Pesticides / Néonicotinoïdes
Loi d’urgence agricole : la biodiversité menacée par le retour des pesticides néonicotinoïdes, au mépris de la science
Adoptée le 21 juillet par le Parlement, la loi d'urgence agricole reprend des mesures du projet de loi Duplomb 2, avec la réautorisation de pesticides néonicotinoïdes interdits en France. Une attaque contre la science, alors que des études démontrent depuis des années les dangers de ces substances pour les êtres humains, les abeilles et l’ensemble des pollinisateurs sauvages.
Désinformation, déni des réalités scientifiques, ingérences graves dans le travail d’expertise de l’Anses… En 2025, la loi Duplomb a cristallisé l’inquiétude de nombreux scientifiques et suscité une mobilisation citoyenne inédite. Mais sa mesure phare, la réautorisation de l’usage de plusieurs pesticides tueurs d’abeilles interdits en France, a finalement été rejetée par le Conseil constitutionnel.
Un an après cette victoire juridique, à laquelle POLLINIS et de nombreuses associations ont contribué, le spectre du retour des néonicotinoïdes se profile à nouveau. Le 21 juillet, le Parlement a définitivement adopté la loi d’urgence agricole, à laquelle les sénateurs ont ajouté un article qui prévoit des dérogations pour permettre l’usage de l’acétamipride et du flupyradifurone dans plusieurs cultures.
Ces dérogations seront d’abord soumises à l’approbation de l’Anses, l’agence sanitaire chargée d’autoriser la mise sur le marché des pesticides en France. Celle-ci aura seulement deux mois pour rendre son verdict, un délai bien plus court que les procédures habituelles, affirment déjà les experts de l’agence. En faisant tout pour réunir les conditions favorables au retour des néonicotinoïdes dans les champs, le gouvernement ignore qu’un consensus scientifique existe déjà sur leur toxicité.
Face à ce déni de la science, POLLINIS décrypte, études à l’appui, les effets de l’acétamipride et du flupyradifurone sur les abeilles et sur la santé humaine.
Réautoriser les néonicotinoïdes : un non-sens scientifique et démocratique
Conçus dans les années 1990, les insecticides de la famille des néonicotinoïdes représentent un quart des ventes de pesticides dans le mondeBarton et al., 2024. Généralement appliqués de façon préventive, sous forme d’enrobage des semences, ils sont qualifiés de substances « systémiques ». L’insecticide est transporté par la sève dans l’ensemble de la plante, au fur et à mesure de sa croissance, jusqu’au pollen des fleurs. La substance est aussi partout dans l’environnement, de l’air aux cours d’eau, puisque seulement 5 % est absorbée par la planteWood et al., 2017. Autant d’éléments qui ont conduit un consortium international de scientifiques, à l’initiative de l’Union internationale pour la conservation de la nature, à pointer la « toxicité très élevée » des néonicotinoïdes pour « presque tous les insectes »Van Lexmond et al., 2014.
Depuis 2019, l’acétamipride est le seul néonicotinoïde encore utilisé en Europe, avec une autorisation renouvelée jusqu’en 2033. Pour contourner les interdictions et continuer à commercialiser des produits aux effets similaires, l’agrochimie a trouvé une parade : le développement de « néonicotinoïdes cachés ». Homologuées au sein d’une autre famille de pesticides, ces substances – parmi lesquelles on retrouve le flupyradifurone – sont tout aussi toxiques pour les pollinisateurs.
Jusqu’à maintenant, la France est aux avant-postes sur l’interdiction de ces substances. L’acétamipride, au même titre que tous les néonicotinoïdes, a été banni des champs suite au vote de la loi biodiversité en 2016. La mobilisation des ONG environnementales, dont POLLINIS, a permis d’étendre cette mesure aux « néonicotinoïdes cachés », dont le flupyradifurone. Sous l’influence des lobbys, l’Etat a bien tenté par la suite de prolonger l’utilisation des néonicotinoïdes, en prenant des arrêtés de dérogation pour la filière de la betterave sucrière en 2021 et 2022. Mais le procédé a été jugé illégal par la Cour de justice de l’Union européenne, puis les dérogations annulées par le Conseil d’Etat.
Une interdiction ferme largement soutenue par les citoyens. D’après un sondage IFOP commandé par l’association Générations Futures, 83 % des Français sont favorables au maintien de ces règles. En face, l’agrochimie et l’agro-industrie crient à la concurrence déloyale avec les États où ces substances sont encore utilisées. Réautoriser les néonicotinoïdes sur notre sol serait pourtant un non-sens historique, au regard des centaines d’études qui documentent leur dangerosité pour les pollinisateurs et l’ensemble de la biodiversité.

Même si elles ne sont pas ciblées, les abeilles mellifères domestiques sont gravement menacées par l’acétamipride.
