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Pollinisateurs / Save local bees

Abeilles noires et autres abeilles locales, même combat : #SaveLocalBees

Si la situation de l’abeille noire en France est aujourd’hui critique, le cas des autres abeilles locales en Europe n’est guère plus enviable. Une coalition orchestrée par POLLINIS, la FEdCAN et la fondation Sicamm se bat pour obtenir d'urgence une protection juridique des conservatoires qui tentent de les sauvegarder.

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Date : 13 mai 2020
Abeilles en liberté 6 couverture

À travers le continent, les abeilles à miel natives d’Europe forment une grande famille bigarrée, où chaque sous-espèce peuple une région spécifique : parmi elles, l’iberiensis à la couleur sombre de la péninsule ibérique, la caucasica à poil long de Géorgie, la carnica à rayures grises des Balkans, la macedonica aux longues pattes au Nord de la Grèce… Sur leurs îles, vivent la sicula de Sicile, la grande adami de Crête, la petite cypria aux reflets orangés de Chypre. L’abeille noire, mellifera, dotée de capacités de résistance extraordinaires, a pour territoire l’Europe de l’Ouest.

Ces butineuses descendent toutes des premières abeilles à miel (Apis mellifera), qui se sont propagées il y a un million d’années en Europe par vagues successives, depuis le nord de l’Afrique ou le Moyen Orient. Au fil du temps, elles ont été isolées géographiquement lors des périodes de glaciation, et se sont peu à peu différenciées. Chaque communauté s’est adaptée à sa région d’élection, à ses fleurs et à son climat. Selon le chercheur Ralph Büchler, de l’Institut de l’abeille à Kirchhain en Allemagne, les populations d’abeilles endémiques ont développé des caractères morphologiques et comportementaux spécifiques pour s’ajuster à leur environnement. Certaines supportent des climats chauds et secs, d’autres sont adaptées à la vie en altitude ; certaines sont capables de butiner plus tôt ou plus tard dans la saison, ou de se délecter de fleurs spécifiques selon la taille de leur trompe.

Ces butineuses typiques de chaque région, et essentielles à leurs écosystèmes, sont aujourd’hui menacées par l’importation d’abeilles d’autres sous-espèces. Venues d’autres régions d’Europe mais aussi de pays lointains, ces abeilles importées sont destinées à remplacer les essaims frappés par de nombreux fléaux (pesticides, parasites, maladies, carences nutritives…). Il s’agit aussi pour les apiculteurs d’installer dans leurs ruches de nouvelles abeilles qu’ils espèrent plus « productives » en miel.

apis mellifera ruttneri, abeille locale maltaise
Apis mellifera ruttneri, l’abeille maltaise, supporte très bien des étés chauds et secs et des hivers doux. © DR

Ce commerce augmente le risque de transmission de parasites et de maladies infectieuses, comme l’ont mis en évidence Yanping Chen et Jeffery Pettis, du laboratoire de recherche sur l’abeille du département de l’agriculture américainChen et al, 2008. Nosema ceranae is a long-present and wide-spread microsporidian infection of the European honey bee (Apis mellifera) in the United States.Journal of invertebrate pathology. Mais il est surtout néfaste pour la survie même des abeilles car les reines d’importation ont un patrimoine génétique façonné par d’autres climats, d’autres saisons, d’autres fleurs. Certaines arrivent de pays aussi lointains que le Chili, l’Argentine, l’Australie, ou la Nouvelle-Zélande…

Dans un paysage qui ne leur correspond pas, ces abeilles sont vulnérables, inadaptées à la floraison, ce qui implique souvent un nourrissement massif en sucre, une alimentation artificielle qui détériore leur système intestinal et leur immunité, et les rend dépendantes des hommes.

Au fil du temps, ces abeilles vont se croiser de manière incontrôlable avec les abeilles autochtones. Des reines hybrides vont naître et fonder des colonies hybridées, elles aussi faibles et inadaptées à leur environnement. Ce métissage continu conduit à une dissolution accélérée du patrimoine génétique des souches locales, et à la perte de leurs caractères spécifiques d’adaptation.

