Abeilles / Agriculture et Pesticides

La réalisatrice Perrine Bertrand raconte son film « Être avec les abeilles » 

Le documentaire de Perrine Bertrand, « Être avec les abeilles », porte un nouveau regard sur ces précieux insectes, victimes de l'agriculture et de l'apiculture intensives. La réalisatrice donne la parole à des chercheurs, des apiculteurs et des associations qui proposent des pistes concrètes pour enrayer leur déclin. Un film soutenu par POLLINIS.

Date : 30 août 2021

Depuis son plus jeune âge, Perrine Bertrand est consciente de l’importance de protéger la nature. « Je suis tombée dedans quand j’étais petite et en grandissant, j’ai eu l’envie de faire des films sur ce sujet, explique-t-elle. « J’avais envie de partager avec le plus grand nombre : participer à une prise de conscience, c’est ce qui m’anime ».

Installée dans le Tarn-et-Garonne, la documentariste travaille depuis une décennie avec son compagnon Yann Grill à la réalisation de longs métrages  documentaires. Leur objectif : proposer des solutions, des alternatives naturelles, en lien avec l’environnement. En 2008, ils réalisent « L’Ortie, fée de la résistance », pour dénoncer l’interdiction en France des préparations naturelles, l’ortie devenant le symbole de la résistance contre l’agro-industrie. Leur documentaire « La révolution des sols vivants », sorti en 2015, montre qu’il est possible de changer les pratiques agricoles pour respecter les sols et les organismes qui y vivent.

Dans leur nouveau film, « Être avec les abeilles », projeté en salle à partir du 1er septembre, Perrine Bertrand et Yann Grill s’intéressent cette fois-ci aux abeilles, à la préservation de ce précieux insecte indispensable à la biodiversité, et victime à la fois de l’agriculture et de l’apiculture intensives. Un documentaire, dont POLLINIS a participé au financement, et qui propose des pistes concrètes pour sauvegarder ces pollinisateurs, et mettre en œuvre une apiculture naturelle plus respectueuse. Entretien avec Perrine Bertrand.

Photo LB-Perrine Bertrand- Etre avec les abeilles

La réalisatrice Perrine Bertrand propose de regarder l’abeille, non pas pour sa production de miel, mais comme un être vivant précieux à préserver. ©P. Bertrand

Comment est né le projet de votre documentaire « Être avec les abeilles » ?

P. B. : C’est une idée que j’ai eue avec mon père Bernard Bertrand, qui est auteur de livres sur les plantes et la vie sauvage. Il avait publié un ouvrage sur les ruches de biodiversité, et nous avons réfléchi à ce sujet, car il y a une grande urgence à prendre soin des abeilles et des pollinisateurs. Comme mon père, j’ai décidé d’installer une ruche dans mon jardin, tel un nichoir que l’on mettrait pour les oiseaux. Même si nous avons chez nous un petit espace protégé, cela n’est pas évident car nous sommes entourés de cultures intensives, mais pour l’instant nos abeilles survivent. Nous n’avons jamais ouvert cette ruche, elle n’est pas là pour le miel, le but est de polliniser le jardin, d’observer les abeilles, d’apprendre à vivre avec elles. Notre réflexion a fait son chemin sur une autre façon d’être au monde au milieu de ces insectes, une autre façon de les voir, de les aborder, une autre attitude face au vivant. Nous avons voulu aussi explorer des solutions pour préserver les abeilles, pour montrer que chacun peut faire quelque chose à son échelle, tout en prenant conscience de ce qu’elles subissent.

Quel a été votre parti pris dans la réalisation ? 

P. B. : Nous avons commencé ce film avec l’idée de découvrir autrement les abeilles et l’apiculture, de proposer une vision basée sur le respect et le bien-être de ces insectes. Dès le départ, nous avons pris le parti de ne pas déranger les abeilles, de ne pas ouvrir les ruches pour filmer le couvain, la reine et l’intérieur de la colonie. Il y a aujourd’hui une course aux belles images dans laquelle nous ne voulions pas rentrer, car toute intervention sur la ruche est source de stress, la colonie met plusieurs heures avant de retrouver sa température idéale. Ce n’est donc pas un film naturaliste, nous avons choisi de rencontrer et d’interroger de nombreux passionnés et amoureux des abeilles qui nous racontent leur relation avec cet animal.

