Agriculture et Pesticides

Terres de pollinisateurs : rencontre avec Bernard Barrieu de la ferme des Bouviers

Exploitation principalement céréalière, avec un atelier de transformation en farine et un local dédié à la production d'huiles, la ferme bio des Bouviers produit également de l’électricité grâce à un hangar doté de panneaux photovoltaïques. Bernard Barrieu a reçu POLLINIS sur ses terres pour partager sa méthode et son expérience.

Date : 9 mars 2020

Bernard Barrieu et son épouse Véronique se sont installés à Parisot (Tarn) en 1995. L’exploitation passe en bio deux ans plus tard. Observer, s’adapter : retour sur une méthode qui fait ses preuves depuis plus de vingt ans à Parisot.

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Installés à Parisot dans le Tarn depuis 1995, Véronique et Bernard Barrieu prouvent qu’il est possible de mener une exploitation viable en se passant d’intrants phytosanitaires.
© V. Chapuis/POLLINIS

Un choix de vie

Pourquoi êtes-vous devenu agriculteur ? 

Mes grands-parents et mes parents sont nés sur des exploitations agricoles, dans le Gers. Mes grands-parents du côté maternel étaient fermiers. J’ai toujours voulu devenir agriculteur depuis mon plus jeune âge par passion du milieu agricole ; l’élevage est venu plus tard. Ma passion ne s’est jamais arrêtée depuis. Je me suis installé sur Parisot en 1995. J’ai été, pendant un an, en GaecGroupement agricole d’exploitation en commun. avec des éleveurs. Mais on s’est rendu compte qu’il était difficile d’être toujours d’accord les uns avec les autres ; et puis j’avais le sentiment de toujours devoir justifier mes actions ou mes décisions. Cette situation ne me convenait pas. Au bout d’un an, je me suis donc installé en fermage avec 40 ha sur le Gaec. On avait décidé qu’après un an, si tout se passait bien, je pourrais garder les terres. J’ai repris l’exploitation d’un agriculteur qui partait en retraite, ce qui faisait 25 ha en plus des 40 ha d’avant.

Mon installation définitive en bio s’est faite en 1997. À cette époque, je m’occupais de blondes d’AquitaineRace bovine élevée pour sa viande.. Il y avait en tout 35 mères pour 60 UGBUnités de gros bétail. Par exemple, une vache laitière vaut 1 UGB, un bovin de moins d’un an vaut 0,4 UGB.
. Nous avons commencé la transformation sur la ferme et la vente directe dans les années 2000, ce qui nous a permis de nous installer. On a eu l’opportunité d’acheter 50 ha supplémentaires pour assoir l’exploitation : cela nous donnait une marge de manœuvre si jamais un problème se présentait. Il s’agissait de terrains drainés et irrigables et on les a tous tournés en bio. On a développé un atelier de porcs en 2004. Et puis en 2014-2015, on a perdu les 65 premiers hectares et on a fini par arrêter l’élevage. La mode du bio fait que les gens mangent de moins en moins de viande et c’est pourquoi l’activité de transformation de céréales a pris le pas sur le reste. Aujourd’hui, je ne fais que de la céréale et des oléoprotéagineux sur 136 hectares.

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Bernard a toujours voulu devenir agriculteur depuis son plus jeune âge, par passion du milieu agricole. Sa passion ne s’est jamais éteinte depuis. © V. Chapuis/POLLINIS

Les produits de la ferme

Combien d’espèces et de variétés cultivez-vous ?  

Je cultive une douzaine d’espèces différentes : du blé (avec un mélange de variétés récentes et de variétés anciennesDu Lot-et-Garonne et de Pyrénées-Atlantiques.
), du petit épeautre, du seigle, du sarrasin, de la lentille verte, du pois chiche, du maïs grain irrigué, du soja grain irrigué, du tournesol oléique et linoléique, de la cameline, de la féverole et du colza.

Faites-vous des rotations de cultures ? 

Oui, mais je n’ai pas de rotation-cadre. On se cale sur le temps et les adventices« Mauvaises herbes ». qui poussent, car la multitude des cultures et l’alternance des périodes de semis des différentes cultures contraignent les adventices et nous permettent d’avoir des terres relativement propres.

