Agriculture et Pesticides

Terres de pollinisateurs : rencontre avec Olivier Ranke de la bergerie de Villarceaux

C'est en 1995 qu'Olivier Ranke reprend la Bergerie de Villarceaux dans le Val d'Oise. Cette ferme est intégrée dans un domaine de 700 ha, propriété de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l'Homme. L'ingénieur agronome réalise à l'époque la transition agréocologique de la ferme de 370 ha, une expérience pionnière.

Date : 9 mars 2020

Sur cette terre du Vexin livrée à la monoculture de céréales, Olivier Ranke  commence par réintroduire un système de polyculture-élevage appuyé sur des prairies diversifiées dans les rotations. L’objectif de la ferme est de créer un système autonome en intrants, en fixant naturellement l’azote grâce à des légumineuses. Le passage à la bio se fait au tournant du millénaire.

Olivier Ranke sélectionne des variétés de plantes adaptées localement et résistantes aux champignons et teste les associations de cultures les plus adéquates. Il travaille sur des variétés de blé anciennes pour faire du pain. Pour réintroduire de la biodiversité dans le milieu, l’agriculteur a redécoupé également le domaine en parcelles plus petites et replanté des haies qui abritent oiseaux, faune auxiliaire et pollinisateurs.

Vingt hectares de terrain sont dédiés à l’agroforesterie, pour lutter contre les pertes d’eau et le lessivage. Les ressources sont nombreuses pour les pollinisateurs, même si elles n’ont pas été spécifiquement introduites pour eux : mûriers sauvages, robiniers faux-acacia, frênes, merisiers, pruniers, pruneliers, mirabelliers…

EARL du Chemin neuf-Olivier Ranke

Olivier Ranke a réintroduit un système de polyculture-élevage appuyé sur des prairies diversifiées dans les rotations, avec un passage à la bio au tournant du millénaire.
© P. Besnard/POLLINIS

Aujourd’hui, Olivier Ranke garde son credo : « la ferme, ce n’est pas uniquement un outil de production ; c’est un outil  d’intégration territorial, écologique, paysager, social, économique » qui doit tenir compte d’une réflexion globale sur le système alimentaire.

Entretien réalisé pour POLLINIS en mai 2017 par Lorine Azoulai, ingénieure spécialisée en sciences-politiques et alimentation durable et Matthieu Lacour-Veyranne, ingénieur agronome.

Être autonome 

Comment s’est construit votre système agricole ? 

Le premier pas, c’était de réintroduire de l’élevage, et donc de la prairie dans la rotation. Le second pas, cela a été le passage en bio. Derrière, il y avait une vraie réflexion agronomique sur la fertilité des sols et la gestion des plantes adventices. Pour avoir une gestion avec le moins possible d’intrants chimiques, le système de rotation prairie-culture s’avérait le plus adapté. Des prairies mixtes à base de légumineuses pour fertiliser et, derrière, des prairies suffisamment longues pour limiter la prolifération des adventices« Mauvaises herbes ». À partir du moment où on avait totalement repensé le système à base de prairies, la bio a découlé naturellement, c’était en quelque sorte la marche supérieure du « zéro intrant ».

Mais c’était un objectif d’autonomie ? 

Oui, le but était d’être autonome sur les intrants indispensables, à savoir l’azote et le carbone. Le carbone et l’azote viennent de l’air. Le carbone, toutes les plantes en fixent. Pour l’azote, seules quelques plantes sont capables de transformer l’azote de l’air en azote minéral, qui sera ensuite transformé en matière organique. Ces plantes, ce sont les légumineuses.

Il y a les herbagères, celles que l’on retrouve dans la prairie : trèfle, luzerne, minette, sainfoin… On a ensuite les légumineuses fourragères, qui servent à l’alimentation du bétail : les pois, les féveroles, les lupins… Et puis les légumineuses à graines destinées à l’alimentation humaine comme les lentilles, les haricots, le soja.

Ici, nous avons trois types de parcelles. Les parcelles herbagères pures, qui restent en permanence en prairies naturelles. Ensuite, les parcelles en rotation, qui sont en prairies temporaires puis en culture, c’est la grande majorité. Enfin, trois parcelles qui sont en agroforesterie, car des arbres comme l’aulne ou le robinier faux acacia sont aussi capables de fixer l’azote.

Le bétail va consommer une partie des légumineuses herbagères et fourragères, celles que nous ne pouvons pas valoriser pour l’alimentation humaine. Ce faisant,  l’herbe est transformée en fumier et compost, des éléments assimilables par le sol. Cela nous sert de fertilisant, nous n’avons pas besoin d’en acheter à l’extérieur.

Et à partir de là, la bio est venue tout naturellement, parce qu’on n’utilisait plus aucun fertilisant chimique, plus d’herbicides. Quant aux insecticides, il est possible de s’en passer en réfléchissant un peu à l’aménagement autour des parcelles. Reste les problèmes fongiques à régler et ça, ça dépend du choix de variétés. En fait, le but de la chimie n’est pas tant de gérer les maladies que de gérer l’approvisionnement en azote et les problèmes d’enherbement. Et dans les systèmes prairiaux on arrive à gérer ça.

L’objectif de la ferme est de créer un système autonome en intrants, en fixant naturellement l’azote grâce à la présence de légumineuses, dont la consommation par le bétail permettra de produire les effluents qui enrichiront les terres de culture du blé meunier. © P. Besnard/POLLINIS

Vous, ça fait combien de temps que vous avez repris l’exploitation ?

Moi j’ai commencé ici en 1995 en tant que salarié de la SCEASociété civile d’exploitation agricole et j’ai repris la ferme en janvier 2006. Le passage en bio, lui, s’est fait entre 1997 et 2000.

Est ce que vous êtes satisfait du label bio ?

Le label bio il est comme il est ! Il est européen, donc c’est le fruit d’une négociation. Il pourrait être meilleur, bien sûr, mais il pourrait être pire, ça dépend du point de vue. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il me semble quand même garantir au consommateur des produits plus sains et une production qui respecte davantage l’environnement. Après, il est sûrement améliorable sur les aspects économiques, la notion de filières solidaires Nord-Nord ou Nord-Sud, les critères sociaux… C’est pour cela que nous avons ici la mention « Nature et Progrès », parce que l’on s’intéresse un peu plus à l’intégration territoriale de la ferme. La ferme n’est pas uniquement un outil de production, mais aussi un outil d’intégration écologique, paysagère, sociale, économique ; nous essayons de faire travailler des locaux, nous avons une réflexion sur le système alimentaire… Mais je pense qu’une très large majorité d’acteurs bio partage ces préoccupations et va généralement beaucoup plus loin que le cahier des charges.

Rotations et cultures

Comment est-ce que vous organisez vos rotations ? 

On est sur des rotations de 8 à 10 ans. L’intérêt du système polyculture-élevage, c’est d’être très souple, on a toujours la possibilité, si on se sent dépassé par les adventices par exemple, de pouvoir repasser une parcelle en prairie. Donc on peut remettre en prairie de manière anticipée si le besoin s’en fait sentir mais, généralement, on est sur une rotation de 8 à 10 ans : 5 ans de prairie, puis une céréale, une légumineuse, une céréale, un mélange céréalier et une dernière céréale. Dans un système de polyculture « pure », on est généralement très contraint par la rotation.

Et sur les cultures, vous avez combien de variétés par espèce cultivée ? 

En tournesol, en féverole, en avoine, je n’ai qu’une variété cette année. En fait, les réflexions variétales se font surtout sur le blé, qui représente quand même 40 % de la surface cultivée hors prairies, je suis donc très attentif à sa diversité. Pour le reste, nous avons une telle diversité de cultures que je ne pourrais pas me permettre de gérer plusieurs variétés. Nous travaillons avec des populations, comme l’épeautre et le petit épeautre, le lentillon et la lentille verte, qui ne sont pas des variétés à proprement parler.

