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RETOUR DES NÉONICOTINOÏDES « TUEURS D’ABEILLES » : histoire d’un revirement

Après leur interdiction totale en 2018, le dossier des « tueurs d’abeilles » semblait définitivement clos en France. Il n’a pourtant fallu que quelques mois pour que le gouvernement français revienne sur leur bannissement. Une volte-face déclenchée par le lobbying mensonger de la filière betterave.

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Date : 6 janvier 2021
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La France faisait figure de pionnière, en 2016, en adoptant une loi interdisant totalement les pesticides néonicotinoïdes sur son territoire dès 2018. Cette décision devait clôturer le chapitre noir des « tueurs d’abeilles », après deux décennies de lutte de la société civile et des apiculteurs, appuyée par plus de 1 200 publications scientifiques accablantes réunies par un groupe de chercheurs indépendants, laTask Force on Systemic Pesticides.

« Ils sont dangereux pour notre santé, pour notre environnement, ils contaminent les cours d’eau, la flore, y compris la flore sauvage. Ils restent dans les sols très longtemps. […] Nous avons une responsabilité vis-à-vis de nos enfants, nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas », déclarait Barbara Pompili, alors secrétaire d’État chargée de la biodiversité du gouvernement Hollande, qui a défendu cette interdiction, assortie toutefois d’une possibilité de dérogation jusqu’en 2020. « Quoi qu’il arrive, en 2020, c’est fini pour tous les néonicotinoïdes, ces pesticides tueurs d’abeilles : on sait très bien que des dérogations, c’est la porte ouverte à ce qu’ils ne soient jamais interdits ».

Lors de l’entrée en vigueur de la loi en 2018, le nouveau gouvernement d’Emmanuel Macron reprenait à son compte cette victoire : « Notre engagement pour la biodiversité en action : l’interdiction des pesticides tueurs d’abeilles entre en vigueur aujourd’hui », déclarait le Président. Son porte-parole ajoutait : « Il y a ceux qui parlent et ceux qui font. Nous faisons ». Deux ans plus tard, ce même gouvernement va pourtant « défaire » la loi, avec une célérité déconcertante.

Une volte-face rendue possible par une brèche désastreuse dans la législation européenne, la « dérogation d’urgence ». Car si l’Union européenne a timidement emboîté le pas à la France en interdisant les usages en extérieur de trois néonicotinoïdes en 2018 (contre 5 pour la France), elle autorise toujours des dérogations d’urgence de quatre mois, censées n’être accordées que lorsque les parasites des cultures ne peuvent être maîtrisés par « aucun autre moyen raisonnable ».

 

Hacène photo

Associations et représentants politiques se sont rassemblés le 23 septembre 2020 sur le parvis des Invalides pour interpeller les députés et alerter l’opinion publique sur le retour scandaleux des néonicotinoïdes. ©Ph. Besnard / POLLINIS

 

Et cette possibilité est allègrement exploitée par nombre de pays européens pour continuer d’utiliser les néonicotinoïdes : en 2018, quinze États membres ont donné des autorisations d’urgence pour l’utilisation de ces pesticides, et dix en 2019. Après avoir mandaté une première fois l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) pour enquêter sur les dérogations de 2017, la Commission européenne prévoit aujourd’hui de modifier le cadre de ce dispositif trop permissif, puis a ordonné un examen des dérogations accordées en 2020. Mais c’est dans cette faille législative toujours béante que s’est engouffré le secteur betterave- sucre français.

Puissance des lobbys

Depuis le vote de l’interdiction des néonicotinoïdes en France en 2016, le puissant syndicat des betteraviers, la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB), mène un lobbying intense pour obtenir des dérogations, agitant chaque année la menace d’un effondrement économique du secteur. En 2018, elle proclamait déjà que sans néonicotinoïdes, la jaunisse virale provoquée par les pucerons risquait « d’envahir les champs de betteraves avec un impact catastrophique pour la culture ». Même chose en 2019. Puis en 2020. Cette fois-ci, une prolifération de pucerons impactant certaines régions et une oreille conciliante au ministère de l’Agriculture ont fini par rendre cette stratégie payante.

Le 14 juillet dernier, le nouveau ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, est ainsi invité par la CGB à visiter une exploitation de Seine-et-Marne, afin de « mesurer l’ampleur de la jaunisse » qui affecte les champs de betteraves. Dans un communiqué relatant cette visite, la CGB évoque une « crise sanitaire sans précédent » et réclame une dérogation pour utiliser les néonicotinoïdes.

Peu après, la CGB et les syndicats agricoles FNSEA et Jeunes Agriculteurs (JA) alertent cette fois le Premier ministre : « Plus du tiers de nos betteraves est malade avec 30 à 50 % de la production perdue ! », écrivent-ils. Les signataires brandissent la menace d’une « dépendance alimentaire au bénéfice notamment du sucre d’importation », et réclament une réponse immédiate pour sauvegarder « la souveraineté alimentaire ».