Faites-vous des associations de cultures ?

Je n’en fais plus car ce n’est pas simple pour le tri et la transformation. Les brisures de protéagineux peuvent se retrouver dans la farine ; la cameline peut se charger de terre pendant la récolte et cela trouble l’huile. Je trouve néanmoins que le principe reste intéressant. Avec le colza, par exemple, ça pourrait être plus facile car c’est une plante qui monte.

Quels types de semences ou de plants utilisez-vous ? 

Pour la plupart des cultures, j’utilise des semences certifiées fermières produites sur la ferme. Pour le tournesol et le maïs, ce sont des semences certifiées que j’achète ailleurs, chez RAGTRouergue Auvergne Gévaudan Tarnais, entreprise distributrice de semences de grandes cultures., Rustica ou Limagrain.

Quels produits transformez-vous à la ferme ? 

Nous avons deux sites de transformation sur l’exploitation : deux moulins pour la farine et une presse à huile. C’est grâce à ça que nous pouvons faire de la vente en direct.

Vous produisez également de l’énergie sur la ferme ? 

Oui, j’ai des panneaux photovoltaïques. J’ai monté une société avec des amis, nous avons en tout 11 hangars. Nous revendons l’électricité à EDF, cela nous permet d’avoir des compléments de revenus. Par exemple, mon bâtiment produit 200 000 kWh par an. Pour vous donner une idée, cela représente l’alimentation en électricité pour un an d’une soixantaine de maisons.

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Il y a deux sites de transformation sur l’exploitation : deux moulins pour la farine et une presse à huile, grâce auxquels Véronique et Bernard peuvent faire de la vente en direct.
© V. Chapuis/POLLINIS

La labellisation AB

Tous vos produits sont-ils labellisés Agriculture biologique (AB) ?  

Oui.

Pour vous, la labellisation a-t-elle été un outil d’insertion dans le territoire, un moyen de valoriser vos produits ou le fruit d’une démarche militante ? 

Ni une démarche militante, ni un outil d’insertion mais plutôt une autre façon de concevoir la vie. C’est aussi une manière de valoriser nos produits. Selon moi, le label est une garantie pour le consommateur d’accéder à un aliment sans produit chimique de synthèse, sans OGM et contrôlé par un organisme certificateur indépendant.

Selon vous, le cahier des charges de l’AB est-il satisfaisant ? 

Oui, même s’il n’est pas forcément satisfaisant en l’état ; tout le monde a le même et il y a quand même un contrôle indépendant derrière. Le label est une clé pour accéder à quelque chose mais on peut aller au-delà.

Circuits de distribution

Quels sont vos différents débouchés ?

En dehors de la vente en direct aux particuliers, il y a les magasins bio comme La Vie claire ou Biocoop, La Ruche qui dit Oui, Drive fermier Tarn, des plateformes de vente comme « Produit sur son 31 », deux crêperies locales, une pizzeria, un magasin (Brin de ferme, à Saint-Sulpice) et deux boulangeries locales.

En moyenne, combien d’intermédiaires y a-t-il entre vous et le consommateur final ? 

Entre 0 et 2, le plus long étant pour les coopératives comme Agribio Union ou Grains d’Oc, par lesquelles passent environ 40 % de la production, celle qui n’est pas vendue en direct.

Quelle part des volumes produits et des recettes représentent les productions destinées à une consommation locale (rayon de 150 km) ? 

Environ 75 %, je dirais.

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Tous les produits de la ferme sont labellisés bio. Un label qui, selon Bernard, garantit au consommateur d’accéder à un aliment sans produit chimique de synthèse, sans OGM et contrôlé par un organisme certificateur indépendant. © V. Chapuis/POLLINIS

Gestion des pressions 

Sur l’ensemble de vos ateliers, quelles sont vos techniques de gestion des pressions ? 

En ce qui concerne les adventices, j’utilise les rotations, plus les faux semis et le binage pour les cultures en rangs comme le maïs, le tournesol, le colza et le soja. Ici, nous avons un sol de boulbène, du limon très fin et les terres sont battantesTerres qui ont tendance à former une croûte compacte en surface sous l’effet de la pluie..