Comment gérez-vous votre assolement ?

Il y a donc 40 % de blé et les 60 % restants sont répartis sur 10 cultures. L’avoine mobilise 15 à 20 ha ; les autres cultures sont réparties sur des parcelles de 7 à 8 ha. Dans les mélanges pour le fourrage, on a féverole ou pois associés à du triticale et de l’épeautre ; en culture associée, on a lentille d’hiver avec du seigle et lentille de printemps avec de la cameline. On fait aussi des essais d’association avec la féverole (avoine ou épeautre)…

Quelle est la logique derrière vos associations de cultures ?

Je prends l’exemple de la féverole : c’est une grosse graine qui se sème à très faible densité. Cela donne une faible couverture du sol et souvent, suivant les conditions climatiques, les adventices prennent le dessus. L’idée, du coup, est de l’associer à une céréale pour occuper le terrain et faire concurrence aux adventices.

Comment luttez-vous contre les adventices ?

Être agriculteur, c’est mettre en place une culture qu’on va récolter, la mettre dans les meilleures conditions pour qu’elle produise le plus possible. Après, on va essayer d’éliminer les maladies, les ravageurs et les adventices. Pour les maladies, on met en œuvre tout un tas de stratégies pour éviter qu’elles se déclarent. Pour les ravageurs, on va mettre en place un système qui permettra aux auxiliaires d’éviter qu’ils ne pullulent et impactent le rendement. Contre les adventices, on va utiliser les moyens mécaniques comme la herse étrille, qui est une sorte de peigne qui va détruire les mauvaises herbes en train de lever ; la houe rotative, qui fait le même travail de manière un peu plus agressive ; et le binage, qui permet de désherber entre les rangs semés. Après, il y a une quatrième stratégie, qui est de ne rien faire et d’occuper le sol suffisamment bien et vite pour que les adventices n’aient pas l’espace pour se développer. Ça, c’est la meilleure des manières…

Comment faites-vous pour le choix des semences ? 

Aujourd’hui, j’arrive à faire à peu près bien toutes les semences de céréales. Nous en achetons toujours un peu, mais nous arrivons à développer les variétés qui poussent bien ici et à les adapter à notre système de production. Mais nous n’avons pas le temps de tout travailler en sélection, notamment les légumineuses. Pour les pois, les féveroles, je ne sais pas faire de la bonne semence, c’est aussi simple que ça. Pareil pour les lentilles ; je n’ai pas le matériel adapté. Les oléagineux (colza, tournesol), ça pourrait être faisable mais bon, pareil, manque de temps et de matériel…

L’autre gros volet, ce sont les semences fourragères pour les prairies. Je cherche à avoir des prairies dont la production s’étale tout au long de l’année, pour nourrir les animaux, je suis obligé de diversifier ce que je sème avec 7 ou 8 espèces ou variétés différentes. Avec une telle diversité, il faut que j’achète toutes mes semences.

Vous avez une petite activité de sélection ? 

Oui, on a une petite activité de sélection sur le blé, l’idée étant de travailler sur des populations, des mélanges adaptés localement. On développe aussi un fournil, avec une vente directe de pain, en travaillant sur un pain de qualité, un pain « santé ». Cela nous pousse aussi à réfléchir aux variétés qu’on implante, avec l’avantage de pouvoir tester directement les résultats. Nous travaillons depuis 4 ans avec un  groupe de boulangers sur l’évaluation de variétés dites anciennes, de variétés populationsVariétés cultivées hétérogènes, souvent appelées « variétés de pays ».
, on voit ce que ça donne en panification. On  regarde celles qui ont un intérêt en terme de goût, de couleur, de qualité organoleptique… Nous allons évaluer une trentaine de variétés anciennes comme ça. Après la mise en culture, dans 3 ou 4 ans, nous aurons assez de semences pour travailler sérieusement là-dessus. C’est aussi un marché qui se développe pour la vente. Ici, on a de la chance : on est en Île-de-France donc on a une filière qui peut se mettre en place. Je travaille avec une coopérative qui vise à mieux la structurer, avec les agriculteurs et les transformateurs. On travaille avec un moulin d’Île-de-France mais je ne traite pas du tout en direct avec des meuniers, je ne suis pas sur une logique de vente sur le grand marché.

EARL du Chemin neuf-Olivier Ranke

Un grand travail de redécoupage parcellaire a été fait, ainsi qu’un travail de replantage de haies sur la partie dite « de bonne terre », où toutes les haies avaient été arrachées.
© P. Besnard/POLLINIS

L'importance des infrastructures agro-écologiques

Est-ce que vous connaissez la part d’infrastructures agroécologiques (IAE) dans la SAUSurface agricole utile ? 

La quasi totalité de nos parcelles sont clôturées avec, du coup, des surfaces non travaillées. Il y a quelque chose comme 15 ou 20 kilomètres de haies ou de bordure de bois le long des parcelles. On a des bandes d’herbe d’environ un mètre qui entourent nos parcelles, comme techniquement il est impossible de cultiver toute la surface.

Cela s’est mis en place un peu tout seul ou c’est vous qui avez travaillé dessus ? 

Non, non, il y a eu un grand travail de redécoupage parcellaire et un travail de réimplantation de haies sur toute la partie dite « de bonne terre », où toutes les haies avaient été arrachées, et où il n’y avait plus d’infrastructures agroécologiques.  Comme le propriétaire précédent était un grand fan de chasse, il avait préservé pas mal de haies du coup… Mais aujourd’hui elles sont vieillissantes. À mon avis, l’intérêt agroécologique est de plus en plus faible, il faut arriver à revégétaliser. Le souci, c’est que c’est coûteux en terme de temps et de moyens, avec un intérêt financier direct faible voire nul. Donc on n’a pas encore attaqué ce chantier-là mais il va falloir s’en occuper très rapidement.

Nous avions fait une cartographie de l’impact des surfaces agroécologiques sur la surface cultivée, et je crois qu’on couvrait 80 à 90 % des surfaces cultivées. Dans la partie « grandes cultures » où il n’y avait plus aucune haie, l’un des premiers chantiers entre 1999 et 2001 a été le redécoupage parcellaire. Donc on avait une parcelle de 64 ha qui a été découpée en 8 parcelles, et chacune a été délimitée par une bande enherbée d’au moins 4 mètres, et éventuellement par une haie. Et le tout a été entouré de haies, donc on a réimplanté quelque chose comme 8 à 10 kilomètres de haies, sur une partie qui était complètement déboisée.

Est-ce que cela vous sert contre les ravageurs ?

Oui, pour ça, je mise essentiellement sur les infrastructures agroécologiques. Contre l’insecte ravageur, le meilleur prédateur reste l’oiseau. Ici, quand je sors et que je vois des alouettes qui chantent et tout un tas de piafs, moi, ça me suffit. Mais honnêtement, au niveau des dégâts liés aux insectes, à part un peu de pucerons de temps en temps, on a pas grand chose…  On a eu un vrai souci avec le méligèthe pour le colza, on a du abandonner la culture parce qu’on n’arrivait pas à sortir de récolte. On refait des essais régulièrement, mais sans grand succès jusqu’à aujourd’hui.