Début août, un communiqué de presse du ministère de l’Agriculture reprend à son tour l’argumentaire de la filière : les betteraviers français feraient face « à une crise inédite ». Le virus de la jaunisse « s’est développé massivement sur l’ensemble des régions productrices », et pourrait « entraîner des pertes de rendements, pouvant atteindre entre 30 et 50 % ». Des chiffres si catastrophiques que le ministre prévoit dès lors « une modification législative » pour permettre aux betteraviers de déroger à l’interdiction des néonicotinoïdes jusqu’en 2023.

La partie immergée de l’iceberg

L’emballement médiatique se poursuit durant l’été. Malgré la mobilisation active d’une trentaine d’organisations, dont POLLINIS, qui alertent l’opinion publique et les parlementaires sur les risques de cette décision, la machine infernale est lancée. Les organisations (associations de défense de l’environnement ou des consommateurs, syndicats agricoles et apicoles…) vont pourtant démonter un à un les arguments avancés par la filière betterave. Ainsi la baisse de rendement annoncée n’entraînerait pas une pénurie de sucre tricolore et ne menacerait pas la « souveraineté alimentaire », puisque la moitié de la production de sucre française est destinée à l’export.

Pointés comme responsables de tous les maux des betteraviers français, les pucerons et la jaunisse servent en réalité à masquer les causes structurelles d’un secteur déjà en crise depuis 2017 et la fin des quotas européens de sucre, qui garantissaient un prix d’achat minimum aux producteurs. La libéralisation du marché a entraîné une dégringolade des prix et une concurrence accrue avec les grands pays producteurs comme le Brésil, dégradant les revenus des betteraviers. Un engrenage contre lequel les néonicotinoïdes ne peuvent rien.

Mais surtout, les organisations ont rappelé que même si les betteraves sont récoltées avant floraison, le risque pour les pollinisateurs n’est pas circonscrit, à cause de la grande rémanence des néonicotinoïdes et de leur capacité à contaminer l’ensemble de l’environnement. Ces pesticides s’accumulent et persistent dans les sols où nichent de nombreux pollinisateurs sauvages (environ 70 % des abeilles solitaires), ils migrent dans les cours d’eau et dans les fleurs sauvages. Exposées à des doses infimes, les abeilles perdent le sens de l’orientation et la mémoire. Leur système immunitaire, leur reproduction, leur thermorégulation et le développement de leur cerveau sont altérés. Et ces substances neurotoxiques ciblent tous les arthropodes sans distinction, menaçant la totalité de la chaîne alimentaire.

 

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Les néonicotinoïdes peuvent empoisonner les pollinisateurs même si les betteraves sont récoltées avant floraison. Ces insecticides se diffusent dans l’ensemble de l’environnement de manière incontrôlable, contaminant jusqu’au nectar des fleurs sauvages. ©Ruud Morijn

 

Des alternatives concrètes ont pourtant été proposées pour résoudre la situation sans passer par une solution chimique aberrante : aides financières à la filière, mise en place de techniques agronomiques pour prévenir la prolifération de pucerons, appui à la transition agricole, assurance-récolte…

Mais le spectre d’un effondrement total de la filière agité par la CGB, avec la perte prétendue de 46 000 emplois, va faire mouche dans un contexte d’incertitude économique liée à la pandémie de Covid. L’argumentaire alarmiste martelé par le secteur sucre finit par convaincre une majorité de députés. Le 6 octobre, le projet de loi permettant les dérogations est adopté à l’Assemblée nationale.

Une semaine plus tard, la publication des données officielles du ministère de l’Agriculture révèle l’ampleur du mensonge : la baisse moyenne de rendement de la betterave sucrière n’est en réalité que de 23,8 %, au lieu des 30 à 50 % annoncés. L’impact sans doute considérable de la sécheresse sur cette baisse de rendement n’a pas été déterminé. Et si certaines régions ont été très impactées par la jaunisse, d’autres sont quasi indemnes de la maladie. Ce qui ne va pourtant pas empêcher le Sénat d’adopter à son tour le projet de loi le 27 octobre.

Sans même considérer les alternatives, le Parlement a donc acté la contamination volontaire de 450 000 hectares de champs de betteraves, avec de puissants neurotoxiques délétères pour la biodiversité. Et les citoyens attendent toujours un véritable plan de transition vers une agriculture respectueuse de la nature, des pollinisateurs, et des agriculteurs eux-mêmes.

 

Capture d’écran 2021-02-11 à 14.32.50→ Cet article a été rédigé par POLLINIS pour le magazine Abeilles en liberté, une revue consacrée aux abeilles et pollinisateurs, pour initier et accompagner des solutions nouvelles et alternatives. CLIQUEZ ICI POUR DÉCOUVRIR CETTE REVUE.