Abeilles

Sur Groix, Jeff Pettis poursuit ses études sur la cohabitation entre abeilles et varroa

L’île de Groix est l’un des seuls endroits au monde où les colonies d’abeilles à miel cohabitent naturellement avec le redoutable parasite Varroa destructor. Depuis 2019, le scientifique Jeff Pettis a documenté cette coexistence pour POLLINIS. Il se penche aujourd’hui sur les mystérieux mécanismes d’adaptations qui sous-tendent cette cohabitation.

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Date : 5 octobre 2021

Depuis trois ans, le célèbre biologiste et entomologiste américain Jeffery Pettis se rend régulièrement sur la petite île de Groix pour étudier l’inhabituelle cohabitation entre l’abeille noire locale et le Varroa destructor. Alors que l’acarien décime les colonies d’abeilles mellifères en Europe et dans le monde, les colonies groisillonnes se sont accommodées de ce redoutable parasite, et affichent des taux de mortalité très inférieurs aux moyennes habituelles. C’est ce que montrent les résultats préliminaires de l’étude initiée à la demande de POLLINIS en 2019 avec le soutien de l’ASAN.Gx, le conservatoire d’abeilles noires de l’île de Groix.

« Presque partout dans le monde, les apiculteurs utilisent des traitements chimiques contre le varroa, et le taux de mortalité de leurs colonies se situe entre 20 % et 40 %. À Groix, où les apiculteurs ne traitent pas, le taux de mortalité des abeilles oscille entre 15 % et 20 % », a constaté Jeffery Pettis à l’issue de son dernier séjour à Groix, en mai 2021.

Pollinis à Groix

Jeff Pettis a effectué un nouveau séjour à Groix en mai 2021 pour clore son étude sur la cohabitation entre les abeilles locales et le parasite varroa, une étude commandée par Pollinis en 2019, avec le soutien de l’ASAN.Gx, le conservatoire d’abeilles noires de l’île de Groix. ©Ph. Besnard/POLLINIS

Des abeilles fortes grâce aux pratiques locales

Selon le scientifique, cette coexistence entre le parasite et l’abeille noire de Groix est rendue possible par plusieurs facteurs. D’une part grâce au patrimoine génétique exceptionnel et à la robustesse de l’abeille noire (Apis mellifera mellifera), seule sous-espèce de l’abeille à miel du continent européen à avoir résisté à deux glaciations, et d’autre part grâce à aux pratiques apicoles vertueuses mises en œuvre sur l’île.

Selon un rapport d’expertise de Lionel Garnery, chercheur au CNRS et spécialiste renommé de l’abeille noire, les abeilles domestiques de Groix comptent actuellement parmi les plus pures populations d’Apis mellifera mellifera identifiées en France. L’insularité de Groix a protégé ses populations d’abeilles mellifères – sauvages et domestiques – de l’hybridation, empêchant la dilution de leur patrimoine génétique. Elles ont ainsi toujours conservé leurs incroyables facultés d’adaptation et de résilience, y compris lors de l’arrivée du varroa sur leur territoire, en 1989. Une autre étude en cours de Jeff Pettis, sur l’évolution des colonies sauvages d’abeilles sur l’île, a démontré que celles-ci jouissent d’ailleurs aussi d’une très bonne santé et semblent cohabiter avec le varroa puisque leur population se maintient voire augmente dans certains sites. Cette étude repose notamment sur le suivi des colonies sauvages de l’île, effectué depuis plus de 10 ans par l’association locale pour la sauvegarde de l’abeille noire (ASAN.Gx).

Échappant aux impératifs de productivité de miel, l’apiculture amateure pratiquée sur l’île laisse par ailleurs les colonies d’abeilles évoluer au plus près de leur mode de vie naturel. « Je me contente d’un contrôle au début et à la fin de l’hiver, explique Charles-Henri Yvon, initié à l’apiculture sur l’île dès son plus jeune âge par son grand-père. À part ça je les laisse tranquilles, je n’ouvre pas mes ruches ». Cette pratique peu interventionniste s’affranchit notamment des usages apicoles devenus monnaie courante en apiculture conventionnelle, tels que le nourrissement au sucre ou le traitement chimique des ruches. « Pour moi, il est impensable de nourrir les colonies, et encore moins de les traiter », assène Jannick Leduc. « J’ai dû désapprendre tout ce que j’avais appris lorsque j’étais apiculteur en Île-de-France, détaille Michel Lépine, arrivé à Groix il y a une dizaine d’années. J’ai découvert ici une apiculture totalement différente, plus respectueuse des abeilles. Et j’ai moins de pertes de colonies maintenant qu’à l’époque ».

Pollinis à Groix
Malgré la présence de varroa dans les ruches, les colonies d’abeilles domestiques de l’île restent fortes et dynamiques. ©Ph. Besnard/POLLINIS

Pour évaluer le taux d’infestation au varroa des colonies domestiques de l’île, Jeff Pettis a suivi 36 ruches réparties sur six ruchers. Pour effectuer les relevés, le scientifique prélève dans un pot environ 300 abeilles qu’il saupoudre de sucre glace pour décoller les varroas. Il agite ensuite le pot et les acariens tombent par le couvercle percé de petits trous dans un récipient rempli d’eau, où il ils sont ensuite comptabilisés. Alors que les scientifiques estiment en général qu’un taux d’infestation supérieur à 5 varroas pour 100 abeilles condamne une colonie à une mort certaine, Jeff Pettis a observé des taux d’infestation parfois supérieurs, sans que la colonie ne s’en montre affectée. « Ce que cette cohabitation nous apprend, c’est qu’il y a d’autres méthodes d’apiculture que celles de l’apiculture conventionnelle. Cela nous prouve que si on laisse le temps à l’abeille de s’adapter, elle s’adapte toujours, sans intervention humaine », relève Jeff Pettis.