Sinon, il y a aussi le problème de la sitoneColéoptères dont les larves se nourrissent de nodosités et de jeunes racines, et les adultes de feuilles. Ces charançons sont friands de féverole pour les légumineuses comme la féverole. Le souci, c’est qu’elle est hébergée par les haies. Et pour nous, le problème, ce n’est pas tant les dégâts qu’elle cause sur les feuilles, c’est que ses larves vivent dans les nodosités des légumineuses. C’est pas dramatique en soi, sauf que ça empêche la féverole de jouer son rôle de fixateur d’azote. Mais en tant que tel, elle ne fait pas de dégât direct sur la production. Elle mange un peu les feuilles mais généralement ce n’est pas dramatique.

Alors bien sûr, elle est favorisée par la présence des haies mais cela participe aux équilibres de nos infrastructures agroécologiques. L’idée, c’est de gérer le seuil :  il y a une nuisibilité, il y a un impact des ravageurs mais il est géré. S’il y a une attaque de pucerons, on n’a pas a un énorme rond qui se propage dans la parcelle comme on le voit très souvent dans le conventionnel. On a mis des zones de rupture qui servent de lieux de régulation, qui limitent l’impact à la parcelle ciblée, voire avant. Les ravageurs n’aiment rien tant que l’espace vide, alors il faut que l’espace soit occupé par d’autres insectes. Plutôt que d’avoir une logique d’éradication, on préfère miser sur une logique d’équilibre écologique. Le but est de mettre en place un agrosystème résilient qui soit capable de s’adapter. Malheureusement on ne gagne pas à tous les coups, ce serait trop simple !

C’est pour ça que pour le moment je dis que ça reste encore un pari cette gestion de la résilience parce qu’on ne sait pas pourquoi certaines années ça marche et d’autres non. Donc là il y aurait vraiment des moyens de recherche à mettre là-dessus.

Pour avoir une vision plus fine ? 

Oui mais en même temps, on est sur des systèmes ultra-complexes. On a déjà du mal à comprendre toutes les interactions qui se déroulent dans le sol, alors gérer les interactions plantes-sol-climat, c’est encore autre chose…

Est-ce que vous avez recours à des techniques de biocontrôle, comme les pièges à phéromones ou autres ?

Oh non, je n’utilise pas ça. Mais je n’ai pas de cultures où les pièges à phéromones pourraient être utiles. Il y a très longtemps, quand on faisait du maïs grain, on utilisait des guêpes pour contrôler les pyrales. Mais je n’ai jamais été vraiment convaincu…

Et est-ce que vous utilisez des PNPPPréparations naturelles peu préoccupantes. ? 

En grandes cultures, non. On fait un peu de phyto ou d’aromathérapie en élevage ; huiles essentielles ou extraits de plantes micronisées. Cela marche plutôt bien mais il faudra voir sur la durée.

EARL du Chemin neuf-Olivier Ranke
Aujourd’hui, la ferme est sûre d’être autonome en fourrage 9 années sur 10. Elle mise sur une destruction tardive de la prairie pour bénéficier de la pousse d’automne, et surtout pour avoir suffisamment de pâture pour les animaux. © P. Besnard/POLLINIS

La gestion des sols

L’amendementProduits apportés au sol pour améliorer sa valeur agricole.principal, ce sont les prairies et les légumineuses ?

Oui mais nous faisons aussi de l’amendement calcaire, parce qu’on a des sols limoneux âgés et donc en voie de dégradation. Ce sont des cycles géologiques, donc ce n’est pas lié aux 20 ou aux 50 dernières années, même si elles n’ont rien arrangé. Comme ce sont des sols pauvres en calcaire, ils perdent leur fer, et ont de plus en plus de mal à lier la matière organique. L’apport de calcaire va améliorer l’efficacité du fer.

L’autre chose – et ça je ne sais pas l’expliquer –, c’est qu’on a vu un impact de l’apport de soufre, notamment sur les légumineuses. Donc on fait des amendements en souffre, c’est un oligo-élément qui renforce les plantes en fait ; il y a un effet fongique bien sûr mais il y a aussi un effet sur le cycle de l’azote dans le sol. Je suis trop vieux, donc l’agronomie est trop loin pour moi mais il y a sans doute une voie à explorer… En tout cas, il semble que des acides aminés soufrés rentrent dans la synthèse de protéines essentielles au cycle de la fixation d’azote par les bactéries du sol.

Et vous ne faites pas de purin de prêle ou d’ortie ? 

Non. J’ai très longtemps gardé le pulvéPulvérisateur en me disant qu’un jour je me lancerai là-dessus mais on n’a pas le temps… Peut être que ça viendra ! Il ne faut jamais dire « fontaine je ne boirais pas de ton eau » ! Ce sont des pistes qui sont intéressantes, notamment les purins d’ortie et de prêle. La biodynamie est intéressante.

Sur le sol, est-ce que vous faites régulièrement des tests ? 

On a fait une campagne d’analyse en 2003, une sorte de « Point zéro ». Ça fait quelques années que je me dis qu’il faudrait qu’on fasse une analyse comparative.

C’est long à mettre en place ? 

C’est long, c’est coûteux, c’est… voilà. Quelques milliers d’euros… on va attendre une bonne année pour le faire…

EARL du Chemin neuf-Olivier Ranke

« Je suis très heureux, et je pense que toute l’équipe est très heureuse de travailler avec des animaux mais c’est une contrainte qu’il faut accepter. Tous les samedis, tous les dimanches, tous les jours fériés, c’est la réalité des animaux qui vous accompagnent. »
© P. Besnard/POLLINIS

Et sinon, est-ce que vous avez des pistes de réflexion sur les micro-organismes utiles du sol et les pratiques qui permettent de les favoriser ? 

Alors qu’est ce que vous appelez « micro-organismes utiles du sol » ? Je pense que dans la réflexion ici, il faudrait plutôt parler d’« écosystème-sol ». Ici le système est rudimentaire, la base de la rotation, c’est la prairie. Et pour détruire des prairies, il faut quand même s’accrocher un petit peu ! Mécaniquement j’entends, parce que chimiquement ça irait vite…

Oui, ça va plus vite avec du Roundup…

Voilà, mais je ne suis pas persuadé que ce soit beaucoup mieux. Si on veut se passer du Roundup, il faut arriver à gérer ça en tenant compte du système de production : tous les ans on resème environ 20 à 25 % et on détruit 20 à 25 % des surfaces en herbes. On est sur une rotation de 5 ans, donc c’est à peu près ça. Pour détruire mécaniquement, l’idéal ce serait de détruire pendant l’été, et on pourrait détruire superficiellement les prairies sans avoir à labourer.

Mais sans aucun travail du sol, ça paraît très compliqué, donc on est obligé de travailler sur les 10 premiers centimètres. Ce serait bien d’arrêter le labour, je suis d’accord là-dessus, sauf que pour le moment, on n’a pas trouvé d’autre moyen. Ensuite, il faut bien garder à l’esprit que nous sommes dans une zone intermédiaire, c’est à dire qu’on n’est pas en Bretagne ou en Normandie, avec une pousse quasi continue de l’herbe d’avril à octobre. Sur notre zone, il y a une pousse massive au printemps, qui va servir à faire le stock pour l’hiver ; l’été on va avoir un creux à cause de la sécheresse de mi-juillet à fin août, sans herbe qui pousse. Et donc ça, il faut l’anticiper aussi, pour avoir un petit regain au mois de septembre-octobre.

Aujourd’hui, on a suffisamment d’herbe pour être autonome en fourrage quasiment chaque année. Mais du coup on mise sur une destruction tardive de la prairie pour bénéficier de la pousse d’automne, et surtout pour avoir suffisamment de pâture pour les animaux. Si en plus, on doit supprimer le labour ça va être un peu compliqué ! Mais il y a sûrement d’autres solutions envisageables.

