LE PROJET : COMPRENDRE LES ABEILLES MELLIFÈRES SAUVAGES

Si les abeilles mellifères domestiques sont largement étudiées par les scientifiques, leurs congénères vivant à l’état sauvage sont les grandes oubliées de la recherche. Pourtant, des colonies nichant dans des troncs d’arbres, des anfractuosités, des interstices, évoluent à l’abri des regards au plus près du mode de vie naturel des abeilles, loin de toute intervention humaine.

Dans ce mode de vie sauvage, seules les abeilles les plus robustes face aux aléas climatiques, aux parasites, aux prédateurs et autres menaces survivent et se reproduisent, selon une logique « darwinienne ». Façonnées par la sélection naturelle, ces abeilles à miel sauvages ont progressivement développé de précieuses spécificités morphogénétiques et comportementales, particulièrement adaptées à leur environnement.

POLLINIS a mandaté d’éminents entomologistes spécialistes des abeilles afin d’étudier et de mieux connaître ces remarquables populations d’Apis mellifera  sauvages présentes dans le Parc national de la Vanoise (Savoie) et dans le Parc national de forêts (Grand-Est/Bourgogne-Franche Comté). Pendant trois ans, ces chercheurs suivront les colonies sauvages d’abeilles mellifères dans ces zones protégées afin de mieux connaître leurs populations, leur état de santé, leurs dynamiques et les défis auxquels elles font face. Et de permettre d’élaborer des pistes en faveur de la conservation des abeilles mellifères.

LA PROBLÉMATIQUE : CONNAÎTRE TOUTES LES ABEILLES POUR POUVOIR LES PROTÉGER

Le manque de données

En France, il n’existe à ce jour qu’un seul inventaire – lacunaire – des colonies d’abeilles sauvages mené en 1978 par Robert Canteneur, vétérinaire des services départementaux du Bas-Rhin du ministère de l’Agriculture et apiculteur amateurSes recherches sont détaillées dans deux articles parus en 1982 dans les revues L’abeille de France et L’Apiculteur.. Ce travail d’inventaire déclaratif n’aborde cependant pas nombre de sujets comme les habitudes de butinage, le rythme de reproduction, l’organisation globale des colonies ou l’évolution du patrimoine génétique des abeilles vivant à l’état sauvage… Même en Europe, les recherches sur les abeilles mellifères sauvages restent raresDe rares études existent sur les abeilles mellifères d’Allemagne centrale et du nord de la Pologne :
– Oleksa, A., et al, 2013, « Rural avenues as a refuge for feral honey bee population », Journal of Insect Conservation.
– Kohl, P. L., & Rutschmann, B., 2018, « The neglected bee trees: European beech forests as a home for feral honey bee colonies », Peer J.
.

Il faut se tourner vers les États-Unis pour trouver « le » grand spécialiste de la biologie des abeilles vivant à l’état sauvage. Thomas Seeley, auteur de La démocratie chez les abeilles a consacré sa carrière à étudier les colonies d’abeilles sauvages et à documenter certains de leurs comportements. Ses nombreuses recherches sur la biologie et le comportement des abeilles, notamment sur les colonies sauvages de la forêt d’Arnot, dans l’État de New York, ont révolutionné les connaissances sur Apis mellifera. Mais les observations sur les abeilles d’Amérique du Nord, où elles ont été importées par les colons européens et où la faune et la flore diffèrent, sont difficilement transposables à la France et à l’Europe.

Les abeilles en danger

Aujourd’hui, les colonies domestiques qui essaiment dans la nature et retournent à l’état sauvage – on parle alors d’abeilles « férales » – sont souvent issues de sous-espèces étrangères élevées par les apiculteurs, comme l’abeille italienne (Apis mellifera ligustica), réputée bonne productrice de miel. Ces sous-espèces importées sont génétiquement moins adaptées aux conditions de vie locales (climat, flore) que l’abeille locale endémique d’Europe de l’Ouest, Apis mellifera mellifera. Plus dépendantes des soins des apiculteurs, leurs chances de survie dans la nature sont aussi plus minces.

Les effets sur l’ensemble des colonies sauvages du brassage génétique opéré par ces colonies férales issues de sous-espèces  sont aujourd’hui méconnus, car l’évolution génétique des colonies sauvages en France n’est pas étudiée. Des données plus exhaustives font aussi cruellement défaut sur la cohabitation entre colonies d’élevage et sauvages.

