Agriculture et Pesticides

Pierre Rustin : « les études montrent les effets dramatiques des SDHI à faible dose »

Depuis que la toxicité des SDHI pour des cellules humaines et animales a été démontrée en 2019 par les chercheurs Paule Bénit et Pierre Rustin, de nouvelles études sont venues confirmer les mécanismes néfastes de ces molécules. Plus de quatre ans après avoir donné l'alerte sanitaire, le chercheur Pierre Rustin analyse pour POLLINIS ces données récentes.

Date : 1 mars 2022

Fin octobre 2017, Paule Bénit, ingénieure de recherche à l’Inserm, et Pierre Rustin, directeur de recherche au CNRS, spécialistes des maladies mitochondriales, lançaient une alerte sur les fongicides SDHISDHI : inhibiteurs de la succinate déshydrogénase (en anglais succinate dehydrogenase inhibitor). Ces deux scientifiques avaient réalisé, sidérés, que ces substances étaient vendues massivement en France et dans le monde pour éliminer les champignons dans les cultures, bien qu’elles soient tout autant toxiques pour les abeilles, les vers de terre et même les cellules humaines.

Les SDHI ont un mode d’action bien particulier : ils perturbent le mécanisme respiratoire des cellules, en inhibant une enzyme essentielle à ce processus, la SDH ou succinate déshydrogénaseLa SDH est une enzyme des mitochondries, qui participe au processus de la chaîne respiratoire, où elle permet le transfert d’électrons vers l’ubiquinone, et au cycle de Krebs, où elle catalyse l’oxydation du succinate en fumarate., qui se trouve au cœur des mitochondriesLa mitochondrie est l’usine énergétique de la cellule, où se produit la phase terminale de la respiration cellulaire, un ensemble de réactions convertissant le glucose en chaleur et en molécule énergétique, l’ATP. . Or les cellules de tous les êtres vivants comportent cette enzyme SDH, cruciale pour leur survie. Loin de ne cibler que les champignons, les SDHI pourraient ainsi affecter les cellules de nombreux organismes, des bactéries jusqu’aux mammifères. Chez l’être humain, le dysfonctionnement de la SDH est associé à de graves pathologies.

À la suite de cette alerte, l’ANSES, l’agence sanitaire française, avait conclu en janvier 2019, à « l’absence d’éléments en faveur d’une alerte sanitaire », sur la foi de tests règlementaires obsolètes, qui ne détectent pas les perturbations subtiles mais dramatiques provoquées dans les cellules par les SDHIEn 2019, l’étude de Paule Bénit et Pierre Rustin a démontré que les conditions des tests réglementaires actuels de toxicité masquent l’induction par les SDHI d’un stress oxydatif dans les cellules, menant à leur mort. CNRS. Devant le risque considérable que posaient de telles substances, POLLINIS s’était associée aux deux chercheurs pour déposer une pétition au Parlement européen en juin 2019, afin de demander un moratoire sur ces pesticides.

Alors que l’inertie prévaut au niveau des institutions françaises et européennes, la recherche, elle, s’est intéressée de plus près aux molécules SDHI. Pierre Rustin revient pour POLLINIS sur les nouvelles données disponibles depuis trois ans.

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Craignant une catastrophe sanitaire et environnementale, Pierre Rustin, spécialiste des maladies mitochondriales, a alerté sur les SDHI dès 2017 ©Ph. Besnard / POLLINIS

Depuis votre alerte sur les SDHI, de nouvelles d’études ont été publiées sur leurs effets. Quelles sont les données importantes que vous avez relevées dans ces publications ?

Pierre Rustin : Les données nouvelles qui s’accumulent montrent qu’un blocage même très faible de la chaine respiratoire provoqué par les SDHI peut entrainer des effets spectaculaires sur les cellules. On retrouve ce mécanisme sur les cellules du poisson zèbre, mais aussi sur d’autres modèles et en particulier sur les cellules humaines. Un certain nombre d’articles relèvent des conséquences impressionantes sur les cellules malgré un taux d’inhibition de la SDH extrêmement faible, voire imperceptible.

Comment expliquez-vous ces observations ?