Les techniques de semis direct sous couvertSemis au travers d’une couche de culture intermédiaire, sans labour ni travail mécanique du sol.
, cela reste encore trop technique ? 

Cela se développe mais c’est encore un peu jeune pour donner des conclusions ! Les principaux problèmes qui se posent en AB sont le cycle de l’azote et la gestion des adventices, on ne sort pas de ça, ça fait 15 ans qu’on le sait et 15 ans qu’on travaille dessus. Les systèmes en bio qui arrivent à être relativement performants en rendement utilisent de l’azote extérieur, et ça c’est une vraie question.

Des systèmes comme le mien, avec des cycles naturels de l’azote, sont beaucoup plus complexes à gérer, et très influencés par les conditions climatiques. Donc les micro-organismes du sol sont une préoccupation, et on va voir comment remplacer le labour mais je suis encore très interrogatif. Cela n’empêche qu’on va s’attaquer à la question, je pense.

D’autres expériences pourraient peut-être vous orienter ? 

Pas simple. En polyculture-élevage, même en bio, on n’est pas très nombreux.  Et le système où la rotation repose sur la prairie, ça tend à disparaître.

Du fait de la complexité à gérer ? 

Du fait de la spécialisation, surtout. C’est à dire que quand on est en terre céréalière, aller s’embêter avec des animaux… ce n’est pas simple. Enfin je suis très heureux, et je pense que toute l’équipe est très heureuse de travailler avec des animaux mais c’est une contrainte qu’il faut arriver à accepter. Tous les samedis, tous les dimanches, tous les jours fériés, c’est la réalité des animaux qui vous accompagnent. Et je sais qu’en système lait, c’est encore pire, donc je ne pleure pas ! Mais c’est une contrainte supplémentaire. Il faut accepter que quand certains céréaliers sont en vacances, nous, on doit faire des clôtures…

Olivier travaille sur des variétés de blé anciennes pour faire du pain. © P. Besnard/POLLINIS

La gestion de l'eau

Pouvez-vous évaluer la qualité de l’eau sur votre ferme ?  

On n’a pas de source à proprement parler sur la ferme, on a juste une nappe d’eau. Il se trouve que c’est aujourd’hui l’une des rares nappes d’eau encore potable dans le Vexin. Il doit être à 22 ou 23 mg d’azote par litre. C’est une nappe d’eau qui est alimentée par un bassin versant qui passe essentiellement sous les forêts, donc ça joue quand même.

Et avez-vous mis en place des pratiques pour limiter l’utilisation d’eau ou l’évapotranspiration ?

Alors a priori, jusqu’à preuve du contraire, l’évapotranspiration, ça n’est pas, aujourd’hui, un problème en soi, comme nous ne sommes pas en zone méditerranéenne. Pour nous, le défi, c’est le manque de luminosité. Une des explications de la récolte catastrophique de 2016, par exemple, c’était la faible luminosité lors de la floraison des céréales, un déficit de 30 à 50 % par rapport à une année normale. Il n’y a pas eu assez de lumière, pas assez d’énergie qui est arrivée au sol.

Sinon, le problème que nous rencontrons ici c’est le lessivage, la fuite de l’eau et des éléments fertilisant. On est plutôt dans une zone océanique pluvieuse. Je me dis que les 20 ha mis en agroforesterie permettent de limiter le problème. On espère avec ça mieux fixer en profondeur les éléments minéraux. Après, il faudrait mesurer ça plus précisément.

Les parcelles en agroforesteries ont été implantées il y a combien de temps ? 

Elles ont été implantées il y a 6 ans. Donc je pense que les premiers effets vont commencer à être visibles dans les 10 prochaines années. Il faut un peu de temps pour que les arbres aient un réel impact. Mais ce genre de dispositif est adapté à une région du Nord de la France et pas à une région du Sud.

Dans l’agroforesterie méditerranéenne, l’idée est plutôt d’avoir des canopées serrées pour créer artificiellement un microclimat qui limite l’évapotranspiration. Nous, si on fait ça ici, on n’a plus de lumière. Donc, il faut arriver à écarter suffisamment les arbres pour que la lumière continue à arriver au sol.

© P. Besnard/POLLINIS

Energies et déchets

Êtes-vous satisfait de votre niveau de consommation d’énergies fossiles ? 

Non, non, on n’est jamais satisfait là-dessus. La consommation annuelle de la ferme, grosso modo, est d’environ 30 000 litres de fioul. Ce qui représente à peu près 80 litres de fioul à l’hectare.  Après, il y a un peu de transport à rajouter, donc peut être 100 litres à l’hectare tout compris.

Vous avez des leviers pour baisser cette consommation ? 

L’énergie fossile, je l’utilise essentiellement pour la traction. Après, il y a toute l’énergie que l’on retrouve dans la manutention, le séchage de grain, l’éclairage et derrière, toute la consommation indirecte que l’on retrouve dans l’acquisition de matériel, le transport des semences, la fabrication des semences ici ou ailleurs… Donc je n’ai pas énormément de leviers. En termes de production d’énergies renouvelables, j’ai pas grand-chose. Un des moyens de remplacer le pétrole serait potentiellement l’huile brute végétale. Mais on n’a pas franchi le pas…

Cette huile, elle serait produite sur la ferme du coup ? 

Oui, à partir d’oléagineux qu’on produirait nous-même. Ça représenterait 25 % de la solePartie soumise à l’assolement.. C’est amusant d’ailleurs car j’avais fait les calculs il y a 15 ans, quand on était au temps de la traction animale, et il fallait aussi prévoir 25 à 30 % de la sole pour nourrir les animaux de traction, on est donc exactement au même niveau. Le tracteur n’est pas plus intéressant voire moins intéressant que le cheval, en termes de surface utilisée !

C’est incroyable comme résultat ! 

Il faudrait refaire le calcul, ça vaudrait le coup, mais grosso modo c’est ça.

Après, ce calcul ne tient pas compte de la pénibilité…

Oui, voilà, après c’est hors pénibilité, hors main-d’oeuvre. Il y a un peu de gain quelque part malgré tout, mais le constat, c’était qu’on n’avait rien gagné. C’est un chiffre qui m’avait vraiment marqué. Il faudrait vraiment s’intéresser à ce calcul-là, ça démystifierait beaucoup de choses.

Après, on consomme aussi de l’électricité, mais je serais incapable de vous donner un chiffre. On a deux pics de consommation : au moment de la moisson, quand on récolte les céréales, qu’on les trie, qu’on les ventile, et un pic de consommation en hiver, quand, tous les matins et tous les soirs, on allume l’étable. Il faudrait réfléchir un peu mieux la consommation de l’étable puisqu’il y a des zones éclairées qui n’ont pas vraiment besoin de lumière.

Pour l’électricité, on est en 100 % renouvelable car je suis adhérent Enercoop. On a une réflexion collective sur l’utilisation du du photovoltaïque sur les bâtiments agricoles. Comme on est dans un périmètre « monument historique », il faudrait sans doute déposer un dossier. Mais les temps ont changé : il y a 5 ans, c’était hors de question, aujourd’hui il est plus difficile de faire valoir la protection du patrimoine visuel pour interdire les panneaux solaires sur les toits…

Est ce que vous avez des déchets sur la ferme que vous avez besoin de gérer ?

Il y a beaucoup de plastique que l’on évacue quand même ; des bâches, que l’on essaie de redonner derrière, et toutes les ficelles. On essaie de recycler au maximum les big bagsGrands sacs utilisés pour le transport ou le stockage agricole.
, sinon ça part en incinération.

Et en déchets organiques ? 

Non, on garde tout, on ne fait rien partir en tant que déchet. Les cendres, on les récupère, et le bois pour le fournil vient de la ferme.