Face au déclin des colonies d’abeilles à mielEn Europe, on estime que les populations d’abeilles à miel ont vu leur nombre chuter de 25 % depuis 1985., l’étude des populations vivant à l’état sauvage pourrait apporter des connaissances complémentaires à celles existantes sur les populations domestiques. C’est en enrichissant le savoir autour de toutes les abeilles mellifères que pourront être mis au point des outils de conservation efficaces.

« LES ABEILLES MELLIFÈRES SONT DES POLLINISATRICES TRÈS IMPORTANTES POUR TOUTES LES PLANTES LOCALES, ELLES SONT DES COMPOSANTES ESSENTIELLES DES ÉCOSYSTÈMES. »

Jeff Pettis, entomologiste

LES SITES

Cette étude des colonies sauvages d’Apis mellifera se déroulera dans deux parcs nationaux en Savoie et à cheval sur les régions Grand-Est et Bourgogne-Franche Comté, qui constituent des espaces protégés où les abeilles sont moins perturbées par l’agriculture, l’apiculture professionnelle ou par les activités humaines.

Parc national de la Vanoise

Premier parc national de France établi en 1963, cet écrin montagneux de 535 km² niché dans les Alpes entre les vallées de la Maurienne et de la Tarentaise, abrite une diversité géologique, climatique, faunistique et floristique exceptionnelle. On y recense plus de 1 700 espèces de plantes, soit un tiers de la flore françaiseParc national de la Vanoise, La Flore., dont certaines ne se retrouvent nulle part ailleurs, comme la laîche des glaciers, capable de s’accrocher au sol rocailleux du seul Mont Cenis, ou la matthiole du Valais qui n’est connue en France que sur les rochers de gypse des adrets de Maurienne..

Aujourd’hui, de nombreux facteurs viennent perturber les milieux montagneux, tels que le réchauffement climatique, les activités sportives et touristiques comme le ski, l’urbanisation, le surpâturage… Les actions de l’homme font ainsi peser une lourde menace sur la pérennité de ces écosystèmes de montagne, dont des effets sont déjà observables. Certains insectes des plaines commencent en effet à monter en altitude tandis que, face à cette nouvelle concurrence, des espèces spécifiques aux milieux montagneux se réfugient encore plus haut.

Parc national de forêts en Champagne et Bourgogne

Créé en 2019, le Parc national de forêts, situé sur le plateau de Langres, à cheval entre les régions Grand-Est et Bourgogne-Franche Comté, est le dernier né des parcs nationaux français. Sa zone-cœur s’étend sur plus de 56 000 hectares et 60 communes. Les forêts, qui couvrent 95 % de sa surface, comptent l’une des plus importantes diversités d’essences d’arbres par hectare de France. Hêtres, chênes, frênes, aulnes, charmes, merisiers, tilleuls, épicéas, pins noirs, pins sylvestre, entre autres, se sont épanouis sur ces plateaux calcaires.

Du côté de la faune, si les populations de cerfs, chevreuils et sangliers sont très abondantes, au même titre que les mammifères forestiers qui nous sont familiers (renards, blaireaux, martres, belettes, hérissons, et chauve-souris…), on rencontre également des espèces remarquables comme le chat sauvage ou la cigogne noire, emblème du parc. Mais l’essentiel de la richesse faunistique des forêts se cache dans le sol, les feuilles et le bois, avec les invertébrés. Les insectes qui se nourrissent du bois (coléoptères « saproxyliques ») sont particulièrement abondants. Les forêts abritent aussi des espèces de papillons dont certaines en voie de disparition en France.

L’ÉQUIPE

Pollinis à Groix

Jeff Pettis : titulaire d’un Master de l’Université de Géorgie et d’un doctorat de l’Université A&M du Texas, aux États-Unis, Jeffery Pettis est un biologiste et entomologiste américain. Spécialiste du comportement des abeilles depuis près de trente ans, il a apporté une contribution majeure à la compréhension du phénomène de l’effondrement des colonies d’abeilles et s’intéresse particulièrement à l’interaction hôte-parasite entre les abeilles et l’acarien Varroa destructor. Il est actuellement président d’Apimondia, la Fédération Internationale des Associations d’Apiculteurs.


Fabrice requier POLLINISFabrice Requier : chercheur au sein du laboratoire UMR EGCE de l’Université de Poitiers, en France, Fabrice Requier travaille sur les questions liées à l’agroécologie et l’écologie des pollinisateurs. Ses recherches portent sur les réponses des pollinisateurs aux changements de paysages, à l’exposition aux pesticides et aux pressions liées aux facteurs biotiques. Il est par ailleurs Associate Editor de la revue scientifique Journal of Applied Ecology.