En Île-de-France, on comptait 73 % d’abeilles noires il y a quinze ans, elles ne sont plus que 11% désormaisArticle de POLLINIS.Hybridation : les importations de reines et d'essaims menacent les abeilles locales.. Et la fécondation des reines, qui a lieu dans le ciel lors de leur vol nuptial, n’est pas maîtrisable par les apiculteurs. « Aujourd’hui, les apiculteurs ne savent plus quel type d’abeilles ils ont dans leurs ruches, c’est une catastrophe, affirme Lionel Garnery, spécialiste français de la génétique des abeilles au CNRS. Il n’y a pratiquement plus de souches d’abeilles locales pures et donc on est en train de perdre les principales caractéristiques d’adaptation de nos abeilles au climat et à l’environnement. » En Finlande, Lassi Kauko, représentant de l’association des apiculteurs d’abeilles noires, se désole que : « l’abeille italienne soit désormais la plus commune dans notre pays ». Au Portugal, Maria Alice Pinto, de l’Institut polytechnique de Bragança (Portugal), a montré que les colonies d’abeilles locales peuvent déjà présenter entre un tiers et deux-tiers d’ADN étrangerPinto et al., 2014. Genetic integrity of the Dark European honey bee (Apis mellifera mellifera) from protected populations : a genome-wide assessment using SNPs and mtDNA sequence data. Journal of Apicultural Research..

En Grèce, les responsables du MEEK-Apicultural Research Education Center constatent que « l’abeille du sud de la Grèce, appelée adami, ne semble presque plus présente. Et nous pensons que la cecropia est également en danger, car les populations identifiées sont dispersées et hybridées. » Quant aux sous-espèces étrangères, « elles ont tendance à se développer rapidement au printemps, mais elles se retrouvent sans nourriture plus tard. Elles sont incapables de lutter contre les guêpes ou de faire face à la sécheresse. »

À Malte, Alexei Pace de l’association Les Amis de la Terre, s’inquiète pour Apis mellifera ruttneri, l’abeille de l’archipel. Cette abeille adaptée au fil des siècles à son environnement maltais s’hybride dangereusement depuis l’augmentation des importations après l’arrivée du varroa en 1992. Selon Alexei Pace, « elle supporte très bien des étés longs, chauds et secs, de brèves périodes pluvieuses en hiver et de forts vents au printemps. La sous-espèce est capable de butiner mieux que d’autres dans des conditions venteuses et les reines pondent pratiquement toute l’année. Mais si l’on ne fait aucun effort pour élever des reines locales et si on laisse les taux d’hybridation augmenter, il pourrait arriver que les caractéristiques restantes de ruttneri soient perdues. »

rucher de pierre malte
À Malte, on pratique encore l’apiculture dans des ruchers de pierre dont les plus anciens dateraient de l’ère romaine. © DR

La conservation de ces abeilles locales devrait pourtant être une priorité pour l’Europe. Elles représentent un patrimoine naturel irremplaçable. Le chercheur Ralph Büchler de l’Institut de l’abeille à Kirchhain (Allemagne), estime que « la conservation de la diversité des abeilles et le soutien aux activités locales d’élevage doivent constituer des priorités pour prévenir le déclin des colonies, optimiser une productivité durable et permettre une adaptation continue aux changements environnementaux ». En étudiant près de 600 colonies de 5 sous-espèces (Apis mellifera carnica, ligustica, macedonia, mellifera et siciliana) et 16 génotypes différents, dans 11 pays d’Europe, il a démontré que l’espérance de vie des reines locales était bien supérieure à celles d’autres souches (+ 83 jours en moyenne).

Mais comment sauvegarder ces précieuses abeilles locales ? À La Palma, dans l’archipel des Canaries, le taux d’hybridation est quasi nul grâce à l’interdiction en 2001 d’importer des abeilles d’autres sous-espèces. « Il y a une extrême vigilance dans le contrôle des importations, les sanctions peuvent aller de 6 000 à 15 000 euros, rapporte Elias Gonzalez San Juan, membre de l’association des apiculteurs de l’île. Et les apiculteurs travaillent étroitement avec les douanes, la police, la poste, les transporteurs privés pour agir dès qu’une introduction est détectée et éliminer les reines d’autres races. » Mais à Gran Canaria, autre île de l’archipel, seules 70 % des abeilles appartiennent à la sous-espèce canarienne, l’interdiction d’importation d’abeilles non locales n’étant intervenue qu’en 2014. De nombreux apiculteurs locaux exigent des mesures réglementaires pour faire disparaître les 30 % d’abeilles allochtones, « mais l’existence d’apiculteurs qui élèvent des reines d’autres races pour le marché européen ne permet pas d’éliminer complètement l’hybridation », se désole Antonio Quesada, de l’association des apiculteurs de l’île.

rucher la Palma Canaries
À La Palma, aux Canaries, les abeilles locales bénéficient non seulement d’une très belle vue, mais aussi d’une protection : il est interdit depuis 2001 d’y introduire des abeilles d’autres sous-espèces. © Elias Gonzalez

Des solutions existent

La Slovénie protège juridiquement son abeille indigène, Apis mellifera carnica, sur l’ensemble de son territoire. La commune de Chimay, en Belgique, a établi en 2004 un règlement communal interdisant l’utilisation d’autres sous-espèces d’abeilles que l’abeille noire. D’autres mesures locales de conservation ont été initiées pour préserver les butineuses natives dans leur environnement naturel. L’île de Læsø, au Danemark, a été constituée en aire protégée pour l’abeille noire, et sur les îles de Colonsay et Oronsay enfin, une réglementation du gouvernement écossais interdit la détention de sous-espèces étrangères.