C’est du bois plaquette ? 

Non, non, pour le moment on recycle les vieux piquets de clôture qui viennent de l’extérieur, puis après on fera du bois avec les forêts.

C’est intéressant, c’est un moyen de valoriser vos bois ou vos sous-bois en direct ? 

Oui, comme l’écocentre est chauffé avec le bois d’ici, c’est bien. Mais avant qu’il soit passé en plaquette, on prendra des bûches.

EARL du Chemin neuf-Olivier Ranke

« Notre but est de trouver comment faire un écosystème favorable à la biodiversité… Après, les pollinisateurs y trouvent leur compte. » © P. Besnard/POLLINIS

La place des pollinisateurs

L’enjeu des pollinisateurs, c’est quelque chose d’important pour vous ? 

Je vais être franc : je ne me lève pas tous les matins en me demandant quel est l’état de mes pollinisateurs… C’est une préoccupation en tant que partie intégrante de la biodiversité mais pas en tant que telle. La question, c’est plutôt de savoir comment on fait un écosystème favorable à la biodiversité. Après, les pollinisateurs y trouvent leur compte. Je n’ai pas d’action pour les pollinisateurs. Il est possible d’avoir des actions spécifiques pour les cultures mellifères avec les apiculteurs mais c’est une autre démarche.

Et pour l’instant ce n’est pas le cas ?

Si, si. Vous avez un apiculteur sur le site mais qui n’arrive pas à produire du miel en quantité suffisante, et on ne sait pas pourquoi… Même au château, ils n’y arrivent pas. Il y a beaucoup d’espèces mellifères malgré tout. Donc est-ce que les dernières années ont été particulièrement mauvaises ? Est-ce que l’agriculteur n’a pas mis assez d’espèces ? Est-ce qu’on intervient au mauvais moment ? Est-ce que les fauches sont trop précoces ?…

Pourtant vous aviez dit que vous ne fauchiez pas les prairies au printemps…

Là on va faucher vers la mi-juin. C’est vrai que c’est pas la meilleure période mais on est bien obligés de faucher quand même, même si on étale les fauches sur 3 semaines quasiment. Et seulement la moitié des prairies sont fauchées. Le reste est pâturé.

Et cela vous intéresserait d’ajouter un apport, d’intégrer de nouvelles espèces mellifères dans des mélanges prairiaux ou les haies ?

On a déjà du trèfle, de la luzerne, du tournesol, du sarrasin, on pourrait peut-être ajouter du lotierHerbacée vivace, cultivée comme plante fourragère, du sainfoin, ce genre-là…

Et qu’est ce que vous avez comme arbre en agroforesterie ?

On a mis du merisier, de l’alisier, du cormier, on a mis des noyers, mais aussi du robinier faux-acacia, plutôt très mellifère. Et puis, en espèces sauvages, il y a dans un rayon de 3 kilomètres près de 300 ou 400 hectares de forêts dans lesquelles il y a du merisier, du châtaignier, du marronnier, du tilleul, du noisetier, du sureau, du lilas… Beaucoup de plantes à fleurs, plus ou moins mellifères.

C’est vrai qu’en parcourant la ferme ce matin, ça foisonnait de pollinisateurs, notamment de pollinisateurs sauvages…

Alors voilà, ça, c’est une autre question : est-ce que les abeilles arrivent à trouver leur place dans cette masse de pollinisateurs sauvages ?…

On avait fait un comptage d’apidés, avec Serge Gadoum de l’OPIEOffice pour les insectes et leur environnement.
, et on avait recensé 82 espèces, donc c’est pas mal. Ça fait partie des mystères : pourquoi on n’a pas de miel alors qu’a priori, il y a de la ressource, il y a les mûriers sauvages autant qu’on veut, du frêne, du merisier, des fruitiers en pagaille, des pruniers des pruneliers, des mirabelliers ?

Et du coup, avec les apiculteurs, comment cela se passe ?

Nous réfléchissons ensemble !

Et pour l’instant, ils ont encore des ruches sur vos parcelles ?

Oui ils ont implanté des ruches. Elles sont sur le chemin qui part après les moutons, sur la gauche. Elles sont au milieu d’un bosquet de pruneliers, donc elles sont vraiment sur des endroits propices.

Et qu’est ce qu’ils ont comme abeilles ?

Abeilles noires. Par contre, au château ils ont de la buckfast et ils n’ont pas du tout eu de récolte l’an dernier. Sur 40 ruches ils ont eu 20 kg de miel.

EARL du Chemin neuf-Olivier Ranke
Même si elles n’ont pas été spécifiquement introduites pour eux, les ressources pour les pollinisateurs sur les terres d’Olivier sont nombreuses : mûriers sauvages, robiniers faux-acacia, frênes, merisiers, pruniers, pruneliers, mirabelliers… © P. Besnard/POLLINIS

Un système tourné vers l'alimentation humaine

Combien êtes-vous à travailler sur la ferme ? 

Il y a mon épouse, moi-même et puis les enfants qui font un bon tiers temps, et nous avons un apprenti. Je suis en recherche d’un autre ouvrier agricole. Et il y a le boulanger maintenant, mais lui il est sur son atelier. L’idéal, ce serait que l’un travaille plus sur la partie élevage, l’autre sur la partie culture, avec un ouvrier un peu polyvalent. Mais pour cela, il faudrait qu’on arrive à développer encore plus la transformation et la vente directe.

Est-ce que votre système est économiquement viable ? 

Et bien je suis là encore !… Mon épouse travaille. Quand on maintient les grands équilibres ça tient, mais dès qu’on déplace un peu l’équilibre, c’est plus compliqué…

Par exemple : il y a des années où on a fait un peu trop d’herbe et pas assez de cultures et on s’est tout de suite retrouvés dans le rouge. Ensuite, il y a des éléments conjoncturels comme en 2016, où on a fait le dos rond, mais globalement on arrive quand même à sortir quelque chose. Ce n’est pas mirobolant, nous n’avons pas les salaires de nos banquiers, mais bon…

Du coup, en termes de rendements, vous dites que c’est fluctuant, mais est-ce que globalement vous êtes satisfait ou est-ce que vous pensez que ça peut encore s’améliorer ? 

Ça peut s’améliorer, ça c’est sûr, mais je ne sais pas trop quoi penser en terme de rendements… C’est dur de donner des tendances sur la productivité par hectare sur des années aussi fluctuantes. Ceci étant, cela pose beaucoup de questions sur la notion de résilience. Il y a 10 ans, vous m’auriez interrogé, je vous aurais dit que notre système était hyper résilient. Là, on va peut être se méfier avant de parler, on va re-mesurer les choses… On doit pouvoir faire mieux mais cela exige d’être plus pointu techniquement – ce que j’ai un peu négligé, parce que je me disais justement que le système était résilient. Sur les années atypiques, ce n’est pas le système qui doit être résilient, c’est l’agriculteur. Il doit prendre les bonnes décisions au bon moment, voilà.

Est-ce que le rendement, comme indicateur de performance de l’exploitation, c’est quelque chose que vous trouvez satisfaisant ? 

Le rendement reste un indicateur incontournable, malgré tout. Mais aujourd’hui il faudrait arriver à le pondérer un peu en fonction du système alimentaire et du système de production dans lequel on se trouve.

Est-ce que le système dans lequel mon blé est produit est dépend fortement des intrants, ou pas ? Et est-ce que ce système privilégie l’alimentation humaine ou l’alimentation animale ? Il faut bien voir qu’une grande partie de la production en général est destinée à l’alimentation du bétail. Alors après, à quoi ça sert de faire 10 quintaux de blé en plus, si c’est pour qu’il se perde dans une filière incohérente ?