Et pour les insectes ? 

Les insectes, ce n’est pas une catastrophe, on vit avec. Évidemment, on n’utilise pas de produits, même homologués AB. La présence de haies et de bandes enherbés favorise la présence d’auxiliaires comme les syrphes ou les chrysopes. Ça permet aussi aux oiseaux de nidifier et d’être présents pour lutter contre la brucheinsecte dont les larves se développent dans les graines ou les fruits de certaines cultures. ou la pyrale.

Vos techniques de gestion des pressions ont-elles changé au fil du temps ? 

On regarde comment évoluent les pressions et on agit en conséquence. Pour les parasites et les insectes, j’avais essayé la vitamine C mais j’ai arrêté, je n’ai pas eu le temps de remettre ce système en place. Après, ici, ce qui pose le plus de problème, c’est l’ambroisie, qui est allergène à la floraison, et le daturaPlante toxique., qui nous arrive par l’irrigation car il y a beaucoup de datura qui pousse au bord du Tarn et les graines tombent dans l’eau. C’est un problème récurrent contre lequel il est difficile de trouver d’autres moyens de lutter que la rotation. L’électrocultureTechnique qui consiste à stimuler la croissance des plantes par des champs ou des courants électriques. me tente bien, je connais quelqu’un qui utilise cette méthode en Alsace. Mais il faudrait que j’y aille pour me renseigner et cela me demanderait de partir pour au moins trois ou quatre jours. En plus, même si je pense que cela pourrait fonctionner, ça prendrait quand même du temps de l’appliquer sur de telles surfaces.

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La présence de haies et de bandes enherbés favorise la présence d’auxiliaires comme les syrphes ou les chrysopes. Ça permet aussi aux oiseaux de nidifier et d’être présents pour lutter contre la bruche ou la pyrale.
© V. Chapuis/POLLINIS

Un paysage varié

Quelles types de SIE Surface d’intérêt écologique. peut-on trouver sur votre ferme ?

J’ai des arbres et des haies. On est au bord de la forêt, avec 800 ha de bois. Il y a également la présence d’un lac. Je ne l’utilise pas pour l’irrigation, j’utilise plutôt le Tarn en laissant le lac à un couple de maraîchers amis qui l’utilisent pour leurs cultures.

Pouvez-vous estimer le pourcentage de SIE par rapport à votre SAUSurface agricole utile. ?

Cela doit représenter une dizaine de pourcents. Certains diront que ce n’est pas assez…

Quelle est la hauteur et la largeur moyenne de vos haies ?

Je dirais entre 2,5 et 3 mètres en hauteur et en largeur, mais j’en ai aussi des jeunes moins fournies.

Et pour vos prairies ?

J’ai cinq hectares de prairies. Il s’agit de prairies naturelles, une seule est semée en multi-espèces. Elles sont fauchées une fois par an. Elles ont toutes été semées il y a plus de 10 ans.

Quelles sont les espèces qui composent ces prairies multi-espèces ?

Luzerne, fétuque, dactyle, ray-grass anglais, fléole, lotier et trèfle violet.

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Il y a cinq hectares de prairies sur la ferme. Il s’agit de prairies naturelles, une seule est semée en multi-espèces. Elles sont fauchées une fois par an. © V. Chapuis/POLLINIS

Gestion de l'eau et des sols

Y a-t-il des enjeux liés à l’eau sur votre territoire ? 

Oui. Vous avez sûrement dû entendre parler du barrage de Sivens… On a la chance d’avoir le lac et les droits de prélèvement sur le Tarn accordés par l’ASAAssociation Syndicale Autorisée qui nous permettent d’irriguer. Cet hiver a été très pluvieux et les lacs se sont remplis mais les années de sécheresse sont plus difficiles. En 2003, nous avons eu une baisse de revenus liée à la canicule. En plus du fait d’être jeune installé, je n’avais pas les moyens d’acheter du foin car les récoltes avaient été mauvaises et j’ai dû vendre mes génisses.

Mettez-vous en place des pratiques pour préserver l’eau, en quantité et en qualité ? 