De nouvelles pistes à explorer

Cette cohabitation entre l’abeille à miel et le varroa n’a été observée que dans de très rares endroits du monde. Le célèbre biologiste Thomas SeeleyThomas Seeley, une vie à observer les colonies sauvages d'abeilles. l’a documenté auprès des abeilles sauvages de la forêt d’Arnot, dans l’État de New York aux États-Unis. On compte également les expériences d’Ingemar Fries en SuèdeIngemar Fries, Riccardo Bommarco, 2007, Possible host-parasite adaptations in honey bees infested by Varroa destructor mites. Apidologie 38. et d’Yves Le Conte dans le sud de la FranceYves Le Conte, et al. 2007. Honey bee colonies that have survived Varroa destructor. Apidologie 38. , qui ont permis d’observer une telle cohabitation.

Si la coexistence naturelle entre les abeilles domestiques et le parasite s’est construite naturellement sur Groix, les mécanismes qui la favorisent demeurent peu connus.  Avec le concours de POLLINIS, Jeff Pettis a donc décidé de poursuivre son étude afin de décoder les mécanismes de défense des abeilles groisillonnes face au varroa. « Que font ces abeilles de Groix par rapport à celles du reste du monde ? interroge le scientifique américain. Je pense qu’elles adoptent plusieurs comportements défensifs pour atténuer les effets du parasite ».

 

Jeff Pettis Groix
Pour comprendre de quelle manière les abeilles se défendent contre le varroa, Jeff Pettis analyse les larves présentes dans le couvain. ©Ph. Besnard/POLLINIS

Pour tenter de décrypter les comportements des abeilles groisillonnes, Jeff Pettis étudie plusieurs hypothèses à l’aide d’une série de nouveaux protocoles qui évaluent leurs mécanismes de défenses. Les abeilles se nettoient-elles mutuellement en chassant le varroa de leurs congénères ? Adoptent-elles une attitude hygiéniste en éliminant du couvain les larves et nymphes contaminées par le parasite ? Attaquent-elles le varroa ? Après avoir effectué ses premières observations au microscope, Jeff Pettis a repéré des traces de morsures et des pattes arrachées sur certains varroas… « J’ai remarqué que certaines cellules du couvain avaient été désoperculées puis refermées, sans que les abeilles enlèvent le varroa présent. Est-ce que cette intrusion perturbe le parasite dans sa reproduction ? C’est l’une des pistes que j’étudie actuellement », détaille Jeff Pettis, qui poursuivra ses recherches jusqu’en 2023.

  • Pollinis à Groix

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    En mai 2021, l’association groisillonne ASAN.Gx a organisé un atelier au sein du rucher pédagogique de l’île afin que Jeff Pettis expose les objectifs de son étude sur les abeilles de Groix. ©Ph. Besnard/POLLINIS

  • Pollinis à Groix

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    En plaçant 300 abeilles recouvertes de sucre glace dans un pot au couvercle percé, Jeff Pettis peut les séparer des varroas en secouant l’ensemble au dessus d’un récipient. Une technique qui permet d’évaluer sans dommage pour les abeilles le taux d’infestation d’une colonie. ©Ph. Besnard/POLLINIS

  • Pollinis à Groix

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    Depuis le démarrage de son étude en 2019, Jeff Pettis constate que les abeilles domestiques de Groix sont en pleine santé, malgré la présence du varroa. Leur taux de mortalité est inférieur à la moyenne nationale, alors qu’elles ne sont jamais traitées contre le parasite. ©Ph. Besnard/POLLINIS

  • Pollinis à Groix

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    C’est également le cas des essaims sauvages d’abeilles à miel, dont le nombre augmente sensiblement chaque année. Ici, un essaim a élu domicile dans une cavité du mur en pierre du fort du Haut-Grognon. ©Ph. Besnard/POLLINIS

  • Pollinis à Groix

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    Pour aller plus loin dans son étude, Jeff Pettis cherche à comprendre quels sont les mécanismes de défense des abeilles contre le varroa. Avec l’aide de l’équipe de POLLINIS et de Christian Bargain, le président de l’ASAN.Gx, il analyse ses nouveaux prélèvements. ©Ph. Besnard/POLLINIS

  • Pollinis à Groix

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    En inspectant des extraits de couvain, Jeff Pettis évalue la présence de varroa et constate que les abeilles ont enlevé l’opercule de certaines cellules, puis l’ont remis en place. Une intrusion qui pourrait avoir pour objectif de perturber le cycle de reproduction du varroa. ©Ph. Besnard/POLLINIS

  • 7- Pettis Groix microscope

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    Au microscope, il apparaît que certains varroas ont été mordus et leurs pattes ont été arrachées. De quoi émettre une autre hypothèse : les abeilles attaquent le varroa. ©POLLINIS

  • Pollinis à Groix

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    Autre hypothèse : les ouvrières retirent du couvain les larves et nymphes infectées par le varroa. Les recherches de Jeff Pettis et POLLINIS se poursuivent… ©Ph. Besnard/POLLINIS


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