Agriculture et Pesticides

Retour sur les conflits d’intérêts dans un rapport de l’IPBES sur les pollinisateurs

Dans un article paru récemment, le spécialiste des abeilles Gérard Arnold (CNRS) détaille par le menu les erreurs qu'il a relevées, en 2015, dans un rapport de l'IPBES sur les pollinisateurs. La section du rapport consacrée aux effets des pesticides avait été co-écrite par une salariée de l'agrochimie, et minimisait la toxicité de ces produits.

CATÉGORIES :
Date : 4 mai 2021

En 2016, la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) publiait son tout premier rapport. Consacré aux pollinisateursSimon G. Potts, 2016. Assessment Report on Pollinators, Pollination and Food ProductionIPBES, ce document devait assoir la légitimité scientifique de la nouvelle instance, créée sous l’égide des Nations unies quatre ans plus tôt. Équivalent du Giec pour le climat, l’IPBES a pour mission d’établir des documents scientifiques de référence sur la biodiversité, qui serviront de base à l’action politique.

Pourtant la crédibilité de ce premier rapport sur les pollinisateurs a dû être sauvée de justesse par des experts extérieurs : la version initiale du texte était teintée de conflits d’intérêts et souffrait de nombreux biais. C’est ce que raconte Gérard Arnold, directeur de recherche émérite au CNRS, dans un article paru récemment dans une revue scientifiqueG. Arnold, 2021. Conflicts of interest and improvement through peer review: the case of IPBES report on pollinators.Current Opinion in Insect Science. En 2015, ce biologiste spécialiste des abeilles domestiques avait été invité par l’IPBES, avec d’autres experts extérieurs, à réviser la première version du rapport, selon le processus de relecture établi par l’organisation.

Macro,Photo,Of,Dead,Bees,On,A,Dusty,Surface.

Le chapitre sur les pesticides du rapport de l’IPBES tentait de minimiser les effets toxiques de ces produits. ©wishnclick

Le document de l’IPBES devait analyser les différents facteurs qui menacent la survie et le développement de ces insectes, afin d’élaborer des mesures efficaces pour mieux les protéger. Mais dans le milieu scientifique, une forte suspicion pesait sur le texte : parmi les auteurs principaux sélectionnés par l’IPBES pour cette expertise,  se trouvaient deux salariés de l’agrochimie.

L’une, employée de Syngenta, était co-autrice du chapitre traitant des causes du déclin des pollinisateurs. En 2016, le journal Le MondeLe Monde, 2016.Parmi les experts du principal rapport sur la pollinisation, deux salariés de l’industrie chimique relatera qu’il s’agit de la chercheuse Helen Thompson, embauchée par Syngenta en 2013. Ainsi que de Christian Maus, salarié de Bayer, mais qui fut, lui, nommé auteur principal d’un chapitre moins sensible sur la diversité des pollinisateurs.

L’IPBES avait pourtant été interpellée dès décembre 2014 sur les conflits d’intérêts qui risquaient d’entacher sa crédibilité. Après la publication du nom des experts retenus par l’organisation – les candidatures d’experts avaient été proposées à l’IPBES par les États et les partenaires, notamment ONG et industriels – , trois chercheurs s’étaient inquiétés publiquement : « Étant donné le rôle de l’agrochimie dans le déclin des pollinisateurs, il nous semble que des scientifiques financés par des entreprises de ce secteur ne devraient pas être auteurs principaux ou auteurs coordinateurs de chapitres dans un tel rapport d’évaluation », écrivaient-ils dans la revue NaturePublishing: Biodiversity reports need author rules, 2014.Nature.

En janvier 2015, l’IPBES avait répondu à ces critiques en déclarant que « les scientifiques des sociétés agrochimiques avaient été sélectionnés sur leur capacité, comme scientifiques indépendants, à apporter une contribution objective »Pollinator assessment: IPBES responds on conflicts of interest, 2015.Nature.

Autocitations d’une salariée de l’agrochimie

En révisant le chapitre du rapport consacré aux effets toxiques des pesticides sur les insectes, Gérard Arnold va faire à l’époque des découvertes étonnantes. Tout d’abord, cette section sur les pesticides ne comporte que 18 pages, dans un rapport, traitant des causes du déclin des insectes, qui compte plus de 500 pages. Et, à la lecture du texte, Gérard Arnold relève de nombreux points problématiques, qu’il détaille dans son article.