Moi, sur la ferme, j’ai trois types de surfaces : des surfaces dédiées aux animaux, des surfaces dédiées à la consommation humaine et j’essaie d’avoir des surfaces dédiées aux deux. Les surfaces dédiées aux animaux, ce sont les surfaces d’herbes et des surfaces de céréales, qui me permettent de ne quasiment jamais acheter du foin à l’extérieur, c’est un objectif que je me fixe.

Les surfaces destinées à la consommation humaine,  je les consacre à la vente quoi qu’il en soit. Et cela doit me procurer au minimum le tiers du chiffre d’affaires, au minimum. Parce qu’en réalité, quand la ferme va bien, 40 à 50 % du CA (chiffre d’affaire) vient de la vente de céréales.

Pour faire court, le CA, c’est 150 000 € d’aides, entre 100 et 120 000 € de CA viande, environ 20 000 € de plus en vente d’animaux l’hiver et 150 000 € minimum pour les céréales. C’est à peu près comme ça que ça se répartit. Du coup, si au lieu de faire 150 000 €, je fais 120 000 € de CA en céréales, il me manque 30 000. Quoi que je fasse. Et donc j’essaie de prévoir tous les ans 150 000 € de CA en céréales, ce qui n’est pas simple. Et puis j’ai l’entre deux, qui va aller éventuellement compléter l’aliment du bétail quand l’année est très mauvaise, ou qui peut basculer dans les ventes quand la récolte en céréales est suffisante.

C’est le rôle de la féverole et de l’orge, c’est 10-15 ha tampon, qui peuvent basculer d’un côté ou de l’autre. Et quand on prend ces 10-15 ha pour basculer vers les céréales, c’est que ce n’était pas une bonne année et donc c’est déjà pas bon. Et je pense que si nous étions un peu meilleur techniquement, notamment sur la maîtrise de l’enherbement, on gagnerait 4, 5 ou 6 quintaux, ce qui nous permettrait de voir les choses un peu plus sereinement.

Joëlle, l’épouse d’Olivier Ranke, travaille également sur la ferme. © P. Besnard/POLLINIS

Parce que là vous en êtes à combien en moyenne ? 

Ça dépend, sur les dernières années, ça oscille entre 20 et 45 quintaux par hectare. Et quand je dis ça, ça dépend aussi des blés. Moi, je fais plutôt des blés à fort taux de protéines, plutôt boulangers, c’est un type de blé qui ampute tout de suite le rendement. Quand vous faites une variété qui passe en boulanger une année sur deux, l’année où vous explosez le rendement à 50 ou 60 quintaux, c’est que vous êtes plus près du fourrager donc des aliments pour le bétail… Et c’est quasi systématique. Bien sûr, c’est un peu moins valorisé mais le différentiel de prix n’est pas là pour inciter à faire du boulanger. C’est pour ça que la façon dont les filières bio se développent actuellement risque d’impacter très fortement les stratégies mises en place. Ce qui n’est pas forcément très bon à long terme.

Aujourd’hui, on évalue beaucoup la performance des systèmes bio non pas sur leur impact alimentaire mais sur leur productivité nette à l’hectare. Ce qui est un peu limite. Sur une rotation blé-orge-colza basique en conventionnel, on sait que 80 % va aller à l’alimentation du bétail. Donc on sait d’entrée de jeu que,  vous avez produit tant de tonnes mais pour l’homme, ça représente 5 fois moins. Et le rendement n’est pas du tout le même, du coup.

Sur les systèmes bio, j’observe qu’il y a beaucoup de cultures qui se développent comme le triticale, l’orge d’hiver, qui sont vraiment focus « aliment du bétail » et qui sont très productives aussi du coup. En orge d’hiver, j’ai déjà fait 65 quintaux, et avec ça on gagne bien sa vie. Mais bon le rendement c’est pas 65 quintaux pour l’homme, c’est 15 quintaux pour l’homme. Et cela pondère vraiment les choses. Donc il faudra arriver à réfléchir là-dessus.

Peut-être faudrait-il se diriger vers d’autres indicateurs comme le rendement en matière sèche ou le rendement nutritionnel ?

Cela paraît très compliqué. Le rendement nutritionnel d’un blé fourrager, il ne sera pas 5 fois moindre que celui d’un blé boulanger. Et pourtant la réalité, c’est bien 5 fois moindre du fait qu’il part pour la consommation animale. Et la réalité aussi, c’est que 80 % des blés cultivés dans le Vexin sont des blés boulangers mais que seuls 25 % partent effectivement à la meunerie. Donc on a beau avoir la qualité, on n’a pas forcément les débouchés. C’est pour ça que c’est quelque chose d’important aussi dans la bio, de ne pas structurer sa filière autour de ça. Je pense que les bios sont conscients de ça.

Donc voilà, je pense qu’on encore une réflexion à mener sur les systèmes alimentaires existants. Et moi je sais que je suis assez attaché à cela, à être vigilant sur le choix des cultures que je fais. Je ne fais pas de maïs, pas de triticale, ce sont vraiment des décisions, ce n’est pas du tout anecdotique.  Après, on peut être limité dans le choix des alternatives. Pour les légumineuses, à côté des féveroles, qu’est-ce qu’on peut faire ? De la lentille, du pois chiche, ou encore quelques autres qu’on ne maîtrise pas très bien, avec des productivité moindres et des débouchés très limités…

Cela n’est pas compensé par le niveau des rémunérations ? 

Je le répète : je trouve qu’il n’y a pas assez de différentiel entre les filières « alimentation du bétail » et « alimentation humaine » mais c’est la structuration économique des filières bio qui est comme ça. On a une énorme demande sur les produits laitiers, sur les œufs, sur le porc… Tout cela génère naturellement une grosse demande pour l’alimentation du bétail.

Mais cela peut s’arrêter très vite aussi : dès qu’on sera en surproduction, les cours de l’aliment du bétail vont chuter. Ça, c’est clair. C’est à dire que l’année où il y aura trop de triticale, le triticale ne vaudra plus 350 mais il vaudra 200. Et là, ça va être radical. Les fabricants d’aliments pour le bétail ne font pas dans la dentelle… Alors qu’avec les meuniers, on peut discuter. C’est cela ce que je pense.

L'avantage d'être bio 

Est-ce que le label bio change quelque chose pour la rémunération ?

Alors ça commence à changer sur les aides. Même si elles arrivent en retard, il y a quand même une prime à la bio. Il faut rendre à César ce qui est à César : sous le ministère de Stéphane le Foll, il y a eu un réel effort, peut être pas suffisant mais réel. D’un point de vue du prix, on est beaucoup moins sensible mais aussi parce le marché est porteur. Il se construit mine de rien dans une certaine logique territoriale, c’est-à-dire que les transformateurs cherchent quand même dans leur région ou au moins en France, quitte à payer plus cher.

EARL du Chemin neuf-Olivier Ranke
« La ferme, ce n’est pas uniquement un outil de production, c’est aussi un outil d’intégration territoriale, écologique, paysagère, sociale, économique…Mais je pense qu’une très large majorité d’acteurs bio partage ces préoccupations et va généralement beaucoup plus loin que le cahier des charges. » © P. Bersnard/POLLINIS

 

C’est dans le cahier des charges de la bio, ça ? 

Non, mais les transformateurs misent sur le fait que les produits tracés auront de fait une plus-value et qu’il vaut mieux se placer bien d’entrée sur le marché. Enfin il y a deux types d’acteurs : ceux qui  cherchent la bio la moins chère et ceux qui cherchent de manière un peu plus prospective, et on travaille bien avec ces gens-là. Les gens sont prêts à acheter « bio français » et c’est logique. L’étape suivante ce sera de créer les filières locales territoriales. Déjà que le consommateur soit exigeant, c’est une bonne chose. On a un marché porteur et des consommateurs qui veulent du local : tout cela fait que les prix se tiennent malgré tout.

