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Protéger les abeilles

À la poursuite des abeilles à miel : capture et propriété des essaims à travers les âges

Les abeilles à miel suscitent la convoitise depuis la nuit des temps. Mais il est presque impossible de les retenir et de les fixer définitivement : en essaimant, l’abeille dévoile son essence sauvage, sa liberté vagabonde d’animal sans entrave. Peut-on réellement s’approprier l’abeille ? À qui appartiennent les essaims ? Réponse au fil des siècles.

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Date : 26 janvier 2021

À l’aplomb d’une falaise, hissée sur des cordes, une silhouette humaine récupère du miel dans un nid sauvage. Cette peinture rupestre de la grotte de l’Araignée, en Espagne, témoigne de la cueillette que pratiquaient les chasseurs cueilleurs de la Préhistoire. De nombreuses traces de cire, attestant d’un usage fréquent des produits de la ruche, ont aussi été retrouvées sur des poteries datant de 7 000 ans av. J.-C. À l’âge de bronze, 2 000 ans av. J.-C., la fabrication de quantité d’objets selon le procédé de moulage à la « cire perdue », a probablement nécessité l’exploitation de ruchesCailloce, 2019. Des abeilles et des hommes.CNRS Le journal. Cependant les premières représentations connues de pratiques d’apiculture proviennent du Haut Empire égyptien, en 620 av. J.-C., dans le temple solaire d’Abou Gorab. Les abeilles et les hommes entament dès cette époque leur histoire commune. Et avec elle les questions liées à la domestication et la possession des essaims émergent.

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L’homme – ou la femme – récoltant du miel qui est représenté sur la peinture rupestre a fait la renommée de la grotte de l’Araignée, située dans la province de Valence en Espagne. ©Ecomuseo de Bicorp.

La législation traitant de la propriété des abeilles est un héritage de l’Antiquité romaine. L’apiculture est alors une activité très répandue, qui incombe souvent à un esclave, l’apiarius. Le miel est une offrande pour les dieux, il entre dans la composition de nombreux plats et préparations médicinales et la cire est utilisée notamment pour les tablettes d’écriture, le moulage d’objets, les remèdes et baumes. Pour récolter le miel, les ruches sont enfumées avec de la bouse de vache en combustion, avant de tailler les rayons avec un couteau.

Nombre d’ouvrages sont alors consacrés à l’apiculture et la question de la propriété des abeilles est établie de manière formelle par le droit romain. Les lois compilées dans le code de l’empereur Justinien établissent la nature sauvage des abeilles et affirment qu’on ne les possède qu’une fois capturées et maintenues dans une rucheJ.-L.-E. Ortolan,1857. Explication historique des Instituts de l’empereur Justinien , Paris.Edition Plon.

« § 2 – « Les Abeilles (…) sont sauvages par nature. Aussi, celles qui se posent sur un arbre de notre propriété, tant qu’elles n’ont pas été enfermées par nous dans une ruche, ne peuvent pas plus être réputées nôtres que les oiseaux qui auraient fait leur nid sur cet arbre. Et c’est pourquoi, si un étranger s’en empare avant nous, il en deviendra propriétaire. »

§ 3. –« Si ces Abeilles ont élevé quelques rayons, le premier venu pourra se les approprier sans commettre de vol. Toutefois, celui qui pénètre sur un fonds étranger peut s’en voir interdire l’accès au gré du maître. »

§ 4. – « L’essaim qui s’envole de notre ruche est réputé nôtre tant qu’il demeure à notre vue et que sa poursuite n’est pas devenue impossible: sinon il devient la propriété du premier occupant. »

 

Des Institutes de l’empereur Justinien. Livre second.

L’apiculteur a donc un droit « de suivi » de l’essaim enfui de sa ruche. Il peut le récupérer tant qu’il ne l’a pas perdu de vue. Les abeilles n’ayant pas de marque distinctive de propriété, il prouve ainsi qu’il s’agit bien des siennes. Ce principe fondateur établi dans le droit romain sera repris au cours des siècles et rend la poursuite de l’essaim essentielle pour les apiculteurs.

L’essaimage est un phénomène biologique naturel par lequel les abeilles se propagent et pérennisent leur espèce. Il se déroule à partir du printemps, lorsque la colonie est devenue trop nombreuse et manque d’espace, la reine et une partie des ouvrières vont quitter leur logis pour fonder une nouvelle colonie. Une jeune reine élevée par les ouvrières restées sur place prendra la relève.

Une fois sorties de la ruche, les abeilles fugitives se mettront à la recherche d’un nouvel habitat accueillant dans les environs. Afin d’obliger les essaims à se poser, une tradition antique consiste à battre la ferraille pour produire un bruit effrayant les abeilles, et permet aussi de signaler aux alentours que le poursuivant est le propriétaire incontesté de l’essaim.