En France, une dizaine de conservatoires génétiques ont été créés par des amoureux de l’abeille noire, regroupés au sein de la Fédération Européenne des Conservatoires de l’Abeille Noire (FEdCAN). Ces sanctuaires tentent de préserver cette abeille dont le patrimoine, dilué année après année, pourrait avoir disparu d’ici quinze ans. « Il s’agit de bloquer une zone géographique, de 3 km de rayon minimum, dans laquelle on élève exclusivement des colonies d’abeilles noires, explique Lionel Garnery. Il faut compter au moins 150 colonies, qui se reproduisent en cercle fermé. L’autre but est de permettre aux abeilles de vivre dans des conditions proches de celles qu’elles ont à l’état sauvageArticle de POLLINIS.Interview de Lionel Garnery, « monsieur abeille noire ». »

Pourtant à l’heure actuelle, aucune mesure juridique ne protège ces zones des intrusions : tout apiculteur peut venir y installer des ruches d’autres sous-espèces. Les reines noires peuvent alors être fécondées par des mâles de souches différentes, détruisant ainsi tout le travail de préservation du conservatoire. « L’absence actuelle de législation nous pose problème, déplore Lionel Garnery. Il suffirait d’instaurer un périmètre interdit aux ruches d’autres souches. » 

Un combat politique à mener

Un statut juridique protecteur, accompagné de sanctions pour ceux qui transgressent ces sanctuaires, est une nécessité absolue. En mars 2018, l’ONG POLLINIS qui se bat contre l’extinction des pollinisateurs, avait déjà obtenu, dans le cadre d’une première mobilisation européenne incluant la FEdCAN et d’autres structures conservatoires à travers l’Europe, que le Parlement européen se saisisse de cette problématique. Les eurodéputés avaient voté massivement pour « préserver le caractère précieux du patrimoine génétique, de la diversité et de la capacité d’adaptation des populations d’abeilles locales endémiques (…), en faisant valoir que sa diversité est un facteur im- portant de lutte contre les espèces envahissantes, y compris les parasites et les maladies »Projet d’initiative « Perspectives et défis pour le secteur apicole de l’Union européenne » 2017/2115(INI).« Perspectives et défis pour le secteur apicole de l’Union européenne » 2017/2115(INI)..

Ils invitaient la Commission européenne et les États membres à renforcer la protection juridique, et demandaient « la mise en place de zones de conservation, protégées par la loi, des abeilles domestiques endémiques ». Mais depuis, rien n’a été fait. Il faut dire que certains apiculteurs professionnels, et les structures qui les représentent, estiment qu’il est plus important pour eux de pouvoir installer librement leurs ruches dans les zones conservatoires d’abeilles locales, implantées dans des espaces sans pesticides présentant une grande diversité florale6. Pour faire front commun et défendre les abeilles locales, la FEdCAN, POLLINIS et la Sicamm, une fondation internationale qui soutient des programmes de protection d’Apis mellifera mellifera. ont donc créé une coalition baptisée #SaveLocalBeesVoir le site Internet de la coalition#SaveLocalBees. En quelques semaines, des îles Canaries à la Finlande, de l’Irlande à la Grèce, 45 associations, chercheurs et experts se sont ralliés à travers l’Europe, et près de 300 000 citoyens se sont mobilisés en signant une pétition pour obtenir une protection juridique des conservatoires.

La route s’annonce longue – il faut encore aller frapper aux portes du Parlement européen, relancer la Commission, interpeller les élus nationaux et solliciter les ministères concernés, négocier avec la filière apicole… Mais seule la loi peut garantir les efforts réalisés depuis des décennies pour protéger ces zones de conservation. Et pour préserver l’abeille pour ce qu’elle est : un trésor naturel inestimable, pour notre bien commun à tous aujourd’hui, et pour les générations à venir.

Abeilles en liberté 6 couverture→ Cet article a été rédigé par POLLINIS pour le magazine Abeilles en liberté, une revue consacrée aux abeilles et pollinisateurs, pour initier et accompagner des solutions nouvelles et alternatives. CLIQUEZ ICI POUR DÉCOUVRIR CETTE REVUE.