P. R. : Si l’on expose une cellule à une grande quantité de SDHI, la SDH est inhibée et le flux d’électrons s’arrête. Quand cela se produit, la cellule le détecte et prend alors des mesures pour réagir à ce blocage. Elle va se débrouiller autrement, car dans les mitochondries, il existe des voies de dérivation.

Mais ce n’est pas ce phénomène que montre la majorité de ces nouvelles études. Lors des expériences, les cellules sont exposées à de toutes petites doses de SDHI. Dans ce cas, la SDH ne se bloque pas complètement, elle est perturbée et et l’enzyme elle-même se met à fuir, comme une baignoire qui serait fendue. Or, ce phénomène, appelé le « stress oxydant », n’est pas détecté par la cellule qui ne prend donc pas de mesures pour contourner ce problème. C’est le pire qu’il puisse arriver.

Quelles sont les conséquences sur les cellules ?

P. R. : Les conclusions de la plupart des études récentes pointent l’importance du stress oxydant, conduisant à l’apoptose, c’est-à-dire la mort cellulaire. Une situation avec un blocage très faible est donc bien pire qu’un blocage complet. C’est le phénomène que nous avions déjà observé lors de notre première étude : avec de faibles quantités de SDHI, il y avait extrêmement peu d’effets sur l’activité respiratoire de la cellule, alors que l’on avait des cellules qui allaient vers la mort.

C’est tout à fait effrayant car dans l’exposition réelle, nous avons ces doses faibles. Un agriculteur qui va recevoir des SDHI à petites doses, n’aura pas un effet toxique immédiat, les effets vont sans doute apparaître au bout de vingt ans. Cela explique pourquoi les maladies associées mettront éventuellement des décennies à apparaître chez l’être humain.

Quel est le rôle de la SDH dans l’organisme ?

P. R. : La SDH est une enzyme extraordinairement importante chez tous les organismes vivants. Elle joue un rôle majeur dans le développement, dans l’épigénétique, c’est-à-dire dans la régulation de l’expression des gènes, sans qu’il ne s’agisse de mutations dans la séquence de ces gènes. De nombreux phénomènes épigénétiques viennent réguler l’expression des gènes à divers stades du développement, conduisant tel ou tel gène à s’exprimer, à tel ou tel moment, dans tel ou tel organe.

Nous soupçonnons que le fait de toucher à cette enzyme SDH peut avoir des conséquences multiformes, selon les organes et les organismes. Chez l’être humain par exemple, la perturbation de ces mécanismes complexes peut parfaitement expliquer des anomalies du développement, ou intervenir dans le déclenchement de diverses pathologies.

Lorsque nous avons alerté l’ANSES sur le danger que représentent les SDHI, l’agence nous a répondu, de façon surréaliste, qu’elle maîtrisait totalement ce sujet. En réalité, c’est d’une complexité effroyable.

Certaines études indiquent aussi que les SDHI pourraient avoir d’autres cibles dans les cellules que celles déclarées officiellement ?

P. R. : En effet, les SDHI sont censés inhiber uniquement la SDH, mais nous savons maintenant qu’une partie de ces molécules ont d’autres cibles dans l’organisme. Certains SDHI agissent en réalité à plusieurs endroits dans les mitochondries, dans la chaine respiratoire. Il y a alors en quelque sorte une tromperie sur le nom de la molécule, qui devient plus qu’un SDHI.

Comment les SDHI interagissent-ils avec d’autres molécules ?

P. R. : Une synergie d’action est possible : lors d’une exposition à un SDHI et à au moins une autre substance chimique, des effets supérieurs à la somme des effets individuels de ces substances peuvent survenir.

Le produit appelé Pristine, par exemple, est un mélange de boscalid (un SDHI ) et de pyraclostrobin. Cette dernière bloque le complexe trois de la chaine respiratoire, quand le SDHI agit sur le complexe deux. La synergie est totale et évidente. Beaucoup de synergies comme celle-ci sont connues et nous les avons dénoncées.

Est-il nécessaire de produire encore plus de données pour démontrer la toxicité des SDHI ?

P. R. : Une centaine d’articles ont déjà été publiés. Cela est suffisant. En publier davantage n’a pas d’intérêt puisque le mécanisme de respiration cellulaire affecté par ces molécules est parfaitement connu depuis plus de 40 ans, et commun à tous les êtres vivants.