Le poète Virgile conseille ainsi dans les Géorgiques : « Quand tu verras en levant les yeux l’essaim sorti de la ruche nager dans le limpide azur vers les astres du ciel (…) ; fais-y retentir l’airain et agite à l’entour les cymbales de la Mère. D’elles-mêmes, les abeilles se poseront aux emplacements ainsi préparés ; d’elles-mêmes, elles s’enfermeront, suivant leur habitude, dans leur nouveau berceau. »Virgile, 37-30 av. J.-C. Les géorgiques. Michaud, 1819. Traduction par Jacques Delille.Livre IV : les abeilles.

Les mouches à miel du Moyen Âge

Pendant tout le Moyen Âge en Europe, les « mouches à miel » continuent de revêtir une grande importance. Le miel apporte sa saveur sucrée aux mets, il entre dans la composition de boissons comme l’hydromel, l’hypocras et le bochet, et dans la pharmacopée. La cire sert à fabriquer les bougies pour l’éclairage et les cierges utilisés pour la liturgie. Les sceaux permettent d’authentifier les documents.

Les essaims d’abeilles sont donc une ressource de valeur, d’autant plus précieuse que l’apiculture de l’époque reste rudimentaire, et la collecte du miel dans les ruches en paille, vannerie, tronc ou liège, nécessite souvent de sacrifier une partie de la colonie. Les ruches peuvent être enfumées, et seule une partie du gâteau de miel prélevée. En revanche, dans les régions forestières, où les abeilles sauvages sont abondantes, nichant dans le creux des arbres, la totalité de l’essaim est noyé ou étouffé avant la récolteCNRS Le journal, 2019Des abeilles et des hommes.

Apiculture en Alsace Medicinarius 1509 - Das Buch der Gesundheit ... de M. Ficinus. - Strasbourg - J. Grueninger, 1509. Wikimedia Commons
Les essaims d’abeilles sont une ressource de valeur au Moyen Âge, le miel est source de sucre, et la cire est utilisée pour fabriquer les bougies et les cierges. ©Wikimedia Commons.

Cette destruction des abeilles nécessite de renouveler régulièrement les colonies pour repeupler les ruchers. La capture des essaims, toujours régie par le droit romain qui a été transposé dans la France médiévale, s’effectue souvent en pratiquant le « charivari » : comme dans l’Antiquité, le propriétaire poursuit ses abeilles avec des cris, ou en frappant sur des objets en métal… Des prières peuvent aussi être récitées pour tenter d’arrêter les abeilles : « Mouche, arrête-toi, la cire est à la Sainte-Vierge, le miel est à moi », ou « Mouche que Dieu a créée, pour l’église illuminer, je te conjure par la Sainte Trinité de t’arrêter »Marlène Albert-Llorca, 1988. Les « servantes du Seigneur », l’abeille et ses œuvres. Terrain anthropologie et sciences humaines.

L’exploitation des « mouches à miel » sauvages est particulièrement développée en région forestière, où elle peut incomber aux « bigres  » à partir du XIIIe siècle. Ces gardes forestiers sont chargés par les seigneurs et les abbayes de recueillir les essaims sauvages qui abondent dans les vastes forêts de l’époqueAmeline Lehébel-Péron, 2017. L’abeille noire et la ruche-tronc. Université de Montpellier. Les colonies sont conservées dans des ruchers, les « bigreries » ou « hostels aux mouches », logés au cœur des forêts. Les bigres ont l’autorisation de couper les arbres où se trouvent des essaims et d’en récupérer le bois.

Le droit d’abeillage des seigneurs

Les seigneurs détiennent également un droit d’abeillage. Ce droit féodal autorise les rois, seigneurs et abbayes à prélever essaims, ruches, cire et miel des ruchers de leurs vassauxPhilippe Marchenay, 1979. L’homme et l’abeille édition Berger-Levrault. Ce droit peut aussi s’appliquer sur les abeilles égarées, et les essaims qui n’ont pas été poursuivis. Ces « épaves » d’abeilles doivent être signalées au seigneur par le découvreur de l’essaim sous peine d’amende.

Ce droit d’abeillage sera finalement aboli après la Révolution française. Il est remplacé par la loi du 28 septembre 1791Décret du 28 septembre au 6 octobre 1791
Des biens et usages ruraux.
, dont le principe est toujours en vigueur dans le Code rural actuel, qui stipule que le « propriétaire d’un essaim a le droit de le réclamer et de s’en ressaisir, tant qu’il n’a point cessé de le suivre ; autrement l’essaim appartient au propriétaire du terrain sur lequel il s’est fixé. »

L’inclinaison coureuse des abeilles

L’agronome Louis Liger, dans son ouvrage Nouvelle Maison Rustique publié en 1700, livre ses réflexions sur les essaims : « Il faut surtout être bien attentif à la sortie des essaims, car pour savoir à qui en seront les abeilles, on n’en juge pas comme les autres biens. Aussitôt qu’une chose m’a appartenu, elle ne peut plus cesser d’être à moi sans mon fait. Les lois sont différentes pour les mouches à miel : elles n’ont d’autre maître que celui qui les a actuellement en sa possession, parce qu’étant d’un naturel sauvage, on n’en est le maître qu’en les retenant ». « Ce n’est que la prise et la détention actuelle qui nous rendent propriétaire et maître de tout animal d’une nature sauvage, comme le sont constamment les abeilles : c’est pourquoi on ne peut trop veiller sur leur inclinaison coureuse et vagabonde ».

