l’impact toxique de ce mélange, plus dangereux pour les abeilles que chacun de ces produits administrés seuls.

Les tests menés par les scientifiques ont été réalisées sur trois espèces d’abeilles : abeilles domestiques, bourdons et osmies. Les résultats ont mis en lumière la fragilité des abeilles solitaires, qui se sont révélées bien plus vulnérables que les abeilles domestiques aux pesticides testés. Une spécificité qui n’est pas prise en compte par les agences sanitaires, chargées d’évaluer les produits avant leur commercialisation. Celeste Azpiazu revient en détail pour POLLINIS sur les failles du processus d’homologation mises en évidence par l’équipe de l’université de Bologne.

Celeste Azpiazu

L’équipe de l’université de Bologne a testé l’impact de deux pesticides sur trois familles de pollinisateurs : Apis mellifera, Bombus terrestris et Osmia bicornis. Les abeilles sauvages s’avèrent bien plus vulnérables que les abeilles domestiques. ©S. Magagnoli

Quel est le constat à l’origine de votre étude ?

Celeste Azpiazu : Le déclin des pollinisateurs suscite une inquiétude croissante dans le monde entier. Il menace à la fois le maintien de la biodiversité et la durabilité de la production alimentaire à l’échelle mondiale. Dans les zones d’agriculture intensive, l’utilisation de pesticides a été identifiée comme l’un des principaux facteurs de ce déclin.

Avant d’être autorisés, les pesticides sont soumis à un processus d’évaluation des risques rigoureux afin de s’assurer qu’ils ne présentent pas de risques inacceptables pour les organismes non ciblés, dont les abeilles. Pourtant, les cas d’empoisonnement d’abeilles sont loin d’être rares, ce qui suggère que les systèmes actuels d’évaluation des risques ne protègent parfois pas suffisamment les populations d’abeilles.

Quelles sont les limites du système actuel d’évaluation des pesticides ?

C. A. : L’une d’elles est qu’il est basé sur des tests de produits uniques, alors que les abeilles sont souvent exposées à des combinaisons de produits dans les environnements agricoles. Le fait de ne tester qu’un seul produit peut conduire à sous-estimer le risque total des pesticides sur ces insectes. Les systèmes d’évaluation doivent être améliorés pour être plus représentatifs des conditions auxquelles les abeilles sont exposées.

Ceci est important car les mélanges insecticides-fongicides peuvent avoir des effets synergiques, ce qui signifie que l’effet combiné du cocktail de pesticides est plus important que l’effet observé lorsque chaque pesticide est administré séparément. Notre étude a ainsi montré qu’une synergie existe entre les deux familles d’insecticides et de fongicides que nous avons testées, le sulfoxaflor et le fluxapyroxad.

Une deuxième limite du système d’homologation est qu’il repose sur l’évaluation d’une seule espèce, l’abeille domestique Apis mellifera. Or, ce que nous appelons communément « abeille » comprend plus de 20 000 espèces dans le monde entier, ces espèces présentent de grandes différences dans leur cycle de vie et leur sensibilité aux pesticides. Pour notre étude, nous avons mené des tests sur trois espèces, les abeilles mellifères, les bourdons et sur une espèce d’abeille solitaire, Osmia bicornis.

Osmia-bicornis
Les osmies (ci-dessus Osmia biscornis femelle) sont plus sensibles que les abeilles et les bourdons aux pesticides qui ciblent le système nerveux des insectes, comme les néonicotinoïdes et le sulfoxaflor. ©P. Ashton/FLICKR

Vous écrivez que « différentes espèces d’abeilles peuvent présenter différents niveaux de sensibilité aux pesticides ». Qu’avez-vous découvert à ce sujet ?

C. A. :  Nous avons trouvé une sensibilité différente selon les espèces, au sulfoxaflor seul et en combinaison avec le fongicide. L’abeille solitaire s’est révélée plus sensible que les abeilles domestiques et les bourdons. Ainsi, le sulfoxaflor est 10 fois plus toxique pour Osmia bicornis que pour Apis mellifera. L’osmie est également plus sensible au mélange sulfoxaflor / fluxapyroxad (SDHI) que les deux autres espèces d’abeilles.

La question de la sensibilité particulière d’Osmia bicornis doit être approfondie. Mais il semble que les osmies ont des enzymes différentes de celles des abeilles à miel et des bourdons pour la détoxification des pesticides. Ces enzymes servent à métaboliser ces composés, et à les transformer en des formes moins toxiques.

Alors que les abeilles et les bourdons sont des espèces sociales appartenant à la même famille (Apidae), Osmia bicornis est une abeille solitaire de la famille Megachilidae. Par conséquent, l’évolution des enzymes spécifiques qui métabolisent les pesticides a peut-être été différente entre ces deux familles.

La sensibilité aux pesticides des abeilles solitaires, comme ici Osmia bicornis, a-t-elle déjà été démontrée dans des recherches antérieures ?

C. A. : Des résultats similaires aux nôtres ont été trouvés au cours d’études antérieures sur des insecticides néonicotinoïdes. Ce qui suggère que les osmies sont plus sensibles que les abeilles et les bourdons aux composés qui ciblent le système nerveux des insectes, comme les néonicotinoïdes et le sulfoxaflor.

La toxicité des pesticides pour ces pollinisateurs sauvages est pourtant ignorée lors des tests d’homologation ?

C. A. : Il est très important d’intégrer les abeilles solitaires dans les schémas d’évaluation des risques. Les pesticides peuvent avoir des effets qui diffèrent selon les espèces d’abeilles. Comme le montre notre étude, certaines abeilles sont plus sensibles que d’autres à un pesticide ou à un mélange de pesticides. Par ailleurs, les abeilles solitaires et sociales n’ont pas les mêmes cycles biologiques, et peuvent donc être exposées par des voies différentes et à des niveaux différents.

De plus, chez les abeilles sociales, la mort des individus non reproducteurs peut être atténuée par la survie des autres membres de la colonie. Chez les abeilles solitaires, la mort d’une femelle nidifiante entraîne l’arrêt complet de sa reproduction.