La bibliographie est « incomplète et biaisée en de nombreux endroits, minimisant en particulier les risques des pesticides en général, et des néonicotinoïdes en particulier, pour les insectes pollinisateurs ». En examinant les études citées, le chercheur s’aperçoit que le nom le plus souvent mentionné est celui de la salariée de Syngenta, co-autrice de ce chapitre, qui s’est autorisée de nombreuses autocitations.

En revanche, des études essentielles ont été omises par les auteurs, ou ne sont citées qu’une seule fois, sur des points mineurs, tels les articles de la méta-analyse réalisé par la Task Force on Systemic Pesticides, une équipe internationale de 29 chercheurs indépendants, qui ont examiné 1 121 articles publiés au cours des cinq années précédentesÉvaluation mondiale intégrée de l’impact des pesticides systémiques sur la biodiversité et les écosystèmes. TFSP. Ce travail d’analyse titanesque était accessible sur Internet dès 2014.

En synthétisant ces données, les scientifiques avaient pu démontrer les conséquences écologiques néfastes des néonicotinoïdes, en particulier pour les pollinisateurs, « négativement affectés par une exposition faible ou aiguë qui les rend très vulnérables ». « Pourquoi ces publications ont-elles été largement ignorées ? s’interroge Gérard Arnold dans son article. Est-ce parce qu’elles arrivent à des conclusions opposées à celles exposées dans le rapport de l’IPBES sur le rôle des néonicotinoïdes dans les troubles des abeilles ? ».

Stratégies pour minorer les effets des pesticides

Le chercheur du CNRS constate aussi que, lorsque des preuves de la toxicité de ces produits sont évoquées dans le rapport, elles sont accompagnées de termes comme « preuves limitées », « pas de fortes preuves », « les preuves sont encore rares », « largement inconnu », « pas bien compris », « mal compris », etc..

Dès 2013, la Commission européenne avait pourtant décrété un moratoire sur trois néonicotinoïdes, en raison de leurs effets néfastes avérés sur les abeilles. Pour tenter d’écarter la responsabilité de ces produits, les auteurs du rapport de l’IPBES n’hésitaient pourtant pas à affirmer que « les risques importants que les insecticides font courir aux abeilles sont principalement dus à leur mauvaise utilisation ».

Un argument peu valable pour les néonicotinoïdes, qui sont utilisés en enrobage de semence. « Les agriculteurs ne font que semer des graines, note Gérard Arnold, et c’est l’insecticide lui-même qui se diffuse dans toutes les parties de la plante ». Or, en se diffusant, ces insecticides engendrent ensuite une pollution qui « dépasse fréquemment les concentrations les plus faibles observées provoquant des effets nocifs pour un large éventail d’espèces non ciblées ».

Les auteurs de l’IPBES ont ainsi évité d’évoquer les failles du processus d’autorisation des pesticides, pourtant détaillées par un avis de 2012 de l’EFSA, l’agence sanitaire européenneScientific Opinion on the science behind the development of a risk assessment of Plant Protection Products on bees. 2012EFSA journal. Gérard Arnold signale que ce système défaillant, qui a conduit à la mise sur le marché des néonicotinoïdes, est « l’une des causes du déclin des abeilles ». L’approbation de ces insecticides systémiques a été basée sur « des critères inadaptés », les tests règlementaires n’ayant pas permis de détecter leur toxicité réelle.

Un changement radical

Une fois rectifiée par les experts extérieurs, la version finale du chapitre sur les pesticides de l’IPBES sera finalement « plus conforme à la réalité des connaissances scientifiques de l’époque », estime Gérard Arnold. Les données de la synthèse de la Task Force sur les néonicotinoïdes ont été intégrées, ce qui a permis de changer « radicalement le contenu du rapport final », publié en février 2016.

La crédibilité scientifique du chapitre sur les pesticides a donc pu être rétablie in extremis. Néanmoins, Gérard Arnold souligne que ce travail de relecture – chronophage et bénévole – ne reposait que sur « la bonne volonté des chercheurs extérieurs, et du temps qu’ils pouvaient y consacrer » et que l’examen externe ne permettait pas « de changements profonds dans le contenu principal du texte ». Le chercheur se voit obligé de rappeler l’importance de garantir une expertise de haute qualité dès la première version de ce type de rapport, et la nécessité d’établir des mécanismes garantissant l’impartialité des auteurs.

Lire l’article de Gérard Arnold (en anglais)