Les pollinisateurs sauvages

Ceratina sp. sur une délicate fleur de Malva sylvestris

 

Les pollinisateurs sauvages, un monde méconnu à sauver

 

Les pollinisateurs sauvages contribuent à la pollinisation de presque toutes les plantes à fleurs. Ils constituent aussi l’alimentation de base de nombreux animaux. Ces chaînons essentiels de la biodiversité, encore peu étudiés, disparaissent en silence, avec des conséquences désastreuses. Il est urgent de les connaître et de les protéger.

Un arc-en-ciel de formes et de couleurs

En France, il existe près de 10 000 espèces de pollinisateurs. Cette dénomination comprend les abeilles domestiques (utilisées en apiculture) ainsi que tous les pollinisateurs sauvages : abeilles sauvages, papillons, scarabées, fourmis, bombyles…

La plupart des pollinisateurs sauvages sont solitaires (80%). Les autres, insectes sociaux, vivent en colonies. Certains volent, comme les mouches ou les xylocope, d’autres pas. Ils vivent moins d’un an et meurent généralement en hiver, peu après avoir pondu. De quelques millimètres de long à plusieurs centimètres d’envergure (le sphinx-colibri peut mesurer 4 cm), les pollinisateurs sauvages nichent dans le sol, la tige d’une plante, les anfractuosités d’un arbre ou la coquille vide d’un escargot…

Anthrophora affinis, une abeille solitaire, présente sur la liste rouge de l’IUCN. Elle établit son nid dans le sol et est donc menacée par le recul des prairies, les sols labourés…

 

Les quatre grands groupes de pollinisateurs :

  • hyménoptères : guêpes, frelons, bourdons, fourmis… ;
  • coléoptères : scarabées, coccinelles… ;
  • diptères : mouches, syrphes, moustiques, taons… ;
  • lépidoptères : papillons

Dans les régions tropicales françaises, certains oiseaux comme le colibris ou des mammifères comme la chauve-souris sont d’importants pollinisateurs sauvages.

Pollinisateurs, fleurs et fruits: un destin commun

La grande diversité de genres et de formes des pollinisateurs sauvages permet la fécondation de presque toutes les fleurs sauvages de la planète et de nombreuses cultures : en butinant le nectar et en collectant le pollen pour se nourrir et alimenter leur progéniture, les pollinisateurs transportent les grains de pollen de l’étamine (organe mâle) d’une fleur vers le pistil (organe femelle) d’une autre fleur de la même espèce.

Cette pollinisation permet aussi – sans aucune intervention humaine – la formation des fruits et des légumes. Les pollinisateurs favorisent ainsi la diversité génétique des plantes, et à terme la résilience d’une espèce végétale face aux maladies ou aux ravageurs.

Le bourdon terrestre est un insecte social. La colonie est fondée par la reine, qui est accompagnée de ses descendantes ouvrières. Des bourdons sont également élevés pour assurer la pollinisation des cultures sous serre.

 Les pollinisateurs, ces ouvriers agricoles

Les pollinisateurs sont essentiels à la qualité, la quantité et la diversité de notre alimentation. Plus d’un tiers des volumes de la production agricole mondiale (35%) dépend des pollinisateurs [1]. La présence de pollinisateurs sauvages dans un champ permet d’augmenter – parfois de doubler – les rendements de certains fruits et légumes [2].

Sans pollinisateur donc, quasiment plus de fruits et de légumes, mais aussi d’oléagineux (colza, arachide, olives…), de protéagineux (pois, fèves..) et de fruits à coques. Les seules cultures non impactées sont celles qui ne nécessitent pas de pollinisation comme le blé, le maïs ou le riz. Ce service rendu à l’agriculture a été estimé à 153 milliards d’euros dans le monde et 22 milliards d’euros en Europe [3].

En contribuant à la diversité de notre alimentation, les pollinisateurs contribuent aussi à renforcer notre système immunitaire en permettant des apports en vitamines A et C, en calcium, en acide folique… Selon une étude, l’augmentation du nombre de maladies qui résulteraient de leur disparition pourrait engendrer 1,4 million de décès supplémentaires chaque année dans le monde [4].