Tom SeeleyTom Seeley : titulaire d’un doctorat de l’Université de Harvard, aux États-Unis, Thomas Seeley est professeur de biologie à l’Université de Cornell. Spécialiste mondial du comportement des abeilles, il a étudié, entre autres, la façon dont les abeilles prennent des décisions collectives. Il est particulièrement connu pour divers ouvrages grand public et traduits en plusieurs langues, comme The Lives of Bees. The Untold Story of the Honey Bee in the Wild.


Pollinis - l'équipeJoann Sy : titulaire d’un Master de l’Université de Yale, aux États-Unis, et d’un doctorat de la London School of Hygiene & Tropical Medicine (LSHTM), au Royaume-Uni, Joann Sy est spécialisée en santé publique. Après avoir travaillé pour des agences de l’ONU en Afrique et au Moyen-Orient, elle intègre POLLINIS en 2018. Joann dirige actuellement la division « Pollinisateurs sauvages » de l’association où elle gère et mène des recherches sur les questions de pollinisateurs et de santé des abeilles, et développe des projets de conservation en France.

LE PROTOCOLE

Le protocole élaboré par Jeff Pettis, Tom Seeley et Fabrice Requier mêle plusieurs méthodes de triangulation des colonies sauvages, ce qui permettra de les situer géographiquement  :

Les stations à miel et le « bee lining » permettent d’estimer la distance à laquelle se trouve les colonies, et de documenter la présence et l’abondance des abeilles mellifères dans les deux parcs nationaux.

  • Les stations à miel : des coupelles remplies de miel ou de sirop sont déposées afin d’attirer les abeilles. Fixées sur un piquet planté dans le sol, la coupelle est surmontée d’un petit appareil photo qui prend chaque minute une photographie de la coupelle. Après 4 ou 5 heures d’attente, il est ainsi possible de comptabiliser le nombre d’abeilles qui sont venues butiner le miel ainsi que leur durée de passage.
  • Le « bee lining » : un récipient contenant du miel ou du sirop est déposé au sol, attirant les abeilles repéreuses. Capturées puis marquées d’un point de peinture, elles sont ensuite relâchées afin de calculer le temps qu’elles mettent pour revenir à la coupelle (c’est-à-dire après avoir fait l’aller-retour jusqu’à leur colonie pour alerter leurs camarades).
  • Un croisement entre des données issues de modélisations et d’explorations de terrain : cette technique a pour but d’étudier l’organisation spatiale des colonies mellifères sauvages. Pour cela, il faudra inspecter les cavités (arbres, rochers etc.) dans les aires définies, les décrire, les géolocaliser et prélever des échantillons d’abeilles afin de déterminer leur origine génétique et leur potentielle infection par des pathogènes. Les colonies repérées seront visitées régulièrement afin de mesurer leur taux de survie.

LES OBJECTIFS

  • Déterminer la présence, la densité et le taux de survie des abeilles mellifères sauvages dans ces deux parcs nationaux ;
  • Définir quelles sous-espèces d’abeilles y vivent en menant des analyses génétiques sur les populations recensées ;
  • Détecter la présence ou l’absence du parasite Varroa destructor, un parasite venu d’Asie qui décime les colonies d’abeilles domestiques en Europe depuis les années 1970 ;
  • Identifier l’organisation spatiale des colonies sauvages afin de déterminer quels facteurs entrent en jeu dans leur expansion (compétition entre colonies, prédateurs tels que le frelon, hybridation etc.).

LES PROCHAINES ÉTAPES

  • Organiser les conditions d’études de Jeff Pettis et Fabrice Requier qui se rendront deux fois par an (fin du printemps et fin de l’été) dans chaque parc pendant trois ans. Le prochain séjour est prévu au printemps 2022 ;
  • Mener des analyses génétiques sur les échantillons d’abeilles prélevés dans les colonies sauvages recensées ;
  • Rédiger un article scientifique sur les conclusions de l’étude.

POUR ALLER PLUS LOIN

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GRÂCE AUX DONS DES CITOYENS, POLLINIS SE BAT POUR LA PRÉSERVATION DES ABEILLES LOCALES, DES POLLINISATEURS SAUVAGES ET DE LEUR ENVIRONNEMENT

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Photos : ©Ph.Besnard/POLLINIS – ©Hugues Mouret – ©Pixabay – ©Adobestock