Vous montrez dans votre film les travers de l’apiculture intensive, qu’avez-vous découvert sur ce sujet ?

P. B. : Le grand public a l’impression que l’apiculture est quelque chose de naturel, et n’imagine pas ce qu’il se passe en réalité. Les abeilles ne sont plus du tout autonomes, on les nourrit au sucre, on leur coupe les ailes pour les empêcher d’essaimer, on importe des reines, c’est une apiculture extrêmement interventionniste, qui ne respecte pas leurs besoins réels.

Moi-même j’ai pris la mesure de ce qu’il se passait en tournant ce film : je pensais que l’apiculture était encore un peu épargnée, mais en réalité cela n’est pas du tout le cas. Il y a une industrialisation de l’apiculture, tout comme celle de l’agriculture. Et la réponse aujourd’hui à la disparition des abeilles, c’est encore plus de technologie, d’artificialisation.

Nous avons pris le parti d’aller rencontrer des acteurs qui veulent préserver les abeilles de façon naturelle et qui montrent que cela peut aussi fonctionner. Nous avons donc fait un tour de France des personnes qui s’intéressaient à l’abeille différemment, nous sommes allés en Angleterre rencontrer le Natural Beekeeping Trust, et nous avons aussi interviewé les scientifiques Thomas Seeley et Peter Neumann.

Quelle est leur approche de l’apiculture ?

P. B. : L’idée est de faire confiance à la nature. Les abeilles étaient là avant l’Homme, elles ont réussi à survivre à des changements de climat, elles ont su s’adapter, pourquoi ce ne serait plus le cas aujourd’hui ? L’apiculture naturelle consiste à laisser vivre les abeilles comme elles l’entendent, on leur fournit juste un habitat. Et s’il y a une contamination au varroa, on les laisse s’y adapter, ce qu’elles parviennent à faire de génération en génération, comme nous l’apprend le scientifique Thomas Seeley.

Le rôle de l’apiculteur est alors d’être simplement un gardien. Il va fournir des plantes mellifères aux abeilles, mais certainement pas de sucre, et intervenir le moins possible. C’est un changement de regard, on ne considère plus l’abeille comme un animal d’élevage pour produire du miel et en faire un commerce. Il s’agit de se rendre compte que les abeilles sont bien plus importantes que cela. L’important c’est que nos enfants puissent encore vivre avec les abeilles, que les fleurs puissent encore être pollinisées par ces insectes, et non par des drones ou d’autres technologies. Mais pour cela, il faut laisser les abeilles être des abeilles, et leur fournir l’environnement le plus sain et le plus naturel possible. Elles pourront alors s’adapter et survivre. Enfin, on peut l’espérer !

Certains apiculteurs pourraient vous dire que l’apiculture naturelle ne permet pas de produire assez de miel pour gagner sa vie, que répondez-vous à cela ?

P. B. : L’apiculture naturelle est une philosophie totalement différente de l’apiculture de production. Elle privilégie avant tout les abeilles et leur santé, plutôt que la récolte de miel, elle respecte leur mode de vie et leurs besoins. Il y a peu d’interventions, peu ou pas de traitements, des récoltes modérées qui permettent de laisser aux abeilles une quantité de miel suffisante pour survivre. N’oublions pas qu’elles produisent le miel avant tout pour elles, pour se nourrir, pour faire des réserves pour les périodes de disette. L’apiculture naturelle permet d’avoir des abeilles fortes et génétiquement adaptées à leur milieux, plus aptes à survivre aux conditions difficiles actuelles de leur environnement. C’est une apiculture pour préserver les abeilles à long terme. Qu’en sera-t-il de la production de miel le jour où il n’y aura plus d’abeilles ?