De façon plus large, je suis de plus en plus convaincu que les données scientifiques sont presque accessoires désormais dans les processus d’évaluation par les autorités sanitaires. On le voit bien avec les néonicotinoïdes : des milliers d’articles scientifiques démontrent à quel point ils sont dangereux, mais ils ne sont toujours pas définitivement interdits pour autant.

Comment mesurer réellement les effets toxiques des SDHI ?

P. R. : L’ANSES a déclaré avoir « certainement des propositions à faire au niveau européen pour renforcer le dispositif » d’évaluation de la toxicité mitochondriale, reconnaissant implicitement que les tests actuels ne sont pas valables. Cela n’a pas conduit à la remise en cause des autorisations de mise sur le marché, pourtant obtenues avec des tests défectueux.

Malheureusement, il n’existe aucun test qui pourrait véritablement garantir un usage sans danger des pesticides. En déversant ces molécules dans la nature, on va exposer toute la faune, toute la microfaune, la pédofaune : des dizaines de milliers d’organismes différents. Il n’y a aucun moyen permettant d’avoir une idée des effets des pesticides dans la nature, combinés avec des centaines d’autres molécules qui sont présentes.

Comment prévenir les risques ?

P. R. : L’usage qui est fait actuellement des SDHI doit être absolument interdit : c’est un usage préventif et à haute dose, comme beaucoup de pesticides, les SDHI sont répandus sans savoir si l’on en a véritablement besoin. Très souvent, cela ne sert sans doute strictement à rien d’utiliser des SDHI, mais les cultures sont tout de même traitées, sans tenir compte des conséquences catastrophiques pour l’environnement. C’est inacceptable.

Il serait inimaginable de mettre les enfants sous antibiotiques à haute dose, dès la naissance, avant qu’ils soient malades… Nous savons très bien que cela créé des résistances aux antibiotiques avec l’apparition de mutants, source de maladies nosocomiales incontrôlables, cela sans parler des effets secondaires souvent importants.

Dans la nature, c’est la même chose : on constate des effets secondaires dramatiques des pesticides, en particulier pour les abeilles et les insectes, et l’apparition croissante de résistances, d’insectes, de bactéries, de champignons mutants.

Des études récentes mettant en évidence le stress oxydatif causé par les SDHI et qui entraîne la mort cellulaire :

 

  • Sur le poisson zèbre : « Boscalid might directly induce oxidative stress and alter the activity of ATPase, which in turn disrupted the expression of genes involved in neurodevelopment and transmitter-transmitting signalings and melanocyte differentiation and melanin synthesis signalings. »
    Wang et al. 2020. Characterization of boscalid-induced oxidative stress and neurodevelopmental toxicity in zebrafish embryos. Chemosphere.
  • « FLU exposure interferes with the early embryonic development of zebrafish by reducing the expression of representative marker genes (gh, crx, neuroD and nkx2.4b) and increasing oxidative stress. » Li, W., Wu, Y., Yuan, M., & Liu, X. , 2020. Fluxapyroxad induces developmental delay in zebrafish (Danio rerio). Chemosphere.
  • « IPZ may have a lethal effect on zebrafish, which is accompanied by decreased SDH activity, oxidative stress, and abnormality. » Yao H, Xu X, Zhou Y, Xu C. 2018. Impacts of isopyrazam exposure on the development of early-life zebrafish (Danio rerio). Environ Sci Pollut Res.
  • « SDX exposure influenced reactive oxygen species, malondialdehyde, peroxidase, glutathione S-transferase, superoxide dismutase and glutathione in live larvae, which indicated that oxidative stress was caused in zebrafish. » Yao, H., Yu, J., Zhou, Y., Xiang, Q., & Xu, C., 2018. The embryonic developmental effect of sedaxane on zebrafish (Danio rerio). Chemosphere
  • « Boscalid was found to be significantly moderate toxic for neurons by increasing oxidative stress and apoptosis in vitro. » Karakayalı E. M., Kekeç D., Önal T., Tuğlu M., 2021.  Investigation of the moderate toxicity of agricultural pesticides cyantraniliprole, boscalid and spiromesifen in vitro using neurotoxicity screening test. Anatomy. 2021.