Débouchés et distribution

Quel est pourcentage de vos ventes en local ? 

Ça, c’est compliqué comme question. On va dire que 80 % de la vente de viande se fait localement. Pour les céréales, je ne sais pas encore ce que ça va donner avec le fournil mais, jusqu’ici, on avait peut-être entre 5 et 10 % des céréales en vente directe, le reste partant en coopérative avec Biocer, en blé « Ile-de-France », c’est une filière locale.

Elle existe depuis quand ? Elle s’inscrit dans quelle dynamique ? 

« Bio Ile-de-France » existe depuis 2003, elle a connu des hauts et des bas mais c’est pas des volumes énormes non plus. Ça a quand même tendance à se développer. Ça marche bien pour la restauration collective. Voilà, ça, c’est pour le blé. Pour tout ce qui est épeautre ou petit épeautre, ça va partir en transformation par la coop dans le réseau Biocoop, donc c’est « filière France », là. Après, il y a l’avoine qui part chez Senat, Favrichon, en France toujours. L’aliment du bétail c’est Innovial en Picardie, sarrasin ça reste sur la filière Biocer, comme la lentille, le lentillon.

Je suis administrateur à Biocer, donc j’essaie d’être cohérent entre leur politique et ce que je fais. La volonté, c’est de développer des filières régionales qui s’intercalent entre les filières locales des agriculteurs et les filières nationales. En partenariat, en propre, en fonction des acteurs. Il faut bien voir que les grandes filières aliments du bétail et les grands fournisseurs en blé, comme Axéréal Bio, Dupuis, les Moulins de Cologne, qui ont des gros moulins nationaux en bio ou en partie en bio, ceux-là sont plus sur une politique du moins-disant, du moins cher. Nous on pense que c’est pas la peine d’aller sur ce marché-là, on va plus aller sur des partenaires, de la qualité, des marques régionales. Pour la marque Ile-de-France, nous sommes en partenariat avec les Moulins Bourgeois et on trace nos blés « Ile-de-France ». Il y a la même chose en Normandie avec la minoterie Trottin.

Répondez-vous également à des commandes publiques. Par exemple, est-ce que vous fournissez de la viande pour les cantines ? 

Non, nous ne sommes pas adaptés. À un moment, nous étions en contact avec un gros fournisseur de la restauration collective. Il demandait pour une journée 2 tonnes de bœuf pour le bourguignon… Je ne suis pas capable de faire cela. Mais je remarque quand même que le bio dans les cantines, là, ça commence à venir parce que les néo-ruraux prennent de l’importance. Après, il reste quand même une question de prix, c’est pas simple… Mais franchement, je pense qu’on n’est pas prêts. La cantine de Chaussy travaille avec un traiteur qui est à Rouen, mais moi je ne suis pas en état de faire ce qu’il fait. Et c’est dur de faire au même prix. Ma femme Joëlle, qui est conseillère municipale,  a participé aux commissions cantines et elle a bien vu que l’important, ce n’est pas la qualité alimentaire. Il faut simplement que les enfants mangent et que les parents en aient pour leur prix… Tant que les enjeux ne sont pas plus clairs à ce niveau-là, ce n’est pas la peine de tenter quoi que ce soit.

EARL du Chemin neuf-Olivier Ranke

80 % de la vente de viande de la Bergerie de Villarceaux se fait localement.
© P. Besnard/POLLINIS

La difficile mesure de la satisfaction

Vous travaillez combien d’heures par semaine ?

Cela dépend des semaines, et cela dépend de ce qu’on entend par travailler. Entre 35 et 70 h, 35 h mini.

Joëlle (son épouse) : 35 h ? Mais tu travailles tous les samedis et tous les dimanches !

Olivier : 35 h par jour, alors…

Joëlle : Je ne l’ai jamais vu travailler 35 h ! Mais j’aimerais bien ! Il faut l’écrire, comme ça, j’aurai une trace de ce qu’il dit !

Olivier : entre 35 et 70 h ?

Joëlle : Tu comptes la compta ? Même la nuit ?

Olivier : oui !

Et en terme de pénibilité vous évaluez ça comment ?

Moi j’ai une grande facilité, c’est que quand je ne suis pas en état de travailler, je ne travaille pas. Ce qui est pénible, c’est de gérer après. Là, par exemple, cela fait 10 jours que je dois faire des règlements et que je n’y ai pas touché…

Sinon, ce qui est vraiment pénible, c’est d’être multitâche. C’est de se dire « tiens, je vais gérer les agneaux », et puis en fait, « tiens, les pattes de la vache »… Enfin voilà, hier j’ai fait la vache alors que j’avais prévu totalement autre chose. Ce n’était pas fatiguant en soi, mais c’était pénible parce qu’il y avait tellement d’autres choses à faire… Cela, c’est usant psychologiquement. Vous êtes en train de trier les agneaux et vous avez le fournisseur de matériel de boulangerie qui vous dit « alors ça, ça va pas », tout cela en même temps… Mais ce qui est encore plus pénible, c’est de gérer le retard, les choses qui s’accumulent.

Et comment vous évaluez votre bonheur et votre bien être ?

Joëlle : Ah ça, je viens parce que ça m’intéresse !

Olivier : Tant que je suis avec Joëlle ça va !

Joëlle : Ça c’est faux-cul ! Je vais retourner dans la cuisine alors !

Olivier : J’ai cru comprendre que tu préférais le mensonge à….

Joëlle : Un peu…

Olivier : Non, il y a des jours où on en a marre et on veut tout plaquer… et puis d’autres, bon, on se retrouve le soir à caresser les agneaux et là… Voilà : il y a des supers moments et des moments chiants, comme dans tout boulot.

Et est-ce que vous arrivez quand même à rester motivé au quotidien ?

Oui parce qu’il y a toujours des trucs à faire. Au quotidien, je ne me lève pas tous les jours en me disant : « ah, c’est génial ! », mais en ce moment c’est plutôt comme ça.

Et est-ce que c’est stimulant aussi d’avoir plein d’ateliers différents ?

C’est surtout intéressant d’avoir un aussi bel outil. C’est épuisant mais c’est stimulant. Voilà, même s’il y a eu des moments pénibles, je suis motivé et je reste motivé par ce que je fais.

Et par rapport à votre projet initial ou rêvé, est-ce que vous êtes déçu ou content de ce que vous avez aujourd’hui ?

Je ne suis pas encore complètement satisfait, il reste des tas de choses à faire, à mettre au point. Il faut qu’on s’améliore, qu’on améliore la productivité. Sur l’élevage, on n’est pas trop mal, mais on a vraiment travaillé depuis 10 ans. Beaucoup d’investissements autour de l’équilibre alimentaire, de la gestion de l’espace, de l’équilibre minéral, de la génétique ;  sur les vaches on est pas mal, sur les moutons c’est loin d’être parfait. En culture aussi, petit à petit, cela redevient quelque chose, malgré les difficultés conjoncturelles. Nous avons pas mal de belles réussites cette année, d’autres choses moins bien, à cause du manque de temps.

Est-ce que vous pensez que votre projet répond à une demande sociétale aujourd’hui ?

Je pense qu’il y a une demande pour des fermes qui s’occupent de leur environnement, de leur paysage, de la gestion des ressources naturelles, qui s’occupent un peu de leur santé, qui soient un peu solidaires, transparentes… On est en train de réfléchir à la plus-value d’une coop bio inscrite dans le territoire. Biocer, c’est quand même tout le quart nord-ouest de la France, du Pas-de-Calais au Maine-et-Loire.