Alors oui, c’est vrai que la production de miel sera sans doute moindre, mais quel que soit le mode de production, la production de miel n’a-t-elle pas considérablement diminué ces dernières années ? Il est peut-être temps de faire autrement. Il y a dans le film plusieurs apiculteurs qui gagnent bien leur vie en pratiquant une apiculture naturelle et en diversifiant leur offre. Mais ce n’est peut-être plus effectivement une apiculture basée uniquement sur le miel. Certains proposent des stages, fabriquent des ruches, vendent des essaims, proposent des produits à base de propolis ou autre, c’est peut-être un métier à réinventer. Et concernant le miel, peut-être en récolte-t-on moins en apiculture naturelle mais il est de très haute qualité.

Je comprends très bien que ce soit difficile de changer du tout au tout du jour au lendemain, cela prend plusieurs années, comme pour une conversion en agriculture biologique. Mais dans un premier temps, on peut continuer une production classique et, pourquoi pas, en parallèle, garder deux ou trois ruches dans un lieu différent, préservé, distancié où l’on n’interviendrait plus, et observer ce qui se passe. Il y aura des joies, des déceptions, des échecs et des réussites… C’est un premier pas. Et, peut-être que le regard sur les abeilles commencera à changer.

Vous montrez aussi l’importance de sauvegarder les abeilles locales…

P. B. : Les abeilles locales sont les plus adaptées génétiquement à leur environnement, à leur région, leur climat. Aujourd’hui les apiculteurs achètent des reines sur internet, en Italie, en Argentine… L’abeille locale est de plus en plus métissée, fragilisée par toutes ces abeilles importées, qui sont adaptées à d’autres climats. L’abeille noire que nous avons en France est résistante, elle connait le climat de sa région, c’est important de la protéger. Ce sont les seules à pouvoir s’adapter au changement climatique. Si l’on crée de toute pièce des abeilles modifiées génétiquement, on ne va pas prendre en compte ces particularités d’adaptation.

Votre film dénonce également les dégâts causés par l’agriculture intensive, qui est la première cause de l’effondrement des abeilles…

P. B. : Les abeilles nous montrent à quel point les pesticides ont un impact très fort, car elles en meurent directement. C’est très puissant et très visible. Il y a aussi la perte de biodiversité, l’arrachage des haies, le manque de nourriture… L’agriculture a un rôle énorme à jouer pour la protection des pollinisateurs, malheureusement elle est pieds et mains liés sous l’influence des coopératives, des lobbys industriels. Et il est compliqué pour les agriculteurs de sortir d’un système où on les pousse à utiliser toujours plus de pesticides. Le rôle des politiques publiques serait essentiel, malheureusement elles n’avancent pas dans le bon sens.

Il est pourtant possible de cultiver autrement, faire avec la nature et non le contraire, se passer de pesticides, replanter les haies qui ont été arrachées à grands coups de bulldozer. Cela permet d’améliorer la biodiversité et d’héberger des auxiliaires qui attaqueront les parasites, plutôt que de dépenser de l’argent dans l’achat de pesticides. C’est un cercle vertueux pour le moyen et le long terme.

Qu’avez-vous appris sur les abeilles en tournant ce film ?

P. B. : Durant nos rencontres avec les scientifiques, nous avons découvert que les abeilles ont une vraie sensibilité et une forme d’intelligence très vive, sans doute liée au fait qu’elles vivent en société. Elles sont fascinantes. Ces insectes si petits nous montrent à leur échelle ce qu’il se passe dans le monde aujourd’hui, ce sont des indicateurs très puissants. Elles sont en grande difficulté, leurs colonies s’effondrent, et la cause commune de ces problèmes est l’Homme, son impact sur l’environnement… En tant que super prédateurs, nous accaparons tout, mais au final si tout s’écroule, si tout meurt, que nous reste-t-il ? Repenser notre place au sein de ce monde vivant est difficile, mais il faut apprendre à le protéger, pour y avoir encore une place, et que nos enfants y aient une place. À partir du moment où l’on prend conscience de notre impact, chacun peut agir à son échelle, et cela est très encourageant. Et si l’on apprend aux jeunes générations l’importance des pollinisateurs, elles les préserveront.