Au lendemain de la Révolution, l’invention de nouveaux types de ruches va bientôt transformer le sort des abeilles domestiquesLa ruche à hausse aurait été inventée par Jacques de Gélieu, pasteur dans le canton de Neuchâtel, ou par Guillaume Louis Formanoir de Palteau.. En 1792, l’un des premiers prototypes de ruche à cadre mobile est conçu par le suisse François Huber, naturaliste aveugle, passionné des abeilles, qui met au point une ruche en « feuillets ». De nouveaux modèles seront mis au point au cours du XIXe siècle, et permettront, une fois généralisés, de préserver la colonie lors de la récolte.

Quant à l’étouffage, il sera finalement interdit par une loi du Code rural de 1942. Une possibilité de destruction sera toutefois ajoutée en 2010 en cas de nuisance : « Seule est autorisée la destruction des colonies fondées par des essaims volages qui constitueraient une gêne pour l’homme ou les animaux domestiques. » Ainsi, sauf s’ils représentent un danger, les essaims sont protégés par la loi.

L’invention de nouvelles ruches, dans le sillon de la révolution industrielle, va aussi consacrer le passage à l’apiculture moderne productiviste, qui va s’intensifier au siècle suivant, bien que le miel ait été supplanté par le sucre de canne, puis par celui de la betterave au XIXe. Désormais, la colonie est conservée, mais l’on va tenter de la garder à demeure.

L’essaimage naturel au printemps est « considéré par la majorité des apiculteurs comme une nuisance au bon fonctionnement du rucher », constate Philippe Marchenay, chercheur au CNRS et apiculteurPhilippe Marchenay, 1993. Un insecte au statut incertain : l’abeilleÉtudes rurales . Les ruches sont rendues plus spacieuses pour éviter le départ des essaims. La technique de l’essaimage artificiel est mise au point : les essaims vont être « fabriqués » et non plus capturés. Par sélection, l’on va tenter de faire disparaître la tendance « essaimeuse » des colonies. Il s’agit à présent de contrôler cette abeille, fugitive permanente qu’il faut encore et toujours recapturer pour la remettre en ruche.

Les essaims selon la loi

Selon le Code rural et de la pêche maritime, section 1 : Les animaux de rente, Article L211-9 : « Le propriétaire d’un essaim a le droit de le réclamer et de s’en ressaisir, tant qu’il n’a pas cessé de le suivre ; autrement l’essaim appartient au propriétaire du terrain sur lequel il s’est fixé […] ». Quant aux essaims sauvages, au regard de la loi, ils sont des « res nullius », ou choses sans maître, ils n’appartiennent à personne, tant qu’ils n’ont pas été capturés.

Pourtant, en dépit de cette nouvelle doctrine apicole, l’essaimage est impossible à contenir totalement. Les apiculteurs amateurs ne maîtrisent pas forcément ces techniques, quant aux professionnels, ils ne sont pas à même de surveiller en permanence leurs centaines de ruches.

« Il y a toujours aujourd’hui une grande circulation d’essaims vagabonds au printemps, constate Vincent Albouy, entomologiste amateur reconnu. La grande majorité proviennent probablement de ruches, mais certains de ces essaims peuvent aussi provenir de colonies à l’état sauvage ». Il s’agit alors d’abeilles férales, butineuses domestiques retournées à l’état sauvage, qui vivent dans la nature.

Essaim d'abeilles sur la branche d'un chêne.
L’essaimage est un phénomène biologique naturel qui a lieu à partir du printemps, lorsque la colonie est devenue trop nombreuse : la reine et une partie des ouvrières vont quitter leur logis pour fonder une nouvelle colonie ailleurs. Ici, un essaim d’abeilles s’est installé sur la branche d’un chêne. ©K. Nowottnick / AdobeStock

L’essaim, de ressource à nuisance

Installés près d’une habitation, les essaims vagabonds font aujourd’hui l’objet d’appels aux désinsectiseurs ou aux pompiers. « Au 19e siècle, quand 60 % de la population était rurale, l’abeille faisait partie du quotidien, raconte Vincent Albouy. Dans les campagnes, les enfants assistaient au départ des essaims, les gestes apicoles étaient transmis. Maintenant, 95 % de la population ne connait pas les abeilles et en a peur. Il y a une rupture ».

Pompiers et désinsectiseurs renvoient alors vers des apiculteurs amateurs locaux, souvent chargés de venir capturer la grappe. Les apiculteurs productivistes, qui travaillent avec des colonies sélectionnées pour leur fort rendement en miel et dont les reines sont souvent importées, ne s’intéressent guère à ces essaims naturels. Appelés « E.N. » dans le métier, ces essaims dont la race est incertaine, et qui pourraient être atteints par un acarien redoutable, le varroa, ne représentent pas d’intérêt.

Dans une société urbanisée, les essaims vagabonds, autrefois si convoités, sont désormais considérés davantage comme une source d’inquiétude, et ne constituent plus vraiment un motif de disputes autour de leur propriété.