Agriculture et Pesticides

Un syndicat de chercheurs pointe le rôle de l’INRAE dans l’éternel retour des néonics

Les néonicotinoïdes vont être réautorisés pour une deuxième année consécutive pour les betteraves sucrières, en dépit d'un risque faible d’atteinte par la jaunisse. Un syndicat de chercheurs a interrogé le président de l’INRAE sur le rôle exact joué par l’institution dans la validation systématique de ces réautorisations, auxquelles POLLINIS s'oppose depuis 2020, date de leur suppression définitive prévue par la loi française.

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Date : 3 février 2022

Après une première entorse en 2021, une nouvelle dérogation pour les néonicotinoïdes vient d’entrer en vigueur, éloignant encore un peu plus la France de l’interdiction réelle de ces pesticides tueurs d’abeilles.

Théoriquement interdits en FranceDepuis le 1er septembre 2018, à la suite de la loi biodiversité du 8 août 2016, l’utilisation des produits contenant des néonicotinoïdes et des semences traitées avec ces produits est interdite en France., et au niveau européen depuis 2018, les néonicotinoïdes bénéficient dans la pratique de dérogations systématiques admises par le droit européen. Ces dérogations sont massivement utilisées par de nombreux pays européens – à l’instar de la France – alors que de multiples études scientifiques pointent l’extrême toxicité de ces insecticides, même à faibles doses, pour les pollinisateurs et d’autres organismes essentiels (crustacés, vers de terre…).

Mobilisée contre le retour de ces « tueurs d’abeilles », POLLINIS a dénoncé le recours à ces dérogations dites « d’urgence » depuis 2020 en pointant leurs risques dans une consultation publique organisée par le gouvernement, en dénonçant les arguments mensongers utilisés,  en déposants plusieurs des recours en justice contre les dérogations, et en appelant les représentants politiques à s’opposer à ce dangereux détricotage du droit environnemental.

Malgré cela, ces dérogation sont octroyées année après année à la filière betterave-sucre, à la faveur d’une modification législativeLOI n° 2020-1578 du 14 décembre 2020 ouvrant la voie à des dérogations annuelles jusqu’en 2023. Sans surprise, les betteraviers ont donc obtenu une rallonge pour l’année 2022, approuvée à une large majorité par les membres du conseil de surveillance chargé de statuer sur les demandes de dérogation pour les néonicotinoïdes.

Ce renouvellement express, prononcé sur la base de relevés contestables, a poussé le syndicat de chercheurs SUD Recherche EPST à interroger ouvertement la caution scientifique apportée par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), dans ce dossier.

Récolte des betteraves

Les néonicotinoïdes, interdits en France depuis 2018, ont été réautorisés l’an dernier pour les dérogations d’urgence, à la demande de la filière de la betterave ©Adobe Stock

Membre du conseil de surveillance aux côtés d’élus, de syndicats agricoles, d’associations environnementales et de représentants de la filièreCe conseil a été mis en place suite à l’adoption de la loi du 14 décembre 2020, permettant de déroger à l’interdiction des néonicotinoïdes jusqu’au 1 er juillet 2023., l’INRAE a participé à l’évaluation de la demande de la filière betterave-sucre, et a fourni les prévisions météorologiques versées à l’analyse du dossier.

En se basant sur ces prévisions ainsi que sur une note du ministère de l’Agriculture estimant la pression des virus en cause dans la jaunisse de la betterave, le conseil de surveillance a validé cette demande lors d’un vote le 21 décembre, ouvrant la voie à l’utilisation de néonicotinoïdes sur quelques 400 000 hectares de betteraves en France.

Pour le syndicat Sud recherche, la double casquette de l’INRAE, qui a tenu à la fois le rôle d’expert scientifique, chargé d’éclairer la décision, tout en prenant part aux votes du conseil, comme un membre parmi d’autres, est problématique. « Le fait de prendre part au vote de ce comité en faveur de la dérogation achève de positionner l’INRAE dans un mélange des genres qui lui est régulièrement reproché », estiment les chercheurs.

Une pression virale faible

De plus, les prévisions météorologiques incertaines, et le risque d’atteinte par la jaunisse évalué comme faible dans la note du ministère, explique difficilement la position du conseil de surveillance – et celle de l’INRAE – dont la mission est pourtant de participer à la transition en matière d’agriculture pour « atteindre les objectifs de développement durable », selon le ministère de l’Agriculture.

En effet, selon un article du journal Le Monde, la note ministérielle sur les prévisions d’atteinte par la jaunisse indique que les virus en cause n’ont été retrouvés avec certitude que sur environ 2,6 % des parcelles analysées en 2021, quand, en 2020, les virus avaient été détectés sur 69 % des échantillonnages.

Le représentant de l’INRAE au conseil, interrogé par Le Monde, a soutenu que « les indices de pression virale ne sont pas comparables en 2020 et en 2021», au motif que les analyses de 2020 avaient été menés en parties sur des champs de colza, une plante qui n’est pas un « réservoir viral », Le Monde estime que ce changement n’affecte pas réellement les données. En excluant le colza des analyses de 2020, «  le taux de détection des virus recherchés ne varie pas substantiellement », précise le quotidien.

Une controverse scientifique

Les chercheurs du syndicat ont par ailleurs confirmé ce constat après avoir vérifié les calculs. « Le fait d’inclure ou d’exclure le colza des calculs en 2020 ne change pas les ordres de grandeur de la comparaison avec l’année 2021, où les réservoirs viraux observés sont notoirement plus faibles.»

Face à un risque faible, la traitement préventif des semences de betteraves apparait comme une stratégie « d’assurance chimique » disproportionnéeSelon le syndicat SUD, cette stratégie « semble avoir primé sur la notion de protection intégrée des cultures, qui supposerait que l’on n’ait recours à la chimie qu’en dernier ressort et au vu d’un risque avéré sur la culture. »

« Alors que l’on nous promet que l’agriculture productiviste du monde d’après sera différente de celle du monde d’avant, dans le doute pourtant estimé faible de contamination, on traitera les semences », regrettent les chercheurs.

Risques économiques vs risques environnementaux

Le syndicat de chercheurs se questionne aussi sur la fiche concernant les prévisions météorologiques, qui a servi de support à la décision du conseil de surveillance. Insérée sur le site de la consultation publique de la dérogation, avec une mise à jour des prévisions au 1er janvier, ce document signé INRAE, sans nom d’auteurs, conclut que les prévisions climatiques « ne permettent pas raisonnablement d’écarter l’hypothèse d’une survenue précoce de pucerons conduisant à une incidence économique sur la filière betteravière ». Une telle analyse met en exergue le prisme économique privilégié par l’INRAE – et défendu par la filière betteraves-sucre – au détriment d’une approche environnementale.

Pour le syndicat de chercheurs, cette position pose problème, car elle est centrée sur « la protection des rendements, sans évoquer l’objectif pourtant essentiel de protection de la biodiversité ».

« Nous craignons qu’en légitimant une telle décision, l’INRAE soit instrumentalisé par des intérêts à très court terme qui priment sur la santé des écosystèmes et des populations, au lieu de s’engager vers une sortie crédible et volontaire des pesticides », conclut la lettre ouverte. Les ONG de défense de l’environnement comme POLLINIS n’auraient pas formulé cette crainte autrement.


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