Agriculture et Pesticides

Récit d’un mensonge gouvernemental sur les pertes de rendement de la filière betteravière

Le gouvernement français a bâti son projet de loi permettant des dérogations pour utiliser les néonicotinoïdes sur des chiffres erronés. La diminution réelle des rendements de betteraves sucrières s'élève à 15 %, très loin des 30 à 50 % relayés en chœur depuis cet été par les betteraviers, les politiques et les médias.

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Date : 22 octobre 2020

En plein cœur de l’été, un communiqué de presse du ministère de l’AgricultureMinistère de l’Agriculture, 2020.Le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation annonce un plan de soutien gouvernemental à la filière betterave-sucre pour faire face à la crise de la jaunisse a annoncé officiellement que les betteraviers français faisaient « face à une crise inédite ». Le virus de la jaunisse s’était « développé massivement sur l’ensemble des régions productrices françaises », et pouvait « entraîner des pertes de rendements, pouvant atteindre entre 30 et 50 % ».

Ces chiffres catastrophiques ont servi de socle à « la proposition d’une modification législative », visant à octroyer aux betteraviers une dérogation d’urgence pour utiliser les néonicotinoïdes, interdits en France depuis 2018.

Récolte des betteraves

Les rendements de betterave sucrière ont connu un recul de 15 % cette année. Bien moins que les 30 à 50 % de pertes annoncées par le ministre de l’agriculture. ©Image’in

Quelques jours plus tard, c’est au tour de la ministre de l’Environnement, Barbara Pompili d’affirmer sur Twitter que la « prolifération inédite de pucerons [peut] détruire jusqu’à 50 % de la production nationale »TV5 Monde, 2020. Agriculture et environnement : la dérogation pour réutiliser des néonicotinoïdes est-elle justifiée ?. Les semaines suivantes, les chiffres annoncés par le gouvernement se retrouvent tels quels dans les médias. Et sont même repris dans l’étude d’impact Lire notre dépêche sur l'étude d'impact. du projet de loi du gouvernement. 

Problème : ces chiffres issus de l’argumentaire de la filière sucre sont faux. Peu après l’adoption de la loi par l’Assemblée nationale le 6 octobre, la publication des données officiellesAgreste, 2020Grandes cultures. du ministère de l’Agriculture raconte une toute autre histoire.

Selon ces données publiées le 13 octobre, la baisse moyenne de rendement de la betterave sucrière a été d’environ 15 % lors de cette campagne par rapport à celle de 2019 (soit un rendement moyen de 72,5 t/ha contre 85,1 t/ha l’an dernier)… Un recul signifiant, mais qui demeure très loin des pertes annoncées de 30 à 50 %.

De plus, une partie de ces pertes serait liée aux conditions climatiques. En effet, cette saison la sécheresse a fait souffrir de nombreuses cultures, mais cet impact climatique n’a pas encore été estimé avec précision. Le calcul permettrait pourtant de séparer clairement les pertes liées au manque d’eau de celles imputables à la jaunisse.

Si certaines régions ont été très impactées (l’Île-de-France, le Centre, et la Bourgogne notamment), d’autres sont quasi indemnes de la maladie (Pays de la Loire, Champagne Ardenne, Nord pas de Calais). Une situation bien éloignée du « développement massif » de la jaunisse sur « l’ensemble des régions productrices » proclamé par le gouvernement.

Enfin, la baisse de rendement n’a jamais risqué d’entraîner une pénurie de sucre tricolore et une menace sur la « souveraineté alimentaire » de la France, puisque la moitié de la production de sucre française est destinée à l’export. 

Un lobbying intense

Ces chiffres de perte exagérés utilisés par le gouvernement, et l’argument fallacieux de sauver la « souveraineté alimentaire » proviennent directement de l’argumentaire de la filière betterave. Celle-ci mène un lobbying intense depuis le vote de l’interdiction des néonicotinoïdes en France en 2016. Elle n’a cessé d’agiter la menace d’un effondrement des rendements dans les champs de betterave en l’absence de ces insecticides, et de réclamer à cor et à cri des dérogations.

En 2018, elle menait déjà une grande « campagne de sensibilisation » pour légitimer sa demande de dérogation de l’époque, indiquant que la jaunisse risquait « d’envahir les champs de betteraves avec un impact catastrophique pour la culture »CGB, 2018. « Préservons la Betterave Française » . Même chose en 2019. Puis en 2020, où le contexte d’une prolifération de pucerons vecteurs de la jaunisse a fini par rendre cette stratégie payante.

Le 14 juillet dernier, le puissant syndicat des betteraviers, la Confédération générale des planteurs de betterave (CGB), avait invité le nouveau ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, à visiter une exploitation de Seine et Marne, pour « mesurer l’ampleur de la jaunisse » qui affectait les champs de betterave.

Dans un communiqué du 16 juilletCGB, 2020.« #LaBetteraveEnPéril » relatant cette visite, la CGB expliquait n’avoir eu de cesse d’alerter le gouvernement sur la « crise sanitaire sans précédent » de la jaunisse pouvant « engendrer des pertes de rendements historiques ». « Pour éviter de basculer dans une crise irréversible », la CGB qui évoquait une impasse technique face aux pucerons vecteurs de la maladie, demandait « un retour à la protection dans l’enrobage de semences ». Autrement dit, les néonicotinoïdes.

Quinze jours plus tard, dans une tribuneCGB, 2020.Tribune CGB – FNSEA – JA : Des solutions face à l’urgence sanitaire dans nos champs !, adressée au premier ministre Jean Castex, la CGB et les syndicats agricoles FNSEA et JA alertaient à nouveau sur la jaunisse : « Le résultat est sans appel », écrivaient-ils, « plus du tiers de nos betteraves est malade avec 30 à 50 % de la production perdue ! ». Les signataires brandissaient la menace d’un « accroissement de notre dépendance alimentaire au bénéfice notamment du sucre d’importation », et réclament une réponse immédiate, car « la clef de la souveraineté alimentaire appelée de ses vœux par le Président de la République est là ! »

Pointés comme responsables de tous les maux des betteraviers français, les pucerons et la jaunisse auront eu bon dos. Ils ont surtout servi à masquer les causes structurelles de la crise du secteur, dont la fin des quotas européens de sucre, qui assuraient jusqu’à 2017 un prix d’achat aux producteurs. La libéralisation du marché a entraîné une dégringolade des prix et une concurrence accrue avec les grands pays producteurs comme le Brésil, dégradant les revenus des betteraviers. Un engrenage  contre lequel les néonicotinoïdes ne pourront rien.