Les abeilles : reines de la pollinisation

Les plus efficaces de tous les pollinisateurs sont les abeilles, domestiques et sauvages. Délicates et mobiles, pourvues de nombreux poils (sensilles) auxquels s’accrochent le pollen, elles butinent une large palette de fleurs : les abeilles pollinisent ainsi 80% des espèces sauvages et 70% des plantes cultivées, dont 90% des arbres fruitiers [5].

Il existe près d’un millier d’espèces d’abeilles en France. Parmi les abeilles sauvages, la plupart sont solitaires et ne produisent pas de miel. Ce sont les abeilles tisserandes ou charpentières, les abeilles coucous (qui pratiquent le parasitisme – elles pondent dans les nids d’autres espèces), les colettes, les xylocopes, les bourdons… Elles nidifient dans les tiges de plantes, des galeries creusées dans le bois, la terre, les cavités…

La pilosité des abeilles et leur façon de récolter le pollen permet de les identifier, tout comme la longueur de leurs langues, qui détermine quel type de fleurs elles peuvent butiner. Parmi les abeilles à langues courtes, on trouve l’abeille plâtrière et les halictes ou abeilles de la sueur. Les mégachiles, surnommées abeilles maçonnes ou coupeuses de feuilles, appartiennent aux abeilles à langues longues.

Megachile albisecta, la découpeuse de feuille. Cette abeille sauvage tapisse les parois de son nid avec des morceaux de feuilles qu’elle découpe avec ses mandibules

Maillons-clé de la chaîne alimentaire

Les pollinisateurs constituent la principale nourriture des passereaux, guêpiers, mésanges… Les études scientifiques qui documentent la progressive disparition des oiseaux pointent le déclin des insectes pollinisateurs [6]. Les insectes carnivores comme les sauterelles, carabes ou libellules se nourrissent aussi de pollinisateurs et de leurs larves.

Par ailleurs, si les pollinisateurs sont tous herbivores, ce n’est pas toujours le cas de leurs larves. Celles de syrphes, par exemple, peuvent consommer jusqu’à 200 pucerons par jour. Alors que l’aphidius, une petite guêpe parasite, pond à l’intérieur même des pucerons. Tout juste sorties de l’œuf, les jeunes larves commenceront à dévorer ces derniers. Les pollinisateurs ont ainsi une fonction essentielle de régulation des écosystèmes.

Petits insectes et grandes inconnues

Parce qu’ils ne présentent pas d’intérêt économique direct – comme la production de miel pour les abeilles domestiques – les pollinisateurs sauvages ont été trop peu étudiés. En 2015, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a publié une première évaluation alarmante : en l’absence de donnée, l’état des populations de 79% des abeilles sauvages demeure… inconnu. Parmi les espèces sauvages qui ont pu être étudiées, pas moins de 9% sont en voie d’extinction et 5% le seront dans un avenir proche [1].

Bombus cullumanus, un pollinisateur en danger critique de disparition. Ce bourdon de prairies ne se trouve plus que dans le Massif Central et les Pyrénées   © Steven Falk/Natural History Museum, London

Un état des lieux des abeilles sauvages : le réseau Apiformes

Depuis 2013, POLLINIS est partenaire du programme scientifique Apiformes de l’INRA.

Ce réseau a pour but de :

  • Recenser les abeilles sauvages
  • Établir leurs liens avec la flore
  • Etudier les causes et le rythme de leur disparition
  • Sensibiliser les futurs agriculteurs à leur rôle primordial : ce sont plusieurs centaines de lycéens agricoles en France qui collectent les hyménoptères sauvages dans leurs exploitations pédagogiques. Ils découvrent ainsi l’impérieuse nécessité de fait évoluer les pratiques agricoles pour les protéger.

Attention, pollinisateurs en danger !