Parler de « filière courte » à ce niveau-là, cela paraît un peu compliqué. Justement en île-de-France, il y avait cette filière dans laquelle on a pu s’insérer et travailler. Des agriculteurs bio sont en train de monter la même chose, dans les Hauts-de-France ou dans le Centre aussi. On sent bien qu’il y a quelque chose qui bouge de ce côté-là et qu’il faut y aller.

Restons sur le local : comment voyez-vous votre insertion au niveau du territoire ? C’est assez diversifié finalement. C’est un choix ?

C’est le hasard des rencontres. Quand on a une vision, un projet global, on a intérêt à  être en relation avec une complexité d’acteurs.

Quel est le rôle de Biocer ?

C’est plus qu’une coopérative bio, il y a aussi une réflexion sur les systèmes agricoles qu’on souhaite créer dans nos fermes, le commerce équitable…

Les bios se sont toujours battus pour avoir leur marché, leur filière, que ça change quelque chose dans les fermes mais aussi dans l’alimentation des gens, dans la façon dont on commerce…

L’arrivée de la grosse cavalerie industrielle là-dessus, c’est une catastrophe annoncée. Nous, ce qu’on essaie de faire avec Biocer, c’est quelque chose qui s’inscrive dans un développement durable, même si le mot fait ringard aujourd’hui. Aujourd’hui, il faut bien voir que dans beaucoup de fermes céréalières conventionnelles, 80% de la production part en alimentation du bétail, souvent industriel. J’aime bien utiliser cette image : le problème des pesticides cause le problème des algues vertes en Bretagne. On ne va pas résoudre le problème de l’agriculture chimique uniquement en passant au bio, il faut rééquilibrer nos territoires, rééquilibrer les productions, avoir une vision qui aille au-delà de l’agriculture. C’est ce qu’on essaie de faire avec Biocer.

EARL du Chemin neuf-Olivier Ranke
© P. Besnard/POLLINIS

L'avenir de l'agriculture

Quel regard portez-vous sur l’accessibilité aux alternatives agricoles ? 

Avant de parler d’accessibilité aux alternatives, il faudrait parler de la réceptivité. Moi, j’ai adopté ces dernières années des tas de choses, des idées de gens que je connaissais, et cela n’a pas perturbé mon système. Je peux tester une nouveauté, l’intégrer et en tirer profit, sur des thématiques comme les associations végétales,  féverole-avoine par exemple. Donc la question c’est, « est-ce que je suis réceptif, à ce qu’on me donne ? », « est-ce que je suis capable de voir en quoi c’est intéressant ? » mais aussi « comment est-ce que je peux faire le transfert à mon système ? ». Parce qu’il ne faut pas rêver, les fermes sont des microsystèmes aux réglages très fins et chaque rouage est unique.

C’est une combinaison très subtile entre le potentiel des sols et le système de culture, le matériel, l’homme, ses disponibilités. Donc, il faut arriver à voir comment l’alternative peut être digérée dans ce système-là, intégrée et transférée. Moi je suis allé voir une ferme, le gars faisait des tas de choses extraordinaire. Mais la structure dans laquelle il travaille est très particulière, c’est une association entre 4 personnes, chacune avec un rôle très défini : l’une qui est spécialisée dans les productions, les systèmes de cultures ; une autre qui pense plus de manière contextuelle, politique ; une autre plus sur la commercialisation des produits, une dernière qui est le bidouilleur roi, soudeur de génie qui a 20 ans de transformation de matériel dans les doigts. Bien sûr, il y a des choses à prendre chez eux, mais je ne suis pas capable de faire le quart de la  moitié de ce qu’ils ont fait.

Quand on regarde l’innovation, il faut se demander dans quel système est-ce que cela a émergé et dans quelle dynamique elle s’inscrit aussi. Il y a des tas d’essais qui sont faits sur des micro-parcelles, d’associations, de systèmes de culture… Mais transférer ça du micro au macro, c’est une autre histoire…

Pour vous l’avenir de l’agriculture, c’est high tech ou low tech ?

C’est citizen tech…  Je pense qu’il y a une place pour l’agriculture high tech, et une pour la low tech, ça j’en suis sûr, mais il y a surtout une place pour l’agriculture connectée avec la société.

Et pour vous, quels sont les principaux défis que les systèmes agricoles et alimentaires devront relever en France dans les années à venir ?

La durabilité du système agricole. Qu’on ne crève pas de notre agriculture, qu’on ne crève pas de notre alimentation ! Sortir d’une vision ultra libérale qui est de dire que tout est soumis au marché et que c’est la seule règle pertinente pour allouer les richesses…

En réhabilitant la notion de « biens communs » ?

La notion de biens communs ne me gêne pas, mais est-ce que le bien commun est obligatoirement géré par la collectivité, ça c’est une autre question. Je ne suis pas convaincu. Je me souviens qu’une fois, en 1996, je me suis énervé avec un responsable de la direction régionale de l’Environnement. On se baladait dans une friche, à côté de la ferme, où la forêt était en train de repousser. Et puis il voit des orchidées. Il me dit, « ah, c’est super cet endroit, il faut le laisser comme ça ! ». Alors que c’était une prairie qui était en train de se reboiser et qui devait finir en forêt. Dire “non, il faut tout laisser comme ça ! »… c’est une vision qui me semble trop étroite ;  la conservation n’est pas une fin en soi, il faut qu’elle soit adaptative, évolutive. L’homme et la nature, ça interagit… C’est quelque chose de très dynamique, où interviennent des acteurs privés, publics…

De se dire « c’est important de préserver le potentiel de l’espace naturel qui m’est confié », là d’accord, je suis plus dans cette dynamique-là. Comme je vous le disais tout à l’heure, je n’ai rien fait volontairement POUR les abeilles ! Par contre, si demain, il faut faire du maraîchage, on peut ; s’il faut planter des arbres fruitiers, on peut ; et si demain il faut privilégier les carabes et les vers de terre, voilà, on les trouve, ils sont toujours là.

Et pour vous, quels sont les principaux freins à l’évolution du modèle agricole dominant ?

C’est vraiment économique. On est dans un système économique qui oriente. Et puis le système culturel aussi, la disponibilité au changement. Mais on est plus disponible au changement quand on est un peu plus secure économiquement.

Dernière question ; est-ce-que vous estimez que les critiques citoyennes du système agricole sont légitimes ?

Toute critique est légitime à partir du moment où elle est constructive. Enfin même si elle n’est pas constructive, on a le droit de dire ce qu’on veut, ce qu’on pense !

Mais pensez-vous qu’elle paraisse légitime si elle est portée par des citoyens urbains ?

La légitimité se construit par la cohérence du discours et la réalité de la critique. Les faits sont têtus donc il faut des faits, des faits, des faits ! Après, l’agriculteur n’est pas plus légitime que le citoyen pour parler de qualité de l’eau. Du sol, aussi, on l’oublie, toujours, lui ! On parle de l’eau, de la biodiversité, de l’air, mais les sols on n’en parle jamais. Pourtant, ce que sont en train de faire les céréaliers indiens ou sud-américains à leur sols c’est… c’est criminel, tout simplement. Criminel vis-à-vis de leur descendance, et ça on ne peut pas l’évaluer. Voilà, on est en train de faire disparaître une ressource précieuse et rare…

Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que les agriculteurs sont sur un discours d’arrière-garde, ils se battent avec l’énergie du désespoir, dans des systèmes dominants où beaucoup se disent qu’il n’y a pas d’alternative… « J’ai pas d’autre choix » : c’est ça que l’on entend le plus souvent.