Non. Pour mon usage domestique, j’ai essayé de récupérer l’eau de pluie mais il n’y en a pas assez et le matériel est trop cher, ce n’est pas rentable. C’est triste à dire mais l’eau du robinet n’est pas assez chère pour qu’on investisse dans ce genre de matériel… Ou alors l’État n’a pas envie de développer des alternatives pour donner du travail à Veolia mais c’est un autre débat…

Comment qualifieriez-vous l’état de vos sols ? 

L’état des sols dépend des parcelles. Certains sont vivants et d’autres sont très tassés, ce qui fait qu’il n’y a pas de vie microbienne et biologique et le fait d’utiliser des produits phytosanitaires n’y change rien. C’est le cas, par exemple, sur un îlot que j’ai récupéré en fermage et qui était cultivé en conventionnel. Il y a pas mal de matière organique et d’éléments nutritifs mais les plantes n’arrivent pas forcément à pomper car l’activité biologique est restreinte. Sur ce type de sol, le semis direct marche bien en conventionnel grâce au glyphosate, mais il ne faut pas venir me parler du vivant quand on utilise des produits phytosanitaires ! En revanche, quand vous devez repasser ce type de terrain en bio, vous n’avez plus ce « filet de protection » du conventionnel, où l’on nourrit la plante avant de nourrir le sol. Il faut au moins cinq ou six ans pour que la vie microbienne reprenne, en l’aidant par des couverts et des moyens mécaniques. On peut aussi utiliser des plantes comme le colza, qui structurent le sol grâce à leurs racines pivotantes. C’est pourquoi je pense que le non labour du sol est un dogme. Il faut préparer les sols de manière à avoir une vie microbienne. Certains sols sont trop compactés pour se passer d’intervention mécanique. Il faut se méfier des modes et des donneurs de leçons.

Du coup, je laboure une fois tous les cinq ans. Mais, pour le reste, je n’ai pas de travail type, ni d’assolement type ; j’observe la nature et les conditions pédoclimatiques avant tout. Les conditions de semis se jouent par rapport au sol, il ne faut pas semer à tout prix si les conditions ne sont pas propices.

Utilisez-vous quand même des engrais ? 

J’achète des engrais organiques.

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Les insectes pollinisateurs sont primordiaux pour toutes les cultures à fleurs de la ferme : sarrasin, tournesol, colza et cameline.
© V. Chapuis/POLLINIS

La place des pollinisateurs

Vos cultures dépendent-elles des insectes pollinisateurs ? 

Oui, beaucoup. Ils sont primordiaux pour toutes les cultures à fleurs : sarrasin, tournesol, colza et cameline. La pollinisation est indispensable. Il doit y avoir aussi un effet induit que je ne peux pas mesurer avec les arbres, les haies, les bandes enherbées… Mais j’ai remarqué qu’on voit moins d’oiseaux ces derniers temps.

Selon vous, quelles sont les pratiques qui sont les plus favorables aux pollinisateurs ?

Ne pas employer de produits phytosanitaires et avoir des SIE pour qu’ils puissent se reproduire, se cacher en hiver et avoir toujours des espèces en floraison pour les alimenter.

Peut-on trouver des ruches sur votre ferme et connaissez-vous les races d’abeilles qui composent les essaims ? 

Oui, il y a une dizaine de ruches, avec une apicultrice qui s’en occupe. Mais pour être honnête, je ne sais pas quelles races y sont élevées.

Le réseau

Quels acteurs vous conseillent ou vous accompagnent ? 

Agro d’OcCoopérative agricole régionale organisée en Ceta (Centre d’étude des techniques agricoles). et la chambre d’agriculture

Êtes-vous impliqué dans des projets de recherche ? 

Oui, le comptage de vers de terre, d’insectes et d’oiseaux et la mesure de la biodiversité par le réseau DephyRéseau Démonstration, expérimentation et production de références sur les systèmes économes en phytosanitaires », qui a « vocation à développer, mutualiser et diffuser les expériences réussies de systèmes de culture réduisant fortement l’usage des produits phytosanitaires ». et l’Inra.

Êtes-vous soutenu par votre famille, vos amis, votre voisinage ?  