Les pollinisateurs sauvages sont principalement victimes de la toxicité de leur environnement, de la disparition de leur habitat naturel et de leurs sources d’alimentation. Sont en cause :

  • L’agriculture conventionnelle : insecticides, désherbage, monoculture, disparition des fleurs sauvages, suppression des bocages, haies, souches d’arbre
  • Le développement des cultures non-pollinifère : blé, vigne, pomme de terre…
  • Les labours et tontes néfastes pour les insectes nidifiant dans le sol
  • L’artificialisation des sols : urbanisation, routes…
  • Le dérèglement climatique
  • concurrence avec les abeilles domestiques lorsque de nombreuses ruches sont placées dans une même zone

Certaines espèces de pollinisateurs ne butinent qu’un seul type de fleur : si dans une zone la plante disparaît, le pollinisateur disparaît à son tour. C’est le cas de l’anthocope du pavot, qui a besoin du coquelicot pour tapisser son nid dans le sol. De même, certaines plantes sauvages ou cultivées dépendent d’un seul type de pollinisateur pour leur fécondation. Les tomates par exemple, ne peuvent être pollinisées efficacement que par les bourdons, les seuls à pouvoir faire vibrer ces fleurs pour qu’elles libèrent leur pollen [7]. Or près de la moitié (46%) des espèces de bourdons d’Europe sont en déclin [1].

Evolution de la population des abeilles européennes Gris: manque de données – Bleu: effectif stable – Rouge: en déclin – Vert: en augmentation (©UICN)

 

Comment sauver les pollinisateurs sauvages ?

La préservation des pollinisateurs est l’affaire de tous, citoyens, professionnels, collectivités, entreprises. Pour les sauver, plusieurs mesures sont préconisées d’urgence :

  • Remplacer les pesticides par des techniques naturelles respectueuses de tous les pollinisateurs (zéro phyto, agroécologie…) ;
  • Diversifier les cultures complémentaires de manière à diversifier les pollinisateurs (permaculture, agro-écologie…) ;
  • Planter des allées de fleurs sauvages locales à côté des champs non-traitées aux pesticides ;
  • Assurer une rotation des cultures non-traitées et restaurer des zones de floraison sauvage pour accueillir ces insectes ;
  • Laisser les souches d’arbres mortes dans les champs pour la nidification.
  • Revaloriser la culture de plantes nectarifères telles que le sarrasin ou le trèfle, autrefois très courantes.
  • Créer la possibilité de nidification dans les champs cultivés (maintien de surfaces de sol sec et bien exposé, de végétaux offrant des tiges creuses, etc.).
  • Former les agriculteurs à l’importance de préserver les pollinisateurs pour la qualité, la diversité et les rendements des produits agricoles ;
  • Mettre en place des aides publiques pour l’entretien par les agriculteurs et les collectivités des ressources florales d’origine locale et saines pour nourrir les insectes pollinisateurs ;
  • Mettre en place des plans de protection spécifique pour les espèces menacées.
  • Sensibiliser les citoyens, les acteurs publiques et les professionnels qu’ils soient apiculteurs ou agriculteurs.
  • Préserver les milieux intra-forestiers (bermes de chemins, fossés, prairies, zones humides, etc.) ;
  • Lutter contre le dérèglement climatique lié à l’activité humaine, car la multiplication des phénomènes extrêmes augmente les mortalité de ces insectes très dépendants de la météo.

 

Sources:

[1] European Red List (UICN) https://portals.iucn.org/library/sites/library/files/documents/RL-4-019.pdf

[2] Wild Pollinators Enhance Fruit Set of Crops Regardless of Honey Bee Abundance http://science.sciencemag.org/content/339/6127/1608 (Lucas A. Garibaldi)

[3] Economic valuation of the vulnerability of world agriculture confronted with pollinator decline, Gallai, N., Salles, J-M., Settele, J., Vaissière, B.E., 2008. http://www1.montpellier.inra.fr/lameta/articles/5.4.2_POLLINATION.pdf

[4] Safeguarding pollinators and their values to human well-being  www.nature.com/nature/journal/v540/n7632/full/nature20588.html

[5] L’étonnante abeille de Jürgen Tautz, ed. de Boeck 2009 (page 57)

[6] Declines in insectivorous birds are associated with high neonicotinoid concentrations. www.nature.com/nature/journal/v511/n7509/full/nature13531.html

[7] Elevage, comportement de butinage et utilisation du bourdon terrestre pour la pollinisation D. Lefebvre, P. Aupinel,  S. Le Cun, J. Pierre Inra/Ensar UMR http://france3-regions.francetvinfo.fr/bourgogne-franche-comte/sites/regions_france3/files/assets/documents/2_-_bta_elevage.pdf