L’acétamipride : une menace pour la santé humaine et la biodiversité toute entière
L’acétamipride est généralement utilisé pour lutter contre les insectes suceurs, notamment les pucerons, dans plusieurs cultures de fruits, fruits à coque et légumes. Comme tous les insecticides de la famille des néonicotinoïdes, c’est un neurotoxique : il s’attaque au système nerveux central des insectesMackei et al., 2024. Même si elles ne sont pas ciblées, les abeilles mellifères domestiques sont gravement menacées par cette substance. L’acétamipride altère, par exemple, leur mémoire, ce qui les empêche de regagner la rucheShi et al., 2019 et affecte leur capacité à butinerShi et al., 2020. Autant de facteurs qui augmentent leur mortalitéShi et al., 2020.
L’acétamipride présente aussi un danger pour les pollinisateurs sauvages. Chez les bourdons, par exemple, il diminue les capacités de reproduction et augmente le taux de mortalité des larvesCamp et al., 2020. Chez les abeilles solitaires, il provoque un état léthargique et perturbe les facultés de locomotionTadei et al., 2024, ce qui affecte la pollinisation et par conséquent la productivité des cultures. Une étude réalisée sur l’osmie rousse (Osmia bicornis), une abeille solitaire répandue en Europe, a ainsi montré que l’exposition à l’acétamipride à proximité de pommiers pouvait réduire de 86 % la production de pommesO'Reilly et al., 2023.
Les oiseaux non plus ne sont pas épargnés. Une méta-analyse rassemblant 50 études sur les néonicotinoïdes pointe que ces substances « sont bien à l’origine du déclin important de nombreuses espèces d’oiseaux »Molenaar et al., 2024. À l’heure où près de 60 % des oiseaux des milieux agricoles ont déjà disparu en Europe, le retour des néonicotinoïdes serait donc catastrophique.
Enfin, des preuves scientifiques de la toxicité de l’acétamipride existent aussi concernant l’être humain. Les effets neurotoxiques de l’insecticide peuvent en effet affecter les cellules neuronales des Hommes, même s’ils sont exposés à de faibles quantités de produitLoser et al., 2021. Des traces du pesticide ont également été retrouvées dans le liquide céphalo-rachidien de plusieurs enfants, indiquant une exposition directe du cerveau et de la moelle épinière à la substanceLaubscher et al., 2022. Autant d’éléments qui ont conduit l’EFSA, l’agence sanitaire européenne, à affirmer dès 2014 que l’acétamipride « peut endommager le système nerveux humain en développement, en particulier le cerveau »EFSA, 2014..
Le flupyradifurone : un “néonicotinoïde caché” aux effets dévastateurs
De la même manière que l’acétamipride, le flupyradifurone est utilisé dans les cultures, notamment de fruits et légumes, pour lutter contre des insectes ravageurs comme les pucerons. Même s’il n’appartient pas officiellement à la famille des néonicotinoïdes, les preuves scientifiques s’accumulent pour démontrer que ses effets sur les pollinisateurs sont similaires à ceux de l’acétamipride.
Ainsi, le flupyradifurone réduit considérablement la survie des abeilles domestiques, même à des doses 100 fois inférieures à celles utilisées dans les évaluations des risques européennesTosi et al., 2021. L’exposition à cette substance au début de la vie des abeilles mellifères les rend également moins résistantes au NosemaNaggar et al., 2019, un parasite qui attaque leur système digestif et peut causer la mort de colonies entières. La substance perturbe aussi leur motricitéHesselbach et al., 2019.
Ces effets délétères s’observent également chez les pollinisateurs sauvages. Le flupyradifurone réduit, par exemple, les capacités de reproduction des abeilles solitairesBoff et al., 2023. Chez le bourdon, il affaiblit les performances d’apprentissage et de mémoireSiviter et al., 2022. Chez les coccinelles, il provoque des troubles de motricité pouvant entraîner la mort, à des doses nettement inférieures à celles qui affectent les abeillesScheibli et al., 2024.
Le flupyradifurone étant commercialisé depuis 2015 (contre 1995 pour l’acétamipride), peu d’études existent concernant ses effets sur la santé humaine. Mais une première étude pointe des risques d’endommagement des lymphocytes, des cellules qui jouent un rôle majeur dans la défense du corps humain contre les infectionsŞekeroğlu et al., 2018. Une étude de 2024 montre aussi que les effets neurotoxiques du pesticide peuvent également s’appliquer chez l’homme, en atteignant certains récepteurs responsables de fonctions liées à la motricitéCartereau et al., 2024.
Loin des mensonges en faveur du retour des néonicotinoïdes, le constat scientifique est donc clair et sans appel : la réintroduction de l’acétamipride et du flupyadifurone dans les champs français accélérerait le déclin des abeilles et des pollinisateurs, tout en affectant gravement la santé humaine.

Chez le bourdon, l’exposition au flupyradifurone affaiblit les performances d’apprentissage et de mémoire.