Ils nous soutiennent moralement et économiquement. Leur acte d’achat nous permet de vivre correctement. Au-delà de ce cercle, ce qui nous permet de tenir financièrement, ce sont d’abord et avant tout les consommateurs.

Proposez-vous du tourisme à la ferme ?

Nous faisons partie de France Passion, ce qui veut dire que des camping-cars peuvent s’arrêter pour rester la nuit. Nous faisons une visite s’ils le demandent mais ce n’est pas rémunéré. La contrepartie, c’est quand même qu’ils nous achètent nos produits.

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Il y a une dizaine de ruches sur l’exploitation, avec une apicultrice qui s’en occupe. © V. Chapuis/POLLINIS

Bilan économique

Quel est le poste qui représente les charges les plus importantes pour la ferme ? 

L’achat et l’entretien du matériel, l’achat des semences certifiées, le foncier et la transformation. Le bâtiment, lui, s’autofinance.

Touchez-vous des aides financières ?  

Oui, de la PACPolitique agricole commune., ça tourne autour de 30 % du chiffre d’affaires.

Vos revenus sont-ils dépendants de l’évolution des cours des matières premières ?

Pas vraiment. Une exploitation comme la nôtre, qui fait la transformation et privilégie les circuits courts, est beaucoup moins influencée par les marchés mondiaux.

Et vos pratiques agronomiques sont-elles influencées par les besoins, les enjeux du territoire ? 

Oui, par les zones vulnérables PACZone où la qualité des eaux est menacée par une pollution aux nitrates ou à des produits susceptibles de se transformer en nitrates, d’origine agricole., qui créent un certain nombre de contraintes, avec des réglementations qui n’ont parfois aucune cohérence agronomique. On nous demande par exemple de semer des couverts en octobre, sans tenir compte de l’opportunité de semer à cette période s’il n’a pas plu ou s’il pleut trop. C’est absurde : on essaie d’imposer une logique administrative à la nature qui, elle, ne connait pas de dates !

Parvenez-vous à vous dégager un revenu ? 

Oui, surtout depuis 2010 et la construction du hangar, qui a permis de générer un complément de revenus avec la vente d’électricité. Cela représente environ 1 200 € par mois et par personne.

D’autres personnes travaillent-elles sur la ferme ?  

Ma femme est mon associée et il y a également un salarié qui vient une demi-journée par semaine pour le conditionnement. Nous prenons des stagiaires aussi.

En moyenne, combien d’heures travaillez-vous par semaine ? 

Je dirais que je travaille entre 65 et 70 h par semaine.

Parvenez-vous à prendre des congés ? 

Oui, 15 jours par an.

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Véronique est l’associée de son mari. Il y a également un salarié qui vient une demi-journée par semaine pour le conditionnement. La ferme prend des stagiaires aussi.
© V. Chapuis/POLLINIS

Êtes-vous satisfait de vos rendements ? 

Pour le maïs, j’ai un rendement de 80 quintaux par hectare. On aimerait toujours avoir plus mais, pour du bio, c’est déjà bien. On a un équilibre entre les cultures, c’est rarement catastrophique, surtout quand on fait de la transformation derrière. Pour moi, en agriculture biologique, les cultures sans la transformation ne sont pas tenables, ce n’est pas assez rentable. Ou alors, pour faire vivre deux personnes sans transformation, il faudrait une exploitation de plus de 300 ha, ce qui est beaucoup trop grand à mon avis.

Et êtes-vous satisfait de la rémunération de vos productions ? 

Non, là encore, on espère toujours davantage mais, globalement, on n’a pas trop à se plaindre, c’est correct. On valorise 60 % de notre production en vente directe ou en circuits courts, ce qui permet de maintenir la valeur ajoutée sur l’exploitation. De plus, il y a un véritable engouement pour la bio, à la fois du côté du consommateur et du monde agricole. Tant que l’offre est inférieure à la demande, les prix sont corrects. Mais, même si c’est souhaitable sur le plan alimentaire, j’ai peur que la croissance de la bio nous conduise au même point que dans le conventionnel, avec une augmentation de la production qui ferait baisser les prix.

Selon vous, de quels autres types de critères devrait-on tenir compte pour évaluer la performance d’un système agricole ?

Peut-être la qualité… mais comment la mesurer ? Le critère protéiqueCalculé en fonction de la teneur en protéines de la céréale cultivée.
est mauvais, le schéma trop industrialisé et il y a trop d’assistanat dans le sens où c’est trop encadré, on ne peut pas sortir d’un cadre de règles strictes. Un exemple : les coopératives imposent un taux de 10 à 11 % de protéines pour votre blé et le reste part automatiquement dans l’alimentation animale. Or, on peut très bien faire du pain avec du blé à 9 % de protéines mais ça, les boulangeries industrielles ne savent pas le faire. C’est un système qui met l’argent en priorité et où les lobbys sont trop forts.

Il faudrait aussi tenir compte des services rendus à la société par la bio. L’agriculture biologique rend service à la société puisqu’il n’y a pas d’utilisation de produits phytosanitaires de synthèse, qu’on ne retrouve donc pas dans les nappes de nitrates et de phosphates. Ce n’est pas un hasard si l’agence de l’eau demande aux agriculteurs de passer au bio près des points de captage et les aide pour la conversion !

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© V. Chapuis/POLLINIS

Bilan général

Êtes-vous globalement satisfait de votre projet ? 

Oui.

Quels sont les facteurs qui contribuent le plus à votre bien-être ?

Mon métier contribue à mon bonheur mais il est entaché par des contraintes administratives dont je serai libéré à ma retraite ! Je supporte mal qu’on me dise ce que je dois faire sachant que les critères de jugement sont mauvais.

Pouvez-vous évaluer la pénibilité de votre travail sur une échelle de 0 à 10 ?

Pour ma femme, je dirais 9/10 du fait du travail physique et de la manutention. Elle porte des sacs qui peuvent faire 25 kg. Cela lui cause des problèmes de dos et elle a une tendinite à l’épaule en ce moment. Pour moi, c’est moins pénible : je dirais 5 ou 6/10, même si je sens que je n’ai plus 20 ans… Mais mon travail est plus pénible moralement que physiquement. J’ai un gros ras le bol de l’administration, on a beaucoup trop de papiers à faire. On ne fait plus notre travail comme on devrait le faire et on a du mal à digérer qu’on nous explique comment on doit faire notre travail. Pour cet aspect-là, je mets 8/10 pour la pénibilité.

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« Mieux produire, mieux se nourrir, c’est peut-être voir augmenter le prix de son alimentation mais aussi bénéficier d’économies considérables sur les dépenses de santé et la dépollution de l’eau. Il y a bien un nouvel équilibre à trouver. »
© V. Chapuis/POLLINIS

Comment voyez-vous l’évolution de l’agriculture ?

Aujourd’hui encore, l’agriculture est basée sur le cycle de l’azote et les énergies fossiles. Or, il faut regarder les choses en face : on a atteint le pic pétrolier depuis plus de dix ans et, comme les produits phytosanitaires et les engrais sont indexés sur le prix du pétrole, plus ça va aller, plus tout ça va coûter cher. À partir de là, deux solutions. La première : on augmente le prix de la matière première agricole, mais l’État, qui sait que les révolutions commencent toujours avec l’augmentation des prix de l’alimentation, fera tout pour éviter ce cas de figure. Reste donc la seconde solution, la seule qui soit vraiment viable socialement : promouvoir une agriculture qui s’affranchisse de cette double dépendance cycle de l’azote/énergie fossile. Dans tous les cas, cependant, je pense qu’il va quand même falloir s’habituer à un monde où le coût de l’alimentation sera plus élevé que ce qu’il représente actuellement, c’est-à-dire autour de 9 à 10 % des dépenses d’un ménage. Mais il faut voir les choses dans leur ensemble : se nourrir, c’est aussi un acte de santé et de bien-être. Et mieux produire, mieux se nourrir, c’est peut-être voir augmenter le prix de son alimentation mais aussi bénéficier d’économies considérables sur les dépenses de santé et la dépollution de l’eau. Il y a bien un nouvel